Des zones de confluence
En japonais, le terme okyaku signifie généralement invité. Cependant, dans la préfecture de Kochi, il revêt une signification un peu différente, celui d’un « rassemblement » ou d’une « fête ». Cette culture du rassemblement pour faire la fête est profondément ancrée dans la vie quotidienne des habitants. Qu’il s’agisse d’un mariage, de l’achat d’une nouvelle maison, des récoltes saisonnières ou des festivals consacrés aux fleurs, il y a toujours quelque chose à célébrer à Kochi. Amis et proches sont invités et se régalent de boissons et de spécialités culinaires de Sawachi. En japonais, cela désigne un plateau de grande taille. C’est en effet sur de larges plateaux que ces bouchées sont joliment disposées à profusion. On y mange du sashimi de bonite, des sushis classiques, des inaka-sushi (sushis aux légumes de Kochi), de la dorade cuite à la vapeur, des nouilles somen et des fruits. Lors de ces fêtes, l’effervescence dure du matin au soir, et même les passants sont invités à se joindre à la fête. Dans les quartiers où les bars sont nombreux, on boit un verre avec eux, jusqu’à ce qu’ils deviennent des amis. Les rues de Kochi sont le théâtre de ces okyaku et l’événement s’apparente à un généreux banquet. En traversant les allées bruyantes et animées du marché Hirome à Kochi, nous avons eu l’impression de saisir le sens de cette tradition. Les tables étaient recouvertes de mets et de verres d’alcool. Les familles se mêlaient au couple, les anciens discutaient avec les jeunes. Les convives étaient enjoués, ils parlaient et riaient fort, dans une promiscuité qui donnait l’impression de faire table commune. Dans un espace à la fois chaleureux et convivial.
Lumière hors du temps
Je photographie les lieux dont je souhaite garder un souvenir, une trace, des paysages, des lumières particulières qui attirent mon regard et me plaisent. Une scène insolite, parfois. Un regard, un sourire, une posture. Il y a des motifs récurrents : les perspectives, les reflets et les ombres, les chantiers et les personnes cherchant leur chemin sur un plan. Pour préparer, par l’image, le livre paru à La Marelle éditions : L’esprit d’escalier, j’étais obnubilé par les escaliers. Je me suis rendu compte qu’au Japon je photographie très régulièrement des échelles. Celles utilisées par les jardiniers pour tailler les pins dans les parcs, échelles qui s’apparentent d’ailleurs plutôt à des escabeaux. On voit la tête des jardiniers dépasser soudain de l’entrelacs des branches, la tête protégée d’un chapeau de paille. Celles utilisées par les installateurs d’enseignes lumineuses. J’ai vu aussi de vieilles échelles en bois disposées contre des murs. On dirait qu’elles ont été abandonnées là depuis plusieurs années. Le bois est gris à force d’être resté au soleil. Elles se confondent avec la couleur minérale des pierres. J’aime cet objet mobile, au graphisme très marqué, dans sa forme et sa structure, avec la répétition de cadres qui m’évoque naturellement la pellicule argentique. Cela m’a rappelé l’image d’Henry Fox Talbot, Meule de foin à Lacock Abbey, avec cette échelle et son ombre projetée sur le foin. Le scientifique a inventé avec cette image, en 1844, l’un des procédés photographiques, à l’enseigne du calotype, dans le temps même où apparaissaient, par une autre technique et sous un autre nom, les premiers daguerréotypes. Cette image me fait penser à celle de Matsumoto Elichi, prise un siècle plus tard à Nagasaki. Après l’explosion de la bombe, il ne reste que la trace du corps d’un homme près d’une échelle, sur le mur resté intact.
Notre expérience du monde
En certains endroits de la ville, celle-ci nous apparaît par tranches. Il y a les très nombreux paliers souterrains du métro ou des lignes de train qui se croisent dans les profondeurs du sous-sol. Il y a également les étages des immeubles qui communiquent pour certains d’entre eux. Ils permettent aussi de rejoindre le métro quand ils sont construits à proximité. Cela n’a rien d’exceptionnel. Dans toutes les villes de cette importance, cela existe depuis longtemps, mais d’autant plus dans des mégalopoles comme Osaka et Tokyo. Ce qui surprend, c’est de progresser dans une ville en passant d’un niveau à l’autre à l’aide d’ascenseurs ou d’escalators et de perdre progressivement ses repères. Il n’y a pas qu’un seul chemin, on est entré dans un véritable labyrinthe à choix multiples. On utilise son smartphone pour trouver la sortie qu’on ne parvient pas à identifier tout seul malgré nos efforts à tenter de déchiffrer les indications des panneaux de direction. Sur le lieu même, on cherche à se repérer en naviguant tant bien que mal sur l’interface de la carte géolocalisée, entre les différents étages qui s’ouvrent devant nous comme autant de mondes parallèles.
La révolution commence par notre courage
En voyage au Japon, la distance avec ce qui se déroule en France ne nous empêche pas de suivre l’actualité. Je pense notamment aux blocus des lycées et aux manifestations prévues samedi dans toute la France. Elle nous parvient avec un temps de retard, mais nous touche autrement que si nous étions sur place, avec une violence d’autant plus frappante. Un peu comme ce matin lorsque le téléphone de Caroline s’est mis à sonner dans le café de Kamakura où nous nous trouvions, pour annoncer un prochain tremblement de terre, suivi d’une alerte au tsunami. Le patron du café nous rassure en nous apprenant que l’épicentre du séisme est situé dans le Nord, à Hokkaido. La crainte du danger reste en suspens, elle perdure un instant en nous, même si nous ne voyons autour de nous ni mouvement de panique ni trouble, et que ce tremblement de terre s’avère être moins fort que prévu, circonscrit au nord du Japon. Dans ce pays où les manifestations demeurent très rares et souvent limitées à quelques personnes, avec pancartes et mégaphones, nous percevons, Caroline et moi, ce qui se déroule dans notre pays, malgré l’éloignement et ce temps si particulier de vacances, avec d’autant plus de sensibilité et une certaine gravité. Je repense à cette phrase d’Hubert Guillaud lue cette semaine sur le site Dans les algorithmes : « À l’heure où il ne semble plus nécessaire de penser pour réaliser son travail, qu’allons-nous devenir si nous n’avons plus à nous réaliser nous-mêmes ? » Je partage ici quelques-uns des 99 slogans recensés dans les pages du numéro 137 de GUSTAVE, un numéro spécial blocus sur la poésie des slogans, aperçus lors des dernières manifestations ou blocages de lycées, dont je trouve la créativité et la sagesse tout à fait stimulantes, dont la dimension poétique est politique : Notre avenir n’est pas une option / On mérite mieux que des promesses / On a des devoirs, vous en avez aussi / On veut se faire entendre / Détendez-vous / On est pas mal éduqués, juste mal écoutés / Désolé du dérangement, on sauve notre avenir / On manque nos leçons pour vous en faire une / Trop jeunes pour décider, assez grands pour subir / Faut-il perdre nos yeux pour que vous ouvriez les vôtres ? / Si notre bonheur était au programme, on serait en cours / Les feux de poubelles dérangent les ordures / L’égalité ne s’arrête pas aux portes du périphérique / Taxez les riches, pas nos avenirs / Je pense, donc je gêne.





