Les artistes du faubourg
Cette jeune femme avance vers moi ce matin, sur le trottoir. Je ne la connais pas. C’est la première fois que nous nous croisons dans la rue. Quelque chose dans sa démarche, cependant, m’est familier, dans sa manière de bouger, de mouvoir son corps qui chaloupe, imprévisible, dans ses habits chinés avec soin, sa casquette de travers, les couches de ses vêtements dépareillés, son assurance et sa détermination, le regard rieur et l’air franc du timide qui n’a peur de rien, qui se lance sans hésiter, sans fausse pudeur, qui affronte les combats d’un revers irrévérencieux de la main, d’un rire ahurissant, que rien n’arrête et dont la voix est le plus bel instrument. Cette familiarité, je ne la comprends qu’en rentrant chez moi. Sur les réseaux sociaux et les sites d’information, je découvre que Catherine Ringer vient de mourir. J’avais pensé à la chanteuse lorsqu’elle était plus jeune, en la voyant ce matin. Dans la rue Louis Blanc, dans le 10ᵉ arrondissement de Paris.
Notre présence au monde
En 1928, Albert Londres voulait filmer les conditions de travail terribles des ouvriers du chemin de fer Congo-Océan en Afrique. Son rédacteur en chef ayant refusé de lui fournir une caméra, il a tout de même rapporté plus de 200 photographies. Hervé Brusini, journaliste et responsable du prix Albert-Londres, et Stanislas de Livonnière, directeur du service data et innovation du journal Le Parisien, ont reconstitué ce film jamais réalisé dans En terre d’ébène avec Albert Londres, en animant ces clichés grâce à l’intelligence artificielle. Le film est présenté à la fois comme un récit et un document pédagogique sur l’IA, prétendant interroger notre rapport à la vérité et au journalisme, au sérieux de l’auteur et à l’authenticité de l’image, statique ou animée. Le film prétend être un outil pédagogique pour parler des ravages de cette technologie qui concurrence de manière inédite le journalisme : « Mensonges, contrefaçon, désinformation, retournement de sens où l’agresseur devient l’agressé, l’IA peut devenir une arme de destruction massive de la vérité. » Le film et le dialogue entre le journaliste et le réalisateur à l’issue du film ne font cependant qu’encenser cette technologie, tout ce qu’elle permet en termes techniques, sans jamais la critiquer, rappeler ses origines technocapitalistes liées aux grandes entreprises américaines et chinoises disposant de moyens financiers et informatiques considérables pour le développement des modèles utilisés dans le film, son impact environnemental et son coût énergétique exorbitant, sa violation des droits d’auteur, son automatisation qui transforme certains métiers et supprime certaines tâches comme ici celles des techniciens (designer sonore, dessinateur, animateur 2D et 3D, chef opérateur, etc.), et son mépris des travailleurs sous-payés et précaires des pays les plus pauvres, qui alimentent les intelligences artificielles en données d’entraînement des IA en les annotant, ce qui est sans doute le plus ironique étant donné le sujet du film. Terre d’ébène d’Albert Londres appartient à l’histoire de la dénonciation de la présence française en Afrique. C’est l’œuvre d’un journaliste engagé dont le travail repose autant sur l’observation du terrain que sur une écriture subjective, vive, ironique et rythmée qui transforme son témoignage en acte public afin de rendre l’injustice visible, de susciter l’indignation et de mobiliser les lecteurs, tout en soulignant que la portée de cette dénonciation dépend aussi du contexte éditorial et de sa réception au fil du temps. Le film En terre d’ébène avec Albert Londres est à l’opposé de son modèle sans même paraître s’en soucier. « L’ignorance serait pardonnable, écrit Albert Londres dans son Épilogue, quelques réflexions après le voyage en Terre d’ébène, l’indifférence ne l’est pas ».
Le son est évanescent
La lumière du jour agit comme un masque. Le son est évanescent. Qu’arrive-t-il au juste ? Nous sommes face à face et comme seuls. L’amplitude dilatée d’un rythme à peine plus lent que le battement d’un cœur au repos. Utilisant le son comme nous utilisons le sens du toucher. L’insistance peut être une forme d’aveuglement. Le son est projeté vers l’avant à travers la tête. Je suis en chemin, je suis en chemin. Chaque son induit en nous une poussée d’adrénaline. Sourire de ce sourire qui ne dit rien. Sous une autre lumière. Le monde parle, mais notre corps est incapable d’entendre ce qui nous entoure. Tant de difficultés à atteindre. Il est presque impossible que ce soit une coïncidence. Nos oreilles sont tournées vers l’intérieur, vers le bavardage de notre propre espèce. C’est une façon de raconter les choses. Partout, invisible, la présence du passé. Je ne me souviens pas de quoi j’ai rêvé. En un instant tout cela disparaît.
Dans la confusion de la perspective
Le voyage commence avant le départ et se prolonge souvent bien après le retour. Avec Caroline, nous préparons en ce moment notre prochain séjour d’une quinzaine de jours au Japon, début octobre. Ce sera mon sixième (et sans doute dernier) voyage au Japon. Nous organisons le parcours qui nous mènera de Tokyo, où nous atterrirons, jusqu’à Kanazawa, dans l’ouest de Honshu entre la mer du Japon et les Alpes japonaises, en passant par Takamatsu, en bordure de la mer intérieure de Seto au nord de Shikoku, puis Kochi, non loin de la côte pacifique, avant de passer quelques jours à Osaka avant de revenir vers Tokyo. Il faut réserver les nuits d’hôtel, les titres de transport (train, bus), les entrées dans certains musées. J’aimerais pouvoir improviser plus, mais sur place tout va très vite, il faut s’y être un peu préparé.





