Rien d’autre que vivre et voir vivre
Embrouille entre plusieurs hommes dans le RER B. Un homme noir, très grand, monte, passablement énervé à la station Les Halles, il invective deux autres hommes qui lui tiennent tête. Le ton monte très vite. Ne me touche pas, répète l’homme qui a l’air d’avoir vu quelque chose en montant, que les deux autres démentent avoir fait. Ils le provoquent pour détourner l’attention des voyageurs. Je mets du temps à comprendre ce qui les oppose, la raison de leur dispute. Au milieu d’eux, un jeune homme d’origine asiatique, tient son sac à doc en cuir contre sa poitrine, son portable à la main. Il est question d’un portefeuille que l’homme soupçonne l’un des deux autres hommes d’avoir tenté de dérober à une femme en montant dans le wagon. Tout va très vite. Les mots menaçant tournent en boucle, se répètent. Joute verbale. Tu veux te battre. Descend, on va régler ça sur le quai ! Le RER entre en gare à Saint-Michel, les deux hommes cherchent à faire descendre l’homme noir qui leur résiste. Il veut bien se battre avec eux mais pas ici, il travaille, qu’ils viennent donc à Denfert, et là ils verront, ils pourront s’expliquer. Les deux hommes descendent sur le quai, alors que le signal de la fermeture des portes retentit, cherchent une dernière fois à faire descendre l’homme qui leur résiste. Tous les jours, lorsque j’ouvre un journal
Ce qui n’a jamais été dit ainsi n’a jamais été dit
Je garde un excellent souvenir de l’entretien réalisé avec Christophe Robert, responsable de la bibliothèque de la Villa Arson, où Nina a fait ses études d’art. Il avait prévu une trame de questions à me poser. Je me sentais en confiance dans ce cadre. Je n’avais rien préparé et c’était mieux ainsi. Nous avons progressé ensemble, entre question et réponse, discutant comme si nous marchions dans le dédale des allées de la Villa Arson et de son jardin, passant en revue mon travail d’auteur, de bibliothécaire et d’animateurs d’ateliers d’écriture. Dans cet entretien, j’insiste sur une idée centrale : écrire n’est pas un acte exceptionnel, mais une pratique quotidienne et expérimentale. J’y défends une vision désacralisée de la littérature. L’écrivain n’est pas un génie isolé, mais quelqu’un qui travaille, teste, recommence. L’écriture est faite de protocoles, de contraintes, de tentatives, souvent inachevées. Cette approche rejoint mon intérêt pour les formes fragmentaires et les dispositifs. J’y reviens en présentant rapidement différents projets, des lignes de désir à Laisse venir, coécrit avec Anne Savelli, en passant par L’esprit d’escalier, ces deux textes ayant été édités par La Marelle éditions. J’accorde une place centrale aux ateliers d’écriture, espace essentiel pour l’expérimentation. On y écrit sans chercher immédiatement à produire une œuvre, mais pour explorer des gestes, des formes, des possibles. Je reviens sur le rôle du numérique dans mon travail. Mon site et mes projets en ligne sont des lieux d’écriture à part entière, où texte, image et son se croisent et dialoguent. L’écriture n’est plus seulement liée au livre, mais à des formes hybrides. Cette quête de la forme s’achève dans la transmission collective. Dans les ateliers d’écriture, notamment. Pour terminer notre échange, je présente un livre, à la demande de mon interlocuteur. Il s’agit de La photo me regardait de Katia Petrovskaya, qui interroge les hors-champs de l’image et dresse un portrait d’elle en creux.
En avant marge
PNJ est l’abréviation de Personnage non-joueur ou Personnage non-jouable, dans les jeux vidéo. Il désigne également tout protagoniste avec lequel le joueur est amené à interagir pour résoudre une intrigue dans un jeu de rôle ou un jeu d’aventures. Dans la vie courante, et plus particulièrement sur les réseaux sociaux (comme TikTok), le sigle PNJ est souvent employé de manière péjorative par les adolescents. Un·e random, un·e nobody, un·e figurant·e, un·e boloss, un·e fragile, quelqu’un de cringe, gênant, has been, en un mot : invisible. Une personne sans intérêt, ingrate, discrète trop discrète, par essence secondaire, inutile, sans rôle précis, qui doit rester dans l’ombre. Dans son nouveau livre, PNJ, Éric Arlix dresse une galerie de dix PNJ, portraits de personnes qui cherchent à entrer dans un jeu qu’ils maitrisent mal, qui les dépasse, dont ils se sentent exclus, chassés, expulsés. En marge. Avec humour et justesse, l’auteur décrit des scènes de leur vie en accéléré (travail, politique, corps, santé, loisirs, voyages, rencontres) avec une même velléité de ces personnages à se confronter au réel et à trouver leur place dans une société néolibérale et capitaliste qui repose sur la compétition généralisée et l’individualisme, transformant les biens et les relations en marchandises, affaiblissant chaque jour un peu plus le sens du collectif ainsi que l’engagement politique. Ce livre très court, par sa concision et sa forme poétique d’énumérations scandées, nous ouvre les yeux sur ces laissés pour compte qu’on invisibilise, à nos côtés pourtant, quand nous ne nous reconnaissons pas en eux, comme l’auteur lui-même avec beaucoup d’auto-dérision, et soudain on ne voit plus qu’eux et ce qu’ils représentent, une issue, une alternative, un possible et salutaire renversement de perspective sur le monde actuel.
Un rien d’imagination suffit
Il y a ce qu’on prévoit de faire et ce qui nous emporte presque malgré nous au-delà de ce qu’on avait en tête. Le chemin qu’on imagine suivre sur la carte et l’itinéraire qu’on emprunte réellement. Nous longeons le Grand Morin, remontant son cours d’eau à contresens. Nous hésitons à rebrousser chemin au beau milieu des champs pour revenir sur nos pas. Toutefois, nous changeons d’avis en croisant un couple qui revient du sommet de la colline qui nous toise depuis la sortie du village. La femme avec un léger accent belge s’enthousiasme à propos de la très belle vue sur l’ensemble de la vallée qu’on a de là-haut. Son allégresse nous ravit et nous décidons sans plus attendre de faire le même parcours que le leur, mais en sens inverse. La journée s’inscrit ainsi, sans préméditation mais assurément, dans un mouvement général qui avance à contre-courant. À notre arrivée en gare de l’Est, nous marchons sur le quai en sens inverse de la foule de voyageurs. Notre sortie s’effectue en effet en bout des quais, au niveau de la station Château-Landon.





