Dimanche 24 mai 2026
Dans l’épaisseur des mots
Contacts successifs #155

Un concours de circonstances

Il y a quelque chose d’étrange et de déplacé dans le fait de donner des prénoms aux tempêtes. Une tempête n’arrive plus seulement avec son cortège de précipitations, de vent, de branches arrachées, d’impressionnants dégâts. J’imagine que c’est avec l’intention de rendre l’événement plus proche de la population, de permettre d’identifier plus facilement le phénomène météorologique, mais il associe ainsi le drame aux personnes qui portent ce prénom. La tempête s’approche. On redoute ses effets. On suit avec crainte son parcours sur les cartes. On prononce son nom à la télévision avec une forme de proximité troublante. Le prénom change la nature des tempêtes. Elles cessent d’être neutres, et si elles restent uniques, difficile sans cela à les différencier. C’est tout un ensemble d’images qui nous parvient dans son sillage. Des routes inondées, des fenêtres qui claquent, des personnes qui regardent le ciel s’assombrir. Certains prénoms semblent soudain impossibles à porter sans que revienne le souvenir dramatique. Tout le monde se souvient des tempêtes de fin décembre 1999 en Europe. Leurs prénoms résonnent encore dans nos mémoires. Lothar et Martin. Il y a cependant des moyens moins raccoleurs qu’un concours pour choisir les prochains noms de tempête.

Exposition Curiosité (objets de Maïssa Toulet), Cent, 100 rue de Charenton, Paris 12ème, 11 mai 2026

Mon temps mon demain mes toujours

La jeune femme s’est juchée sur le rebord de la fenêtre aux volets métalliques fermés, au rez-de-chaussée de cette maison devant laquelle je passe quotidiennement. Elle n’est pas chez elle, mais elle s’y sent à l’aise, l’air détendu, joyeuse et insouciante. Elle est assise, son dos contre le montant bétonné du cadre de la fenêtre, son corps recroquevillé pour se lover dans cet espace réduit, plus large que long, genou relevé vers sa poitrine pour s’y maintenir en entier et ne pas risquer de tomber, ce qui lui permet de maintenir en équilibre son smartphone sur ses genoux pour discuter en vidéo avec un ami. Elle ne prête pas attention aux piétons qui marchent sur le trottoir et passent à sa hauteur. Sans un regard, ni un sourire. Concentrée dans sa conversation qui prend toute la place comme son corps dans cet espace incongru.

Le moment fragile où ce sentiment apparaît

Il y a chez l’actrice Renate Reinsve quelque chose qui échappe immédiatement aux catégories habituelles de la beauté. Son visage semble toujours traversé par une pensée, une inquiétude, un tremblement intérieur. Sa beauté tient dans la manière qu’elle a de laisser apparaître le doute, d’accueillir la fatigue, l’ironie, d’exprimer la gêne ou le désir sans jamais vraiment les souligner. Dans Julie (en 12 chapitres), elle incarne un personnage qui change sans cesse de forme. Julie hésite, fuit, recommence, détruit ce qu’elle aime, cherche sa place dans sa propre vie. Beaucoup d’acteurs jouent les contradictions. Renate Reinsve les laisse coexister en elle. Elle peut être lumineuse dans une scène de fête, puis soudain totalement fermée, presque absente, comme si une autre pensée traversait son esprit. Son jeu repose moins sur la démonstration psychologique que sur des micro-déplacements. Une manière de regarder quelqu’un trop longtemps, de sourire avant de se refermer, de ralentir légèrement au milieu d’une phrase. Dans La Convocation, son visage devient plus inquiétant. Le film repose largement sur sa capacité à maintenir une ambiguïté permanente. Elle parait à la fois fragile et capable d’une violence exagérée. Elle ne cherche pas à rendre son personnage sympathique. Elle laisse des zones de silence, des moments où l’on ne sait plus si elle souffre, si elle manipule ou se protège. C’est cette opacité qui la rend troublante. Dans Valeur sentimentale, cette qualité devient plus sensible encore. Son personnage existe à travers un simple mouvement de tête ou une respiration suspendue. Elle accepte les contradictions, les moments embarrassants, les silences. Son corps lui-même semble toujours légèrement en décalage sur son émotion. C’est ce qui produit sur nous une impression de vérité très rare. Jouer ne consiste pas à montrer un sentiment, mais à laisser voir le moment fragile où ce sentiment apparaît, se transforme ou disparaît.

Yomise-dori, Yanaka, Tokyo, Japon, 17 novembre 2019

Ce temps du dehors

Le brouhaha des conversations s’entrechoque à contretemps avec la musique poussée trop fort dans le café, une rythmique sèche et cadencée dont on distingue à peine la voix féminine, noyée sous une batterie omniprésente. Dans la vitre de la porte-fenêtre, à côté de moi, plusieurs reflets vibrent et se diffractent, se surimpriment aux silhouettes évasives des passants qui traversent la rue d’un pas rapide dans la lumière de fin de journée. Lorsqu’on détache légèrement le regard de ce mirage tremblotant, c’est alors l’ensemble du carrefour qui apparaît, toute la scène et sa mécanique visible. Le passage régulier des voitures, toujours à la même allure, l’alternance presque hypnotique des feux, les croisements de piétons qui s’engagent chacun son tour sur les bandes blanches des passages-piétons. Il y a dans cette effervescence quelque chose d’entraînant et d’artificiel à la fois. Une dynamique fabriquée. Cinématographique. Comme ces scènes de foule où, soudain, le regard cesse de croire à l’illusion et commence à voir ce qu’elle contient réellement. Des figurants qui répètent plusieurs fois les mêmes gestes, pour produire un effet de réel qui finit, au contraire, par révéler la mise en scène. Un couple s’arrête devant le café, comme s’ils attendaient quelqu’un avant d’entrer. Ils se rapprochent, s’embrassent. Leurs corps glissent l’un contre l’autre, s’agrippent doucement, cherchent encore un peu plus de proximité, tout en conservant entre eux une distance infime, presque invisible, avant l’étreinte. La femme commence, sans y penser, à faire basculer son corps d’avant en arrière. Un mouvement lent, presque imperceptible, qui se transmet aussitôt au corps de son compagnon. Ils se mettent à danser. Ils semblent oublier toute l’agitation qui les entoure. Mieux encore, ils l’effacent. Pour ceux qui les regardent, la rue disparaît à son tour, les voitures, les feux, les passants. Il ne reste plus qu’eux et leur chorégraphie discrète, vacillante, renversante.

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