Une attention sans participation
Coup de vent inopiné. Les arbres se mettent à danser par intermittence, dans un même mouvement dont l’amplitude a quelque chose du soulèvement. La saison s’entête. On voudrait toucher les feuilles, regarder intensément chaque arbre. Dans la lumière qui déchire la brume matinale, les feuilles du bouleau s’envolent en confettis, comme les plumes d’une aile, tout touche tout. Poussière dorée qui irradie l’air d’une vision lumineuse à une autre. Pièces d’un métal inédit, légères et souples, silencieuses. Dans la rue, un homme s’avance, il paraît comme encerclé de lumière et s’en réjouit sans comprendre ce qui lui arrive. Tout s’éclaire soudain dehors, sous les feux de ce projecteur. Cela réchauffe le corps quand l’automne finit par s’embraser. Derrière la fenêtre qui isole mal du froid de novembre, j’imagine le bruit des feuilles chassées par le vent. Je vois quelqu’un qui crie son malaise, bouche grande ouverte, mais je ne l’entends pas. La nature ne demande pas seulement à être admirée, elle aspire à être reconnue comme un réseau complexe et fragile de significations vitales et secrètes.
En ordre de bataille
La contestation des étudiants ne faiblit pas, malgré le durcissement de la répression. Au nom du « contexte extrêmement tendu », les manifestations sont limitées aux marges des villes. Qui décidera d’un retour à la normale ? Comme souvent, l’exception va devenir la norme. « La lutte, celle des jeunes, écrit Hortense Gautier dans Lundimatin, celle contre la vie chère, ne s’est donc pas simplement déplacée de la périphérie vers le centre mais a bien mis en tension les différentes échelles de la géographie métropolitaine, reliant les lieux où se vivent matériellement les contraintes économiques aux lieux où se concentrent les symboles et les institutions du pouvoir. Et elle se traduit désormais en une lutte pour la ville elle-même : pour la possibilité de s’y déplacer, de s’y rassembler et d’y faire entendre une parole et une existence collective. La lutte actuelle devient une bataille pour la géographie même de l’apparition : qui peut occuper la ville, en parcourir les artères, sans être contrôlé, arrêté, qui peut habiter ses places et faire de sa présence un événement ? Le conflit autour de la production et de l’appropriation de l’espace, et de la légitimité des corps à être ici ou là est d’autant plus tendu qu’il est modelé, augmenté par l’usage des technologies de surveillance (drone, reconnaissance faciale, surveillance algorithmiques). »
Jusqu’au bout loin là-bas
Si tu tends l’oreille est un film d’animation du Studio Ghibli, sorti en 1995. Écrit par Hayao Miyazaki, il a été réalisé par Yoshifumi Kondō. Cet animateur prodige, pressenti un temps pour reprendre le flambeau de Miyazaki, meurt trois ans plus tard. Ce sera sa seule réalisation. Le film délaisse le fantastique du Studio Ghibli pour s’ancrer avec beaucoup de tendresse dans le quotidien. On y suit Shizuku, une adolescente passionnée de littérature qui réalise que tous ses emprunts de bibliothèque ont déjà été faits par un certain Seiji Amazawa. Leurs chemins finissent par se croiser, révélant un garçon déterminé à devenir luthier en Italie. Bousculée par cette ambition, l’héroïne se met au défi d’écrire son propre roman. C’est le récit initiatique d’une jeunesse qui s’interroge sur son avenir, traverse des doutes scolaires et vit ses premiers émois amoureux. Visuellement, le film captive par son souci du détail en parvenant à capturer l’ambiance des rues de la banlieue de Tokyo, les relations familiales et les doutes de l’adolescence. L’approche graphique sait pourtant s’évader du réel lors de séquences oniriques spectaculaires, inspirées par les paysages fantastiques du peintre Naohisa Inoue. Porté par une douce mélancolie, ce chef-d’œuvre discret reste une ode magnifique au passage à l’âge adulte et à la création artistique. Au Japon, il a rencontré un succès phénoménal, lors de sa sortie en salle il y a une trentaine d’années. Il est, depuis cette semaine, diffusé pour la première fois dans les salles de cinéma en France.
Déplacer le silence
La mémoire est impuissante à démêler ce qui nous arrive. Hors du monde, oui, mais pourquoi ? Où sommes-nous ? Le temps du rêve ne croise jamais le nôtre. Nous partageons seulement la nuit avec eux. Il y a, dans ces images qui nous reviennent par assaut, brusques surgissements, des attitudes, des expressions, des ressentiments et des malaises qui nous dépassent. C’est dans le désordre et l’incompréhension de leur apparition, à ce moment précis du réveil, qu’ils nous désarçonnent. En passant. Leur mystère est incompatible avec le réel. Les mouvements sont réguliers, comme des battements de cœur. On ouvre un livre qui parle de nous, mais cette histoire qu’on y lit ne nous concerne pas. Les lignes se troublent, les pensées se mélangent. On répète d’anciens récits. Scénarios modulables. L’imagination est ce qui visite l’esprit. Le corps suit comme il peut, piteux, toujours en retard. Les images qui s’entrechoquent, on les ramène à la réalité comme on remonte sur soi de nuit le drap quand on a froid. On n’y comprend rien à ces bribes constellées qu’on relie en vain. Cette traduction est fausse d’ailleurs, ce qui le rend révélatrice, mais on s’en détourne très vite. Difficile de voir plus loin.





