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Les cabines téléphoniques : lieu privé dans l’espace public


Photographie de Geoffrey Dorne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un matin, Geoffrey Dorne, designer graphique dans l’édition et le numérique, décrit sur son site ce qu’il voit depuis sa fenêtre en le prenant en photo : un camion qui désinstallait une cabine téléphonique.

Et, comme il apprécie le détournement, le hacking, la création spontanée et les usages détournés, il présente sur son site une petite sélection de ce qu’il est possible de faire aujourd’hui, selon lui, avec une cabine téléphonique : une bibliothèque, un aquarium citadin, une douche urbaine, un lieu de promotion.

D’autres usages ou projets existent, en voici quelques-uns :

Un outil de mise en relation et comme point d’embarquement pour le covoiturage spontané

Les Cabines Résologiques, un service basé sur le réseau de cabines téléphoniques existant : le magnifique projet de diplôme de Pierre Charrié

 

 

 

 

 

 

 

 

Une œuvre d’art in situ, comme celle créée pour le projet du Tramway sur le Pont de Garigliano, à Paris, par Sophie Calle et Frank Gehry.

Téléphone de Frank Gehry / Sophie Calle Photo prise le 16 mars 2007 (© degrés 360 / Flickr)

 

 

 

 

 

 

 

 

Du street art ou art urbain comme avec les œuvres d’Ernest Pignon-Ernest qui s’attaque en 1996 aux cabines téléphoniques de Lyon et Paris, y plaçant soit un personnage debout, soit prostré ou affalé, manière d’évoquer ainsi l’humanité accablée des laissés-pour-compte et les emblématiques chercheurs d’emploi dans les cabines téléphoniques.

Ou bien encore, comme à New York, où l’on a déjà commencé à les reconvertir en borne Wi-Fi.

L’exposition Art By Telephone... Recalled inaugurée le 29 septembre 2012 dans différents musées d’art contemporain français présente des pièces historiques réactivées à partir de leurs enregistrements sonores.

 Art by Telephone Archives from the MCA Chicago at the Emily Harvey Foundation

 

 

 

 

 

 

 

 

En 1969, Jan van der Marck, le nouveau directeur du Museum of Contemporary Art de Chicago, présente l’exposition Art By Telephone pour répondre, comme il le souligne dans le catalogue, à « l’usage croissant de la conceptualisation de l’art ». Le protocole d’Art By Telephone consistait à proposer à un ensemble d’artistes de formuler oralement une oeuvre à distance par l’intermédiaire d’une communication téléphonique.

Le projet se référait explicitement à un précédent historique : Telephone Pictures de Lazlo Moholy-Nagy (1922), une série de trois tableaux de composition identique mais de formats différents, que l’artiste fait réaliser par une compagnie d’enseignes émaillées à partir d’instructions transmises par téléphone.

John Giorno crée Dial-a-poem en 1968

 

 

 

 

 

 

 

En 1968, John Giorno avait également créé Dial-a-poem, un service téléphonique de masse (en fait le premier du genre) qui proposait des poèmes aux personnes qui composaient le numéro, et qui reçut des millions d’appel.

Art by Telephone… Recalled est une traduction de ces précédents historiques. L’exposition propose de mettre les enregistrements et conversations de 1969 sur écoute et d’ouvrir d’autres lignes pour de nouvelles propositions artistiques.

Il y a quelques années pour un projet radiophonique qui ne fut pas diffusé sur France Culture comme je l’aurais souhaité, j’avais travaillé sur un ensemble de travaux artistiques utilisant le téléphone comme fil conducteur : lectures de textes, extraits de films, pièces sonores, messages audio, téléphoniques, interviews, reportages et témoignages originaux sont rassemblés dans ce projet de programme radiophonique, conçu comme une déambulation sonore, au bout du fil, en textes et sons détachés et décalés. Des collages, des assemblages, des « compositions » pour sonder les multiples facettes du téléphone, les questionner, les exprimer, les analyser et les rêver tout à la fois. Tracer leurs lignes de fuite.




France Télécom Orange évoque à sa manière l’avenir des cabines téléphoniques dans cette courte vidéo :



Il existe de moins en moins de cabines téléphoniques en ville, victimes de la téléphonie mobile qui les a rendues désuètes. Leur nombre demeure cependant relativement élevé et face à leur désertion, une question commence à se poser : comment les recycler ?

Il y a encore dix-sept ans, quand elles étaient la seule alternative pour passer un coup de fil en dehors de chez soi, avant la téléphonie mobile et l’internet, elles étaient environ deux cent quatre-vingt-dix mille sur le territoire national.

Le projet BücherboXX en Allemagne

 

 

 

 

 

 

Le projet BücherboXX en Allemagne, existe depuis 2010 et développe depuis cette époque des partenariats entre les différents pays européens. En France on parle de la BiblioBoXX qui vise la transformation d’anciennes cabines téléphoniques françaises et allemandes hors service en bibliothèque de partage de livres.

Donne un livre–prends un livre ! Lis un livre ! peut-on lire sur la plaquette de la BücherboXX Un phénomène décrit dans cette promenade insolite, en quête de bibliothèques de toutes tailles, sur le Blog Lecteurs de la BnF : Micro-bibliothèques et bibliothèques éphémères, par Caroline Rives.

Les « book-crosser » utilisent donc la BücherboXX comme nouvel habitat pour leurs livres identifiés et mis en circulation dont on peut suivre l’itinéraire de voyage des livres sur le site BookCrossing dont je parlais dans mon texte Objets trouvés du temps perdu : Faire du monde une bibliothèque, en évoquant la transformation des rames du métro de Buenos Aires et leur transformation en bibliothèques.

Ce jour-là, de Willis Ronis, Rue Pierre-Yves Toudic, site PhonebookPhonebook est un système de livre-échange implanté dans les cabines téléphoniques parisiennes (dont de très nombreuses sont situées dans mon quartier ou aux abords du 10e arrondissement), dont le projet est de transmettre le livre à tous les curieux et aventuriers de la lecture urbaine. Un beau projet à entrées multiples que je vous invite à suivre, à soutenir.

Au-delà de cette expérience toute nouvelle, ce que je retiens surtout et qui mériterait d’être développé comme un projet photographique à part entière, est cet inventaire des cabines disparues et des cabines occupées que le groupe conduit parallèlement à l’échange de livres dans l’espace public.

Comme le rappellent les membres de Phonebook, sur leur site, chaque cabine dispose de son propre numéro de téléphone afin que l’utilisateur puisse recevoir un appel téléphonique gratuitement.

J’imagine un dispositif artistique qui utiliserait ces numéros disponibles pour diffuser de façon aléatoire des textes lus par téléphone, comme l’avait proposé John Giorno. Cette performance pourrait être enregistrée et montrer d’un côté le lecteur qui téléphone, lit son texte quand un passant décroche le combiné, et de l’autre côté, la personne au bout du fil qui écoute interloquée ce qu’on lui lit, par le biais d’une caméra située à proximité de deux protagonistes, les réunissant sur un même écran, comme pour une conversation, montage alterné.

Dans les cabines téléphoniques souvent abandonnées aujourd’hui, du mal à voir autre chose aujourd’hui que les SDF qui les investissent et les détournent de leur usage premier, pour les transformer avec les moyens du bord en abri cherchant à supporter l’hiver rigoureux. Les personnages dessinés il y a vingt ans par Ernest Pignon-Ernest ne crient plus, ils se sont recroquevillés, claquemurés dans cet étroit réduit, calfeutrés au milieu de leurs amas de cartons et couvertures, leurs couches de journaux, tissus et sacs plastiques, pour tenter de se protéger du froid, s’isoler de la ville indifférente.

Le 18 décembre 2010 à Paris, un SDF s'est réfugié dans une cabine téléphonique pour se protéger du froid

 

 

 

 

 

 

 

En mars dernier, le gouvernement a créé le label « tarif social mobile ». Rapidement surnommé « forfait RSA », il impose aux opérateurs de commercialiser un forfait à 10 euros pour 40 minutes d’appel et 40 SMS, destiné aux allocataires du RSA. Free bouscule la donne avec son « forfait social » à 2 euros pour une heure de communication et 60 SMS.

Comme le rappelle Philippe, SDF quinquagénaire à Aurélie Champagne sur son blog Chez Francis (sur les SDF) hébergé par Rue 89 : « Avant le portable, c’était “hard”. C’était carte de téléphone et cabine. Ça 
coûtait cher, on appelait peu. On se déplaçait à pied ou en transport pour avoir la moindre info. Tout prenait un temps fou. »

« Le fait de ne pouvoir être joignable par son entourage fragilisait les relations et multipliait les chances de rupture.

« Pour un SDF, le portable, c’est tout ! » s’exclame Philippe. « C’est comme un lien social, ça sert pas qu’à téléphoner. » »

Difficile de ne pas voir dans ce projet BiblioBoXX de cabines téléphoniques transformées en bibliothèque s’inscrit dans le cadre du partenariat, France Télécom-Orange qui donne 5 cabines téléphoniques à La Maison de l’Europe des Yvelines une initiative de recyclage (du téléphone et du livre à l’ancienne) en forme d’alibi, un aveu d’impuissance et une incompréhension du monde dans lequel nous vivons.

Des personnes passent devant un SDF dans une cabine téléphonique à Paris, le 5 novembre 2011 (Eric Gaillard/Rue89)

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans son milieu d’espace et de temps, dans son milieu d’air, le téléphone a vocation à être l’instrument sensible de l’appel des morts, comme l’explique Olivier Leplatre dans son très bel article paru en 2008 dans le premier numéro de la Revue Appareil :

« Quand le narrateur de La Recherche du temps perdu, après un silence de quelques instants, entend la voix de sa grand-mère pour la première fois au téléphone, il lui arrive un événement inoubliable : cette voix familière, si souvent venue à l’oreille, mais toujours accompagnée du visage, se décante là, au téléphone, par l’entremise de son filtre sensible. Elle se dépose dans l’immanence. Elle est d’une douceur extrême, douceur de toutes les douceurs, et d’une tristesse mêlée. Pour la première fois, le narrateur entend le souffle de mort de sa grand-mère comme l’épiphanie de sa plus dense vérité :

Et aussitôt que notre appel a retenti, dans la nuit pleine d’apparitions sur laquelle nos oreilles s’ouvrent seules, un bruit léger – un bruit abstrait – celui de la distance supprimée – et la voix de l’être cher s’adresse à nous.  »



Je sais que vous êtes là, je sens votre présence.

Je sais que vous avez peur.

Vous avez peur de nous, vous avez peur du changement.

Je ne connais pas l’avenir. Je ne suis pas venu vous dire comment tout cela finira. Je suis venu vous dire comment cela va commencer...



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