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LIMINAIRE
Les lignes de désir : un été pour écrire



Quatrième semaine de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pendant 10 semaine dont vous trouverez sur tiers livre les propositions d’écriture développées, avec exemple basé sur un texte d’auteur. Pour cette semaine, c’est à partir des Georgiques de Claude Simon.

Je vais tenter de profiter de cet été et de ces ateliers pour travailler sur mes Lignes de désir. Voici mon quatrième texte :


Quai François Mitterand, quai de Seine, Paris 1<sup class="typo_exposants">er</sup>, juillet 2013

 

 

 

 

 

 

 

Le photographe

Je suis né le 21 juillet 1969, à Paris, le jour où Neil Armstrong pose le pied sur la Lune. Ma famille habite la rue Ledru-Rollin. Ma mère est coiffeuse, et Mon père ingénieur. Mes œuvres sont des photographies de très grand format, comparables à de grandes toiles. Elles sont montées sur des caissons lumineux ressemblant à des panneaux publicitaires. Nerveux, passionné, enthousiaste, spirituel, mais discret, l’œil ouvert et intelligent, tenace au rêve changeant. J’ai sept ans quand mes parents se rendent compte que je possède l’oreille absolue, l’aptitude à reconnaître et déterminer sans référence préalable, le nom d’une ou plusieurs notes correspondant au son qu’il entend. A priori, on ne devine pas trop ce qu’il y a à voir dans mes photographies, les scènes ne sont pas toujours très explicites, et on est bien loin d’une certaine dimension esthétique. Il faut chercher le détail. Je cherche plus une vérité qu’une émotion. C’est dans les détails et la subtilité que se découvre mon univers.

Je me souviens de quelques-uns de ses professeurs : Jacques Collin, Bernard Lehameau, Françoise Miquel, Albert Picaris, Daniel Eyssette et Mathieu Delarue pour la peinture. J’ai la chance de découvrir Maupassant, Giono, Flaubert en fin d’école primaire, Borges et Kafka au collège, puis Proust, Joyce, Nabokov et Cortázar dès la seconde. Mes photos sont des mises en scène très élaborées, souvent le résultat de très nombreuses prises retravaillées et assemblées ensuite. Les scènes et les décors sont généralement reconstruits en studio, les personnages sont des acteurs qui prennent la pose des semaines durant, comme devant un peintre. Derrière la porte, des éléments du studio sont visibles, voilà le paradoxe entre réalisme et fiction. Nerveux et passionné, enthousiaste, l’œil ouvert et intelligent, tenace au rêve changeant. Je me souviens avoir passé toute la journée du 10 mai 1981 au cinéma, pour voir en boucle le même film : « La règle du jeu » de Jean Renoir. Je connais ce film par cœur.

Mon père est ingénieur, spécialiste et grand amateur des travaux de Gustave Eiffel. Cette passion conduit toute notre famille à partir tous les étés en quête de nouveaux bâtiments. Nous allons ainsi à Budapest en Hongrie visiter la Gare de l’Ouest, ils découvrent les vinaigreries Dessault à Orléans, le dôme de l’Observatoire astronomique du mont Gros et le Pont ferroviaire sur la Siagne, sur la ligne Nice-Meyrargues à Nice, le Pont de Frynaudour sur le Leff reliant les communes de Quemper-Guézennec et Plourivo, le Pont du château de Kermezen sur la commune de Pommerit-Jaudy dans les Côtes-d’Armor. Les Viaducs de Neuvial et de Rouzat. Le Pont métallique de Gérone en Catalogne. Le Pont Maria Pia sur le Douro et le Pont Eiffel à Viana do Castelo au Portugal, la même année. Le Viaduc de la Souleuvre dans le Calvados et celui de Garabit dans le Cantal. Le Pont ferroviaire à Venaco en Haute-Corse. Le pont qui permet l’accès au Rocher de la Vierge à Biarritz, au-dessus de l’océan Atlantique.

J’apprends la mort de mon grand-père paternel le soir de Noël d’un cancer de la rate. L’état de siège vient d’être instauré en Pologne depuis quelques jours et restera en vigueur jusqu’au 22 juillet 1983. Les polonais souffraient de restrictions dans leur vie quotidienne. La mort de mon grand-père est liée à cet événement historique. Reflets, fenêtres, espaces : autant de façon d’observer la réalité. Partout des images, des vues, des petits bouts de vie. C’est à 18 ans, en vacances en Italie à Venise, que je prend mes premiers clichés avec un Minolta d’occasion. Timide, un peu trop replié sur lui-même à l’époque. Distrait. Je suis ailleurs, au plus près des consciences. J’ai pris mes distances, je suis moi-même anonyme. Je suis en fait au cœur du monde. J’enregistre. La rue m’a permis d’éduquer, de nourrir son regard. De combler la soif du regard. Ce qui m’intéresse c’est de savoir à quoi ressemblera le présent lorsqu’il sera devenu le passé. La frontière s’estompe. Où sont les limites ?

J’émets quand je parle un espèce de sifflement continu, mon rire s’efface dans un souffle. Je parlais tout seul quand j’étais petit, soliloque qui a disparu à l’âge adulte. Je dors sur le ventre, s’endort sur le côté gauche mais sais en me regardant dans son miroir que je dors sur le flanc droit. Je traine dans ces lieux de la ville où la lumière ne s’éteint pas, quand les autres sont endormis. Engagé en tant que veilleur de nuit dans un petit hôtel de la rue Martel. Je réalise un reportage photo sur le tournage du film de Leos Carax « Les amants du Pont-Neuf » qui connaît de multiples avaries. L’acteur principal, Denis Lavant, se blesse le pouce en réparant une semelle de chaussure. Le réalisateur dépasse les délais et le budget, un décor du pont doit être construit à Lansargues près de Montpellier. Je voyage en train avec deux amies de la faculté qui m’accompagnent dans ce périple. Hésite entre les deux femmes. Dans la nuit, je cède à l’une même si je sais que c’est l’autre que j’aime.

Quai François Mitterand, quai de Seine, Paris 1<sup class="typo_exposants">er</sup>, juillet 2013

 

 

 

 

 

 

 

L’ami d’enfance du photographe

En 1986, il a 17 ans, les cheveux blonds, longs et souples. Au Lycée Arago, il passe son bac français, option cinéma. Très marqué par la catastrophe de Tchernobyl, le 26 avril 1986 dans la centrale Lénine, en Ukraine. Il se met à lire de très nombreux livres dont sa soeur lui a dressé la liste, ouvrages qu’il emprunte en bibliothèque ou qu’il achète chez les bouquinistes. Il écrit dans des cahiers d’écoliers, un journal dans lequel il colle régulièrement des images découpées dans les journaux, ainsi que les photographies prises par son meilleur ami dont il réalise lui-même les tirages dans son laboratoire. Laisser aller là où notre imagination nous entraîne, mais ne nous y conduit pas. Ses parents lui loue un appartement dans un petit immeuble derrière le Siège du Parti Communiste, vers les Buttes-Chaumont. Il boit toujours le café qu’il consomme chez lui en grande quantité dans un verre, lointain souvenir de sa grand-mère espagnole qui le buvait ainsi, brûlant comme le thé à la menthe.

Cet homme est accroupi dans la rue, sale, sans lacets ni chaussettes, visiblement perdu dans de violents tourments intérieurs, dents serrées et poing fermé. L’architecture froide et régulière du mur de briques industrielles autour de lui. Le sol est légèrement en pente, le béton net du trottoir envahi de terre, de végétation. Après la brique régulière, un trou noir, inexpliqué, mystérieux, puis d’autres briques mais bien différentes, artisanales, petites, irrégulières, de différentes teintes, marquées par des traces, des cicatrices, enfin une vitre sale derrière laquelle se devine un escalier montant, une rampe. L’immobilité presque désespérée de cet homme, figée dans la douleur ou la misère, tranche avec le séisme intérieur qui le secoue. Dans la vie réelle, lorsqu’on rencontre quelqu’un, on peut parler avec lui, on échange des idées, on apprend à le connaître. L’image, elle, figure l’autre comme une énigme. L’énigme apparaît dans l’image. Le réel n’est plus que la fiction de lui-même.

Deux jeunes filles un dimanche après-midi chez elles, dans leur appartement en désordre, absorbées dans leurs tâches, repassage et lecture, scène domestique banale, qui dégage simultanément une atmosphère irréelle, anormale et perturbée par la vue sur Paris en contrebas, comme un tableau dans le tableau. Mais est-ce là la vue promise ? Les vues sont innombrables : une deuxième fenêtre où les câbles électriques découpent la vue d’un arbre et d’une rue, mais aussi le reflet sur l’écran de télévision d’un autre paysage, les reflets sur le plancher ciré, le ciel visible dans la bouteille de Perrier au sol et sur la théière sur la table basse, deux reproductions de tableaux abstraits au mur, dont l’une laisse deviner le reflet d’un évier. Partout des images, des vues, des petits bouts de réalité. Révélation de ce dont la vie nous détourne, nous sommes des énigmes pour nous-mêmes et nous pouvons en faire l’expérience dans l’art. Chaque individu est une antiquité. Il émerge d’un passé profond.

Quai de l'hôtel de ville, Paris, juillet 2013

 

 

 

 

 

 

 

 

L’amie du train

Elle a 19 ans quand elle suit des études d’Histoire de l’art à la Sorbonne mais préfère passer ses journées avec son meilleur ami Thomas dont elle est secrètement amoureuse, au Café Le Sorbon tout près du Champo des cinémas de la rue Champollion. Elle écrit pendant que son ami photographie les passants, les habitués des cafés qu’ils fréquentent. Ils écrivent ensemble un livre de photographie sur les cafés parisiens. Un éditeur accepte de le diffuser mais fait faillite au moment de l’imprimer. Elle parle à la manière de Charlus de « l’enchaînement des circonstances » en joignant les doigts. Abuse du mot tacite. Les photographies de son ami sont inspirées de films et pourraient être qualifiées de photographies de cinéma, dans la mesure où elles résultent de mises en scènes minutieusement calculées. Elle déteste qu’on la rationne ou qu’on lui coupe la parole, elle n’aime pas les faux-semblants, est objectif quand ça lui plaît. La vidéo lui permet de contrôler tous les aspects du mouvement.

Quelques mois avant la chute du Mur de Berlin, son ami se trouve sur place dans un petit hôtel où il lit, sur ses conseils, le journal de Kafka, et les œuvres d’Adorno et Benjamin. Il lui décrit, dans ses lettres, les musées déserts de l’Allemagne de l’Est, tout en lui disant qu’elle lui manque. Sans ordre concret ni consigne mais sous la pression de la foule, le point de passage de la Bornholmer Straße est ouvert peu après 23 h, la nuit du 9 novembre, suivi d’autres points de passage tant à Berlin qu’à la frontière avec la RFA. Thomas revient en France le lendemain soir. Elle l’attend à Paris, Gare de l’Est. Quand il la voit il ne parvient pas à lui parler, il reste sans voix. Il est resté trop longtemps seul, parvient à lui dire. Il comprend qu’il peut faire évoluer son travail, en rendant compte de l’expérience qui est le propre de la street photography : la confrontation avec un inconnu, dans la rue, mais à une autre échelle, en dirigeant des acteurs et en inventant une composition.



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