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Une présence fragile qui s’évanouit presque aussitôt formée

Passionless Moments est un court métrage australien écrit, produit et réalisé par Jane Campion et Gerard Lee en 1983, diffusé en 1986 au Festival de Cannes, dans la sélection Un certain regard.

Jane Campion a tourné ce film en cinq jours avec ses camarades de classe de l’Australian Film, Television, and Radio School, avec lesquels elle a travaillé par la suite, notamment Gerard Lee et la monteuse Veronika Jenet.

Élevée à Wellington, en Nouvelle-Zélande, Jane Campion a étudié la peinture au Sydney College of the Arts avant de s’inscrire à l’AFTR. Première femme à remporter la Palme d’or pour The Piano. Parmi ses autres longs métrages, citons Sweetie, Un ange à ma table (An Angel at My Table), Portrait de femme (The Portrait of a Lady) ou bien encore Bright Star.

« Faire des films était la seule chose que je voulais faire, déclare Jane Campion à l’occasion du Festival Lumière, mes amis me trouvaient d’ailleurs ennuyeuse car je ne parlais que de cinéma. Je pensais film, je rêvais film, mais c’était une obsession heureuse. Je suis entrée à l’école de cinéma à 27 ans, avec soixante-quinze autres étudiants qui avaient les mêmes rêves que moi, ce fut une expérience d’humilité totale. Je suis passée du désir de cinéma à l’action. Il fallait essayer sans avoir peur de se planter : l’important n’était pas de réussir, mais de faire. J’ai découvert très vite le lien sacré entre mon énergie, ma psyché, ce que certains appelleront “créativité”, avec quelque chose qui semble venir d’ailleurs, qui relève de l’inconscient, d’un rapport avec le divin. C’est peut-être pour cela qu’on ne peut m’imposer ce que je ne veux pas. » [1]

Ce court-métrage en noir et blanc se présente sous la forme d’une succession de courtes vignettes humoristiques racontées par un narrateur à la voix monocorde, basées sur des petits riens du quotidien, dix brèves histoires de voisinage où les protagonistes s’adonnent à des activités banales et routinières : « Il y a un million de ces moments dans votre voisinage ; chacun a une présence fragile qui s’évanouit presque aussitôt qu’elle s’est formée. »

« J’ai toujours été intéressée par le comportement des gens, déclare Jane Campion. Je me souviens qu’à l’école de cinéma, mes amis voulaient traiter de grands sujets ou de scènes spectaculaires avec des accidents de voiture. C’était la dernière chose que je voulais faire. »

Ce qui se passe en quelques fractions de secondes, dans ces moments intenses où une idée nous traverse l’esprit, lors d’une fulgurance ou d’une absence. Cette irruption de l’extraordinaire dans ce qu’il y a de plus anodin : Un homme croit que son voisin répond à un salut qui n’est qu’un faux mouvement, une petite fille s’amuse avec une boîte de mouchoirs et de l’argent d’un Monopoly, une femme entend le bruit d’un pic vert, oiseau qui ne vit pas en Australie, avant de réaliser que sa voisine frappe sur son linge avec un bâton au même rythme que l’oiseau invisible, un jeune homme découvre qu’il est possible de ne plus entendre quelqu’un qui nous gêne simplement en faisant le point sur un objet.

Ces gestes ordinaires, la plupart du temps mécaniques, surgissant par accident, semblent tellement ancrés dans la banalité du quotidien qu’on en vient à les considérer avec désintérêt, d’où le titre du film. Cependant, même s’ils paraissent sans importance, ils nous révèlent ce qui se déroule en l’espace d’un instant. Ce que Virginia Woolf décrit si justement dans Vers le phare :

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir. »

[1Samuel Douhaire, Télérama, 17/10/21


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