Choses qui égayent le cœur
Entendre parler italien dans la rue. Voir deux vieux voisins chinois se serrer la main. Emprunter un chemin pour la première fois. Un voile transparent qui se soulève régulièrement sous le souffle d’un vent qu’on ne perçoit pas sur son visage. Une femme qui danse seule dans la rue. La musique d’une fanfare au milieu de la foule d’un vide-grenier. Comprendre un jeu de mots longtemps après l’avoir entendu. L’odeur sucrée du chèvrefeuille.
Un lieu vide
Les décors autour de nous ne s’effondrent pas, ils se vident. Sentiment d’absurde qu’on vit en ce moment. On se lève, on va au travail mais il n’y a personne. Il n’y a plus de meubles. Plus de tables, plus de chaises. C’est une angoisse très forte qui resurgit. Comme dans ce rêve : J’arrive très tôt au travail ce matin. Les espaces de la bibliothèque sont déserts. Ce qui m’étonne car les néons sont déjà allumés, à moins qu’on ait oublié de les éteindre la veille au soir. Les écrans aussi sont allumés. Je traverse l’open space. Pour rejoindre mon bureau à l’étage, je prends l’ascenseur. Sur chaque bouton, ce ne sont pas les étages qui sont inscrits, mais les jours de la semaine. J’appuie sur mardi. Les portes se ferment derrière moi. Quand elles se rouvrent, je traverse un supermarché entièrement vide. Pas de produits dans les rayonnages, pas de musique. Au rayon des surgelés, une femme passe la serpillière. Ce n’est pas la femme de ménage qui travaille habituellement à la bibliothèque. Je lui demande où sont les usagers. Je me reprends. Les clients. Elle me répond qu’ils sont déjà rentrés chez eux. Je continue jusqu’au parking souterrain. Un lieu vide, angoissant. Aucune voiture. Je cherche en vain la sortie, mais chaque porte donne sur un autre couloir identique. Le sentiment d’absurde dans ces espaces de transit, de seuils, de passages.
Le monde est multitude et solitude
Pendant la lecture de Rien que les heures à la médiathèque Françoise Sagan, en compagnie d’Anne Savelli et de Joachim Séné, je me suis senti ailleurs. Je me sentais bien, j’avais répété plusieurs fois ma lecture. L’alternance de nos voix, leur complémentarité, me portait. La présence confiante des amis dans la salle comme sur la scène. Leur attention touchante. Concentré sur la lecture du texte, je me suis dédoublé. J’étais à la fois là en train de lire mon texte, mais je ne pensais pas vraiment à ce que je faisais, j’avais l’impression de me dédoubler pour vivre la scène autrement. En léger décalage. Je n’étais pas tendu, inquiet, ni stressé, ni préoccupé. Je me sentais serein, détaché. Je flottais au-dessus de la scène. On voit parfois au cinéma des scènes similaires, des moments où le personnage agit pendant qu’on entend sa voix intérieure exprimer ce qu’il pense, ce qu’il ressent. J’ai eu soudain l’impression que je sortais de mon enveloppe corporelle alors que j’étais bien sur scène. Une drôle d’impression.
Dans l’évidence du décisif
Regarder le paysage. Figer la perspective. En répétant les mêmes phrases pour se tenir compagnie. Ne plus rien faire jusqu’au lendemain. Les signes se transforment pour changer le sens du message initial. Les intuitions cachées nous traversent. Coïncidences troublantes, faisceau d’indices. Sur le visage comme un oubli. Mouvements dans la pénombre. Comme une nuit dans la nuit, une nuit plus profonde. Raconter ce souvenir intime, secret, plusieurs fois. Une longue suite d’échos ressassant le réel jusqu’à le faire déborder. La pensée derrière les pensées. Une esquisse de réponse face à ce qui disparaît. Rester en mouvement. Ce n’est pas nouveau, mais exagéré à l’extrême. La source de lumière, où va-t-elle ? La curiosité est une autre forme du désir. Je suis incorrigible. Et lorsque tout s’arrêtera, c’est ce qu’il restera.





