Au présent, au présent perpétuel
Rentrer en marchant, en discutant, sans arrêter de parler, avec Alice à mes côtés, au rythme de notre avancée, nos mots et nos pas s’enchaînent dans un mouvement qui les associe, les dynamise, et les emballe. Tout va si vite, on ne réfléchit pas au chemin suivi, pas la peine, on rentre chez nous. Le paysage disparaît dans cet élan, les points de vue se confondent, sur le parcours, seules quelques images, parfois seulement quelques fragments, retiennent notre attention : la perspective d’une rue fuyante, les branches des arbres se détachant dans le bleu du ciel, la lumière chatoyante qui fait vibrer la pierre des immeubles, les passants qui nous croisent d’un pas pressé, nous ignorant ou faisant mine de. On parvient tout de même à prendre quelques photos, au passage, on déclenche sur le vif, ou au moment d’attendre son tour pour traverser la rue, au passage piéton. Notre conversation ne s’interrompt à aucun moment, c’est un flux continuel, un dialogue impromptu, enjoué. Et nous voilà déjà arrivés.
Des envies de métamorphose
Un rêve : Je suis invitée à une réunion qui se tient, sans que cela me surprenne, au fond d’une piscine vide. Les chaises sont posées sur le carrelage bleu, légèrement fissuré. On me tend un micro en me précisant discrètement qu’il ne sert qu’à chuchoter. À chaque mot prononcé, une ampoule s’éteint au plafond avec le bruit sec d’une noix qu’on écrase. Bientôt il ne reste qu’un halo vert, comme dans certains aquariums mal entretenus. Je cherche mon manteau, l’enfile pour sortir, découvre au fond de ma poche une orange déjà pelée au lieu des clés que je pensais y trouver. Le parfum de sa peau envahit mes narines. Je ne sais pas pourquoi les participants à la réunion se mettent à prendre des notes sur leurs bras. Quelqu’un affirme que la mer approche, bien que nous soyons sous terre. L’eau commence effectivement à perler entre les joints des murs carrelés. Je grimpe à l’échelle sans prévenir personne. Dehors, une fanfare joue pour un mariage dont je ne vois pas les invités. On me félicite pour un discours que je ne me souviens pas avoir fait.
Dans le vide de la pensée
J’ai l’impression d’une lassitude extrême ce matin. Rien à faire, je sais que ça va passer. Il suffit d’une bonne nouvelle sous la forme d’un message, d’un sourire dans la rue, d’un coup d’œil par la fenêtre, d’un texte qui s’écrit comme on regarde un film. Petit pincement au cœur en voyant la lumière du jour et le bleu du ciel. Point info impromptu. Jean-Pierre annonce son départ prochain de la bibliothèque. Je me suis toujours promis de terminer ma carrière là où je l’avais commencée. Je vérifie sur l’ordinateur : il a l’âge de ma sœur. Dans sept ans ce sera mon tour. J’ai vérifié la semaine dernière. Ce midi, ce dessin de Fred Sochard. Une minute de silence à l’Assemblée nationale pour Quentin Deranque. Et pour les victimes de crimes racistes ? demande une jeune femme. Une femme lui répond ironiquement : Des années de silence, ça vous suffit pas ! Pendant ma plage de service public au sous-sol de la bibliothèque, un vieil habitué revient plusieurs fois vers moi pour des renseignements. Le nom de Cortázar apparaît sur son smartphone. Mon collègue vient l’aider à trouver les musiques qu’il cherche : Cap-Vert, Brésil, Argentine. Complicité autour des Bachianas brasileiras d’Heitor Villa-Lobos dont nous parlions brièvement. Je finis par renouveler son abonnement payant. Il est psychiatre. Tous les DVD de la table de présentation sur l’œuvre de Frederick Wiseman, qui s’est fait la malle hier à 96 ans, tombent au passage d’une usagère. C’est l’effet domino. Une femme me demande si nous avons : Moi ce que j’aime, c’est les monstres. J’aime les gens qui lisent sur place dans les bibliothèques, ça me rappelle des souvenirs d’enfance. J’écoute l’album Smile de Jacky Terrasson. J’emprunte Oiseaux tristes, disque du pianiste Fazil Say, qui interprète des morceaux de Couperin, Debussy et Ravel. Tenir le doute à distance comme on fait respecter des distances. J’entends quelques notes de La Tendresse de Bourvil que mes collègues ont écoutées dans le cadre de nos ateliers de conversation. Long, long, long, long. Le temps vous paraît long… J’ai tout oublié de l’affaire Paul Voise. Autre visuel de Gilbert Cram : Un homme en costume dit à son vis-à-vis : C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. Ou dans la minute de silence, lui répond son interlocuteur.
Un processus qui se développe dans le temps
En fin de journée, un homme s’approche de moi pour savoir si je travaille à la bibliothèque depuis longtemps. Je crois qu’il me demande si cela fait trente ans. Cependant, je ne relève pas la démesure de cette demande, en précisant, seulement depuis dix ans. Il m’avoue qu’il venait dans cette bibliothèque avec ses parents lorsqu’il était enfant. Je lui dis que moi aussi, puis je me reprends, j’y venais moi aussi avec mes enfants. Il est venu cet après-midi avec son fils et sa femme. Son petit garçon, tout sourire, porte un déguisement de Batman. Il tient un ballon en forme de requin. Pendant un long moment, je discute avec son père qui se réjouit de se remémorer avec moi les différents espaces de la bibliothèque dans leur ancienne configuration, avant l’achèvement des travaux, il y a désormais quatre ans. J’évoque les différents bureaux situés auparavant à chaque étage, remplacés par un bureau en openspace au deuxième étage. La modification de la circulation, des baies vitrées, la disposition des collections dans les différents niveaux de la bibliothèque. Sa joie est communicative.





