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Si le diable est dans la musique les Dieux sont à la maison

Une liste d’objets hétéroclites à dresser. Imaginer leurs sons. En regardant un verre en Cristal imaginer le faire chanter du bout de son doigt. Un masque, une amphore, un tête de Bouddha, un bronze ancien, un vase japonais en porcelaine, une cruche en terre cuite, un objet en céramique, une douille d’obus de char, une théière en forme de chat, un bidon d’huile de paraffine de marque Aladdin, une oenochoé romain en bronze. Chaque objet s’efface derrière le son complexe que produit leur coprésence disparate. Révélation, effacement. Tendre l’oreille, écouter leurs sons, leurs fréquences de résonance, chaque objet possédant un son particulier qui se développe dans l’espace de la pièce, révélant la voix de l’endroit.

« Au fur et à mesure que l’on passe du temps avec ces objets d’origines diverses, affirme l’artiste Oliver Beer, en prenant en compte autant leur harmonique que leur forme, on commence à percevoir des motifs récurrents dans l’histoire. Il y a certaines notes qui reviennent plus fréquemment. Cela soulève la question de savoir s’il existe une relation entre la géométrie du corps lorsque l’on fabrique un objet ou quelque chose de profondément enraciné dans la culture et la psychologie à travers les civilisations. »

Certaines fréquences de résonance mises en évidence dans l’installation sonore Household Gods (Les Dieux de la Maison) d’Oliver Beer s’harmonisent avec celles des objets présentés, l’un l’autre de quartes augmentées. Cet intervalle musical était jugé désagréable au moyen-âge et surnommé Diabolus in Musica (« le diable dans la musique »), il s’agissait d’une combinaison dissonante de notes que l’Église catholique prétendait être l’incarnation musicale du diable, leur utilisation par les compositeurs était considérée comme un crime digne de l’excommunication. Elle engendre en effet une attente ou une tension pour l’auditeur, tout le contraire de l’effet d’une quarte juste qui produit un effet conclusif et apaisant qu’on nomme aussi résolution.

Je me souviens de la galerie des murmures de Grand Central Station à New York, une de ces bizarreries architecturales qui gardent leur étrangeté même après qu’on vous ait expliqué la raison de ce phénomène acoustique si particulier.

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Grand Central Station à New York

Située juste à côté du fameux Oyster Bar and Restaurant, elle constitue une curiosité acoustique et architecturale. À cet endroit, deux personnes peuvent se tenir de chaque côté des voutes en céramique, séparées de plusieurs mètres, et se murmurer des mots comme si on les prononçait à l’oreille de l’autre. Ces murmures, inaudibles pour une personne se tenant à moins d’un mètre, résonnent très nettement pour la personne de l’autre côté de l’espace. Ce phénomène est dû au son qui voyage le long des parois voutées.

Je les regarde s’embrasser. Avant même d’entendre ce que le contact de leurs deux bouches déclenche, le souvenir de quelques notes qui me reviennent en mémoire. L’intimité d’une voix se remémorant un air d’enfance.

Comme une pierre que l´on jette
Dans l´eau vive d´un ruisseau
Et qui laisse derrière elle
Des milliers de ronds dans l´eau
Comme un manège de lune
Avec ses chevaux d´étoiles

Le silence se fait, leurs corps s’accolent, s’ajustent. La respiration de l’une s’adapte à celle de l’autre, pour respirer dans un même souffle, un même élan. Faire corps à corps. Un doigt sur l’oreille pour s’isoler des bruits extérieurs et se concentrer sur leur voix intérieure, être à l’écoute de leur corps, de leur gorge, de leur bouche. Elles ne s’embrassent pas, elles chantent l’une pour l’autre, l’une dans l’autre, mêlent leur voix comme les souvenirs de leurs chansons d’enfance, pour créer cette musique inédite, vibratile, ce baiser musical.

Comme un anneau de Saturne
Un ballon de carnaval
Comme le chemin de ronde
Que font sans cesse les heures
Le voyage autour du monde
D´un tournesol dans sa fleur
Tu fais tourner de ton nom
Tous les moulins de mon cœur

Les deux chanteuses s’approchent lentement l’une de l’autre, puis elle joignent leurs lèvres pour créer une seule et unique cavité buccale, leur permettant ainsi d’explorer les fréquences de résonance de leurs visages respectifs et de s’unir pour se transformer en un seul et même instrument. Le mélange de leurs voix crée des « interactions rythmiques microtonales harmoniques. »

Je retrouve dans ces Chansons que ma mère m’a enseigné le souvenir d’un vieil enregistrement de mes filles chantant une comptine avec leur mère.




Photographiés à notre insu, nous figurons souvent sur des milliers d’images dont nous ne soupçonnons même pas le plus souvent l’existence. Tenter de retrouver des traces de soi, dans les endroits qu’on a fréquenté. Nos images fantômes.

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Ghosts of Your Souvenir, d’Émilie Brout & Maxime Marion

Ghosts of Your Souvenir est un projet artistique d’Émilie Brout & Maxime Marion, une collection continue d’images amateurs trouvées où le sujet principal devient secondaire avec la présence, en arrière-plan, des deux artistes.


Exposition d’Oliver Beer, installations sonores et d’œuvres sculpturales du musicien, compositeur, vidéaste, plasticien, à la Galerie Thaddaeus Ropas, à Paris jusqu’au 16 février 2019.

Exposition d’Émilie Brout & Maxime Marion, Great Stories start Here, à la Galerie 22,48 m² du 1er mars au 29 mai 2019.


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