Un mouvement suffit
Promenade à travers Paris. Je marche en ligne droite d’un pas très rapide. Je m’arrête sans trop savoir pourquoi à la hauteur d’un immeuble haussmannien en feu rue de Turbigo. Plusieurs camions de pompiers ont déplié leurs grandes échelles. Certains pompiers sont juchés sur le toit qui a brûlé, d’autres empruntent les balcons. Plusieurs étages de l’immeuble sont touchés. Tout le quartier est bouclé. J’arrive sur la place Joachim du Bellay. Il y a là toujours autant de monde depuis la fin du chantier de son réaménagement. La pierre blanche de la fontaine des Innocents brille dans l’éclat lumineux du jour. Un géant répète en boucle les mêmes invectives religieuses autour du Carême, qui n’est ni chrétien, ni juif, ni musulman. Personne ne l’écoute mais sa voix porte. En haut d’un arbre, à l’autre bout de la place, une corneille lui répond avec véhémence. En marchant pour m’éloigner de la place, j’entends cette phrase énigmatique : le pire n’est jamais sûr ! Sans lien avec la scène précédente, elle lui fait furieusement écho. Je passe devant le Dernier bar avant la fin du monde. Sur le perron de l’immeuble voisin, un SDF dort par terre, sur le seuil, le corps recroquevillé, une jambe désaxée, déboitée dirait-on, comme on en voit souvent dans les films lorsqu’un corps tombe de haut. Je traverse la Seine, ébloui par la forte luminosité. Les abords du Palais de justice sont fermés pour cause de procès de l’assassinat de Samuel Paty. Un petit garçon s’amuse à répéter ce que sa mère vient d’affirmer : il y a des voleurs gentils et d’autres méchants. Je ne vois pas ce que cela veut dire. Une jeune femme brune marche dans ma direction. Sur la peau lisse de son cou, un surprenant tatouage de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Une vieille dame fort aimable me demande au milieu de la route le chemin le plus rapide pour rejoindre le marché couvert de Saint-Germain. Un motard nous frôle de tout son mépris : Au milieu de la route, souffle-t-il en prenant de la vitesse avec son scooter. Deux jardiniers interprètent mécaniquement une chorégraphie rigoureuse et sonore, ils ratissent de concert le jardin de gravier qui jouxte le Petit Luxembourg. Les pelouses du jardin du Luxembourg sont toutes laissées au repos. Gazon anglais, impeccable. Un monde incroyable autour du bassin et dans les allées boisées. Un vieil homme se met à crier pour une chaise qu’il veut prendre à tout prix à un couple de jeunes gens qui ne sont pas du tout d’accord avec lui. Le ton monte. Tout le monde s’offusque, mais personne ne bouge.
Du jour au lendemain
Repérage sur les lieux d’un tournage à venir au printemps pour le projet de webfiction sur lequel je travaille depuis plusieurs semaines, afin d’accompagner la publication de mon récit Rien que les heures, aux éditions JOU, le 13 mai. Le récit progresse le long de la ligne formée par le méridien de Paris qui traverse la ville du nord au sud. Je retrouve au sol les médaillons de l’Hommage à Arago créés par l’artiste Jan Dibbets, le long du méridien de Paris. Cette œuvre d’art a été conçue en 1994 en l’honneur du scientifique et homme politique français François Arago à l’occasion du bicentenaire de sa naissance. Je vais tourner dans les soixante lieux du récit. Plusieurs d’entre eux traversent le jardin du Luxembourg. Dans les précédentes versions du texte, un roman racontait l’histoire d’une traversée de Paris en une journée, le long de ce méridien. Cette histoire a totalement disparu dans la nouvelle version resserrée du texte qui va paraître, qui se concentre désormais sur un tour du jour en quatre-vingts mondes, pour reprendre le titre d’un livre de Cortázar. Cette webfiction permettra de retrouver une lecture du texte sur les images de ce parcours réalisé du jour au lendemain. J’aime l’idée d’une structure qui garde la trace d’une trajectoire dont il ne reste qu’une ligne formée par des points géolocalisés. Elle dessine un parcours que l’on peut suivre indépendamment du livre. Un chemin à suivre si on le souhaite, qui nous place en dehors du livre.
Ce qu’il faut au jour
Chacun notre tour, pendant un mois, nous saisissons quelques scènes de notre quotidien. Une minute environ par personne. Et nous recommençons tous les mois. Pendant un an. Et tous les ans depuis novembre 2022. Chaque film diffusé sur YouTube regroupe quatre mois d’une année. Successions d’images enregistrées au fil des saisons, des voyages de chacun. Les obsessions visuelles de chacun apparaissent en filigrane. Les reflets, les cimetières, les trajets en bus, les ombres des arbres et leur dentelle hésitante, les chats qui prélassent, les chantiers, les bords de mer, Ce qui compte, c’est l’accumulation et la répétition. Le temps qui s’efface à force de se répéter. Des motifs reviennent, des lieux en commun. Les images sont brutes, très peu de montage, le son sans mixage, quelques transitions mais assez rares, ce qui attire le regard c’est la juxtaposition des instants. Il y a une forme de partage. Un titre indique sobrement en blanc sur fond noir le mois où les séquences sont filmées. C’est un film de famille dans lequel nous apparaissons que très peu, un reflet dans un miroir, une ombre au sol, un autoportrait domestique. Ou sous la forme d’une mise en abyme, dans un musée, en train de regarder un film. Nous ne nous filmons pas, ce ne sont pas nos images qui comptent, nos visages, nos corps, nos gestes. Les moments que nous partageons lorsqu’il nous arrive encore de partir ensemble en voyage. Nous filmons le portrait de notre famille en creux. Par les lieux partagés et ceux qui nous tiennent à distance. Le projet a commencé au moment où Nina est partie vivre à Nice et qu’Alice a pris un appartement en colocation à Pantin. À chaque fois que nous nous voyons et que nous passons plusieurs jours ensemble, il y a toujours un moment où, pour relancer la machine autant que pour le simple plaisir de la découverte de ce que chacun a monté, nous diffusons sur le moniteur de la télévision à la maison les derniers mois filmés.
Ce qui reste de la nuit
Dans la poudreuse du rêve quelque chose commence, un mouvement incertain, comme si mon corps n’avait l’habitude de rien, ni de la chute ni de l’élan, aucune amplitude, aucun horaire, pourtant la trajectoire s’invente malgré moi, fragile, une vibration me traverse et je m’applique à la dénicher dans les recoins du jour, là où la pensée s’effiloche, s’étiole, perd le fil, à la toute fin de la toute fin, quand il ne reste plus que des traces, des sillons dans la poussière du temps, et je m’y agrippe pour ne pas glisser tout à fait. Ma tête attend les nuages, comme si le ciel pouvait me répondre. J’ai besoin d’une minute seulement, dans ce bleu nuit qui envahit le monde en suspens, pour me tenir debout face au souffle lent. Depuis ces jours sans parole, je ramasse les mots un à un, racines fragiles. Je voudrais retenir nos futurs, sentir passer les vagues entre nous, les nouvelles comme les anciennes, l’énergie de ta présence, cet appel d’air qui soulève encore la lumière en moi.





