Dimanche 8 février 2026
L’espace de dialogue
Contacts successifs #141

Le ciel s’illumine à la vitesse d’un souvenir

Le Tango de Satan, ou Sátántangó, est un film hongrois de Béla Tarr, adapté du roman éponyme de László Krasznahorkai. Le temps long des plans-séquences accompagne chaque scène, chaque personnage, marchant à travers champs, buvant, écrivant, dessinant dans des carnets, discutant avec d’autres, dans un temps original qui rappelle la réalité, la continuité des instants. C’est ce qui nous permet également de mémoriser ce qui se passe, que cela ait le temps de passer en nous. Le plan accompagne l’action, il dure le temps que la scène doit durer. Il n’y a pas d’ellipses. Il y a des recoupements entre certains passages, selon différents points de vue. Le docteur, ivrogne solitaire, qui décrit les faits et gestes de ses voisins, et dessine à sa table de travail située juste devant sa fenêtre, aperçoit une scène à laquelle on a assisté un peu plus tôt. Futaki se cache de Schmidt, car il a couché avec sa femme en son absence. Dos au mur, il attend que celui-ci traverse la cour de la ferme, et lorsqu’il rentre dans la grange en face, il l’y rejoint pour lui parler. Le docteur décrit la scène qu’il vient de voir avec précision. Un peu plus tard, alors qu’il est sorti de nuit pour se ravitailler en alcool, épuisé par sa marche, il s’appuie contre le tronc d’un arbre, puis il appelle trois hommes qu’on voit marcher à l’horizon. Il s’agit d’Irimiás et de Petrina, accompagnés par Sanyi, le fils Horgos, venus les accueillir à leur retour au village, alors que tout le monde les croyait morts. C’est à nouveau avec le docteur que le phénomène de croisement se répète. Alors qu’Etsike, qui vient de tuer son chat, observe les villageois danser au son d’un accordéon, la jeune fille croise le docteur devant le café. Apeurée par ses cris, elle s’éloigne en courant, il essaie de la rappeler mais elle est déjà loin. Un peu plus tard dans la nuit il perd connaissance dans la forêt. À l’aube, la jeune fille s’élance d’un pas déterminé sur le chemin qui sort du village, son chat mort sous le bras. L’intérieur du café où se déroule la soirée de danse endiablée est vu un court instant par les yeux d’Etsike qui observe fascinée la scène depuis l’extérieur.

Restaurant Le Procope, Rue de l’Ancienne Comédie, Paris 6ème, 25 janvier 2026

Mais par où commencer ?

Dans ce texte, initialement diffusé sur AOC, (disponible en ligne dans son intégralité), Frédéric Neyrat propose une refondation radicale de la pensée politique de l’émancipation. Face aux impérialismes, les forces de libération sont aujourd’hui géopolitiquement esseulées. Sans véritable contrepoint révolutionnaire. Face à la guerre généralisée, à l’effondrement écologique et à la disparition des horizons socialistes et internationalistes qui structuraient le XXᵉ siècle, l’auteur refuse la nostalgie du passé aussi bien que la tentation apocalyptique. Pour sortir de cette impasse, il suggère l’idée d’un « contre-futur ». Un futur de l’émancipation à réinventer. Cette réouverture suppose d’abandonner une lecture strictement historique fondée sur la seule persistance du passé colonial ou des régimes de la terreur. Cette position implique également de critiquer les formes d’anti-impérialisme à sens unique qui occultent la pluralité des impérialismes contemporains et figent la pensée politique. L’auteur défend une position assumée d’idéalisme pour « délivrer le futur ». Cela n’est cependant pas envisageable sans affirmer des fins et des principes incontournables (égalité sans condition, mise en commun, hospitalité, paix) très éloignés des rapports de force actuels. La mobilisation de la notion de hors-temps ou d’éternité pourrait nous permettre ainsi de rouvrir un espace d’indétermination capable de redonner un « coup d’avance » aux luttes à venir. Sans garantie de succès, ce geste utopique demeure une réponse encourageante à l’annulation accélérée du futur et à la fermeture du temps politique contemporain.

Sentiment plus que peinture

Ce matin, j’ouvre la fenêtre de la chambre pour aérer la pièce. L’air est froid mais moins que je ne le craignais. Malgré la bruine, j’entends des oiseaux. Leur chant me surprend. Nous sommes encore en hiver. Je reste quelques secondes immobile, au milieu des gazouillis d’oiseaux. J’écoute leur pépiement assourdissant. Les chants s’entremêlent dans une apparente cacophonie. Ils frétillent sur les branches encore nues des arbres du jardin. Depuis le début du mois de février, ces chants reviennent presque chaque jour. L’hiver est très doux cette année. Les températures restent élevées pour la saison. Ce redoux donne aux oiseaux un signal avant-coureur du printemps. Ils se mettent à chanter plus tôt. Certaines espèces, comme les grives ou les pinsons, auraient dû attendre la fin du mois. Je pense à ce que cela signifie. Le phénomène semble banal, mais il est inquiétant. Il rappelle le dérèglement du climat. Le décalage des saisons perturbe en effet les oiseaux. Certains migrateurs arrivent trop tard pour trouver de la nourriture. Je referme la fenêtre. Le chant continue à l’extérieur. Dans la rue aussi j’entends les oiseaux.

Rue Saint-Maur, Paris 11ème, 22 juin 2020

L’esquisse d’un labyrinthe ne résout pas la question de l’origine

La lumière de l’écran de mon ordinateur était restée allumée dans la pièce sombre, j’étais à demi-endormi, je ne me souvenais pas avoir oublié de l’éteindre au moment de me coucher et je demeurais debout, au milieu du salon, à moitié nu, fasciné par cette lueur inattendue. Je fixais l’écran noir, resté ouvert il s’était mis en veille, mais il luisait légèrement dans la pénombre de la pièce, comme si la tâche de fond d’un programme continuait son travail sans moi, donnant l’impression que quelqu’un s’était emparé de l’ordinateur à distance pour l’utiliser à mon insu et écrire sans moi. Je retenais mon souffle pour ne pas me faire remarquer, pour admettre discrètement ce qui était en train de se dérouler sous mes yeux, comme si le fait de rester immobile, alors que je commençais à avoir froid, pouvait me permettre de devenir invisible et de continuer à observer ce qui se passait pour finir par en comprendre le sens. Il fallait impérativement que je saisisse ce qui était en jeu sans faire le moindre mouvement, comme on pourrait croire être capable de percer à jour un inconnu simplement en le dévisageant. Je ne voulais pas troubler le fragile équilibre de cette scène, car je crois que je commençais à comprendre que j’en étais aussi bien le personnage que l’auteur. Je me sentais piégé, démuni et troublé. Rien ne bougeait autour de moi. J’ai toujours pensé que les objets n’existent qu’à la condition d’être attendus, et que l’attente, tout ce temps-là, use les choses plus sûrement que le temps lui-même, comme une pluie fine qui tomberait à l’intérieur des murs, rongeant lentement la peinture jusqu’à ce que le plâtre affleure, pâle et friable. J’ai souri en pensant à toi qui dormais dans la chambre à côté, qui te demanderais ce que je faisais ainsi, seul dans le noir, au milieu de l’appartement, tétanisé et frissonnant à cause du froid de la pièce. Je me suis souvenu que tu disais toujours que je regardais trop longtemps ce qui ne demandait qu’à être traversé, que les vitres sont faites pour laisser passer la lumière, pas pour retenir les regards, et je me souviens que, peut-être, je n’avais pas su quoi te répondre, parce que la rue derrière la vitre me semblait toujours aussi lointaine qu’un paysage vu depuis le hublot d’un avion. J’ai fini par me recoucher. Contre toute attente, je n’ai eu aucun mal à retrouver le sommeil. J’ai eu l’impression de reprendre le fil du rêve interrompu par mon lever intempestif. Les images se sont succédé avec la même cohérence déstabilisante des rêves qui nous font passer sans qu’on s’en étonne d’un lieu à un autre comme on dérape au sol sur une plaque de glace. Plus tard, dans un métro presque vide, je regardais les reflets trembler à la surface opaque de la vitre, et je pensais que ce mouvement n’était qu’une manière de déplacer l’immobilité, comme si les wagons glissaient à l’intérieur d’une matière plus dense que l’air, lente et silencieuse. Le train a ralenti. J’ai pensé alors que les lieux n’existent peut-être qu’à la condition d’être quittés, et que le départ, tout ce temps-là, dépose sur les choses une poussière presque invisible, comme la cendre très fine qui s’accumule au fond des ateliers, à l’intérieur des maisons, dans les coins que personne ne balaie. Tu marchais devant moi. Le vent dans les arbres, au bord du quai désert, ressemblait au bruit d’un disque dur tournant à vide, ce frottement continu, en boucle, presque imperceptible, la persistance de quelque chose qu’on ne maîtrise plus depuis longtemps. Après une dernière ébouriffante bourrasque, le vent est brusquement tombé. Dans mon rêve, il ne restait qu’un sac en plastique rose accroché à une grille.

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