La distance du possible
J’ai participé à la marche organisée par Hortense Gauthier et la revue TINA en ligne, dont le principe consistait à écrire une phrase de 60 caractères par heure de marche, accompagnée d’une photographie. J’ai découvert, en rentrant de promenade dans la forêt de Carnelle avec Caroline et Nina, que l’endroit avait été le cadre des premiers essais du télégraphe de Chappe. Le 12 juillet 1793, pour la première fois dans l’histoire, 26 mots ont été transmis en 11 minutes de Ménilmontant à Saint-Martin-du-Tertre, soit une distance de 26 km à vol d’oiseau. Le télégraphe Chappe était un système de communication visuelle inventé par Claude Chappe pendant la Révolution française. Il permettait de transmettre rapidement des messages à grande distance grâce à une chaîne de tours équipées de bras articulés visibles à la longue-vue depuis la station voisine. Chaque tour, espacée d’environ dix à quinze kilomètres, relayait les signaux jusqu’à destination. La première ligne relia Paris à Lille en 1794 pour des usages militaires. Le système se développa ensuite dans toute la France. Avec l’arrivée du télégraphe électrique dans les années 1840, les tours Chappe furent progressivement abandonnées.
Chaque jour se transforme en demain
Certains matins j’entends des voix. Ce ne sont pas exactement des voix, mais ça vibre en moi, ça résonne dans ma tête. Difficile de ne pas les comparer à des voix. C’est un tremblement qui se transmet par l’intermédiaire des murs de ma chambre, me parvient en remontant jusqu’aux parois de mon crâne. Je crois qu’il s’agit de paroles que j’entends dans un rêve que je ne parviens pas à comprendre, dont je n’identifie pas explicitement les mots. Cela m’arrive parfois. Une forme de ligne de basse continue, tel un moteur qui gronde sous terre. J’entends parfois les véhicules sortant du parking de l’immeuble faire vibrer les murs du sous-sol, mais là ce n’est pas la même chose. Le temps de me réveiller pour comprendre qu’il s’agit en fait de la radio des voisins. Je ne me trompais pas réellement, ce sont bien des mots, un brouhaha de paroles incompréhensibles, de voix confuses, qui se résument à une bouillie de phonèmes. Je sens vibrer le monde depuis mon lit, à demi-réveillé, troublé par ces échos lointains qui me rappellent les voix de la radio, programmée la veille, qui s’allume au moment du journal. Le son est inaudible tout d’abord, il monte progressivement. Il faut que je me presse de l’arrêter, sinon j’ai l’impression que les voix des journalistes vont se mettre à crier leurs informations anxiogènes.
La mesure du désastre
Avec son intervention en cours d’installation sur le Pont-Neuf, JR fait directement référence à l’œuvre réalisée par Christo et Jeanne-Claude en 1985 sur ce même monument. Pourtant, derrière des points communs apparents (lieu d’intervention, gratuité de leurs projets, caractère éphémère et financement par la vente d’œuvres préparatoires), les deux démarches relèvent de conceptions très différentes de l’art dans l’espace public. Lorsque Christo et Jeanne-Claude emballent le Pont-Neuf, ils ne cherchent pas à lui ajouter une image mais à le transformer par la dissimulation. Recouvert d’un tissu couleur pierre, la toile drapée réfléchit la lumière sur la Seine. Le pont prend une forme nouvelle, étrange et presque abstraite. L’œuvre invite les passants à redécouvrir physiquement un lieu familier. Pendant quinze jours, le monument se transforme en expérience collective, vécue directement par ceux qui le traversent et l’observent. À l’inverse, l’intervention de JR repose avant tout sur la production d’une image de marque. Un signe visuel, facilement identifiable, conçu pour être photographié puis largement diffusé, partagé et reproduit. Ce camouflage gonflable (montagne à l’extérieur, caverne à l’intérieur) reproduit les codes esthétiques de JR (œuvre monumentale, illusion d’optique, noir et blanc très contrasté, proche de celui des photocopies) et se plaque de manière spectaculaire sur ce monument historique de Paris.
Un mouvement irrésistible
Je vois des groupes de jeunes s’amuser et nager dans l’eau du canal Saint-Martin pour se rafraîchir par les fortes chaleurs des derniers jours, feindre de ne pas comprendre l’interdiction de se baigner, de sauter depuis les passerelles tandis que d’autres filment leurs plongeons. Ces centaines de jeunes, torses nus, jouant, plaisantant, discutant, riant entre eux. Et leurs cris, leurs courses folles pour échapper à la police les poursuivant en voiture comme des délinquants. La police débordée, obligée très vite de se cantonner, par manque d’effectif, à fermer l’accès à deux ponts et à surveiller, comme de simples maîtres nargueurs, cette foule juvénile. J’ai trouvé rafraîchissantes les réponses faussement naïves de jeunes filles trempées de la tête aux pieds, argumentant face aux policiers qu’elles ne s’étaient pas baignées, qu’elles sortaient juste de chez elles après leur douche. Ces jeunes n’avaient qu’une intention, se rafraîchir, s’amuser ensemble, mais en dehors des centres commerciaux, des piscines bondées et payantes ou des terrains de sport, des skateparks, où l’on préférait les voir rester sagement. Cette génération cherche des endroits où traîner, se retrouver et vivre des moments collectifs dans une ville qui n’est pas faite pour elle. Sur les réseaux sociaux, les commentaires aux images de ces sauts de l’ange dans l’eau du canal résument assez bien les clivages générationnels et sociologiques de notre société : Qu’est-ce qu’ils ne comprennent pas dans le mot interdit ?





