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Assemblage (texte et vidéo) de Pierre Ménard

La forme détournée de l’abécédaire est un genre voué à la célébration de l’acte créateur (le livre des livres). Cette année j’ai décidé d’aborder l’abécédaire par la vidéo. Deux fois par mois, je diffuserai sur mon site, un montage d’extraits de films (à partir d’une sélection d’une centaine de mes films préférés : fiction, documentaire, art vidéo) assemblés autour d’un thème. Ces films d’une quinzaine de minutes seront accompagnés sur le site par l’écriture d’un texte de fiction.

Ce projet est un dispositif à double entrée : un livre et un film. Le film est un livre. Le livre est un film. Ce livre dit qu’il est à voir, ce film montre qu’il est à lire.

D comme Draps : la vidéo



Ce texte s’inspire du travail photographique de Laurent Septier et de Philippe De Jonckheere qui est est parvenu à faire, comme la réalisation d’un fantasme ancien, celui d’emmener avec lui son appareil-photo dans ses rêves.

L’Attrape-rêves

Tu ne t’en souviens pas mais tu as accepté cette expérience sur les rêves. Tu n’avais plus rien à perdre, suite à ton accident. Tu étais resté longtemps dans le coma. Lorsque tu avais repris conscience, tu n’étais plus le même homme, tu voulais tout quitter. Aujourd’hui tout doit te paraître si loin. Je ne suis même sûr que tu t’en rends encore compte.

Les médecins ne pouvaient pas te guérir. Tu avais perdu tout espoir. Celle que tu aimais était morte dans l’accident. Tu avais tout perdu. Tu n’avais plus goût à rien. Tu avais même totalement abandonné ta pratique photographique. Il ne te restait plus que ces milliers de photographies en tête que tu étais encore capable de lister et de réciter pour les faire défiler dans ta mémoire. C’est sans doute pour toutes ces raisons que cette équipe de scientifiques s’était intéressé à ton cas. Ils cherchaient un sujet, ils ne parlaient pas de cobaye, mais au fond tu le savais c’est que tu deviendrais dans leurs mains. Tu avais accepté car il n’y avait rien à prouver, rien à espérer, et cela te convenait parfaitement.

Depuis plusieurs années des dispositifs permettaient de décrire ce qu’on voyait à travers la caméra d’un ordinateur, en réussissant a analyser le contexte, le décor et les textures de ce qui était capté à l’image. Cette technologie générait un descriptif sur ce qui était posé devant elle. Bien entendu, ceci n’était pas sorti de nulle part, comme la conscience humaine. La machine ne ressortait que ce qu’on y avait mis. Dans un paysage complexe, seul un ou deux items étaient décrits suivant des priorités prédéfinies. Une base de données était axée à un moteur de sélection visuelle. Restait à définir entre le bruit perceptif et l’objet signifiant ce qui justement allait se détacher du lot. Et c’est à ce croisement-là qu’on définissait l’intelligence artificielle, dans la pertinence des énoncés et l’écrêtage des messages, leur lisibilité immédiate.Cela représentait un gros travail sur les schèmes perceptifs à partir d’images fixes, de photos. La banque de données étant extensible à l’infini, le réglage perceptif devait également s’autocorriger, se trouver une assiette, un niveau de lecture, entre le palimpseste informatif et la redondance cognitive. Un algorithme d’intelligibilité entre les mots et les choses.

C’est en s’inspirant de ces avancées technologiques qu’un ensemble de scientifiques réunissant plusieurs nationalités (coréens, japonais, américains, allemands et français) s’était mis à travailler sur le cerveau, persuadés qu’on pourrait très bientôt lire dans les pensées et capturer nos rêves.

L’un des objectifs ambitieux des neurosciences ces dernières années était d’être capable de lire ou de décoder le contenu mental de l’activité cérébrale. Des études d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle avaient décodé l’orientation, la position et la catégorie d’objet de l’activité dans le cortex visuel. Cependant, ces études utilisaient généralement des stimuli relativement simples (par exemple des grilles) ou des images tirées de catégories fixes (des visages, des maisons), et le décodage était basé sur des mesures antérieures de l’activité cérébrale évoquées par ces mêmes stimuli ou catégories. Pour surmonter ces limites, les scientifiques coréens et japonais avaient développé une méthode de décodage basée sur des modèles quantitatifs de champs réceptifs qui caractérisaient la relation entre les stimuli visuels et l’activité de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle dans les premières zones visuelles. Ces modèles décrivaient l’accord des voxels individuels pour l’espace, l’orientation et la fréquence spatiale. Ils étaient estimés directement à partir des réponses évoquées par les images naturelles. Ces modèles de champs réceptifs permettaient d’identifier, à partir d’un large ensemble d’images naturelles totalement nouvelles, quelle image spécifique avait été vue par un observateur. L’identification n’était pas une simple conséquence de l’organisation rétinotopique des zones visuelles ; des modèles de champ réceptif plus simples qui ne décrivaient que l’accord spatial donnant des performances d’identification beaucoup plus faibles. Leurs résultats suggéraient qu’il pourrait bientôt être possible de reconstituer une image de l’expérience visuelle d’une personne à partir de mesures de l’activité cérébrale seulement.

Les scientifiques affirmaient donc pouvoir prédire avec une précision de près de 80 % le contenu des rêves des sujets de leur expérience. Il ne s’agissait pas selon eux de visualiser l’histoire ou de mettre en évidence et de révéler la chronologie des événements, mais d’être capable de déceler quels objets étaient présents. Si l’on ne pouvait pas encore dire précisément pourquoi nous rêvions, il devenait désormais envisageable de savoir de quoi nous rêvions et d’en révéler l’image. Mais les techniques actuelles ne permettaient pas encore de décrypter complètement les rêves.

Pour confirmer leurs hypothèses de travail, les scientifiques devaient les tester sur un sujet humain. C’est là que tu entrais en jeu. Tu avais perdu la vue suite à ton accident de voiture, tu leur étais apparu comme le candidat idéal. Toute ta vie, tu avais classé tes photographies en les décrivant d’une courte phrase pour t’en souvenir. Tu avais élaboré une liste numérotée accompagnée d’une brève description limitée à une seule ligne de texte. Cette liste pouvait parfaitement remplacer les photographies réelles, affirmais-tu non sans provocation, à ceux qui s’interrogeaient sur une telle pratique originale, aussi bien pour des questions de commodité pratique, renchérissais-tu, encombrement, poids, que pour des préférences de lecture.

Il t’arrivait de lire cette liste pour elle-même et tu t’amusais, à partir de ce texte, à essayer de retrouver de mémoire tel ou tel détail d’une image. Tu avais fini par enlever les chapitres, les dates et les numéros. Il ne restait, dans l’ordre initial, que l’ensemble de ces descriptions qui formait une litanie. Toute photographie était forcément, par son processus et son dispositif mêmes, un document, mais ce n’était pas cela l’important. Pour toi, il s’agissait de reposer le problème de ce qu’on pouvait photographier, car c’était une approche sans cesse renouvelée. Tes images y étaient une réponse tout autant qu’une nouvelle question.

Vélos et tricycle devant une porte en demi-lune. Tas de sable et échafaudage en bambou. Fenêtre dans un mur de briques ; on y aperçoit un coiffeur au travail. Petite île avec portail blanc et personnages se photographiant. Tas de briques à l’ombre. Spectacle de nuit dans un bâtiment de plein air. Bordure de plage avec colline au fond et personnage marchant. Palmier et cahutes éclairées, la nuit. Table floue au premier plan. Bord de mer avec nombreux rochers dans l’eau, colline au fond. Petite île avec bateau échoué, vue de loin. Chemin parmi les palmiers, personnage en vélo au loin. Oies pataugeant dans une flaque d’eau, sous les palmiers. Vagues sur le bord de la plage. Poissons séchant au soleil, sur les rails d’une gare. Tables, calendrier avec portrait de femme au mur.

La vie est comme la flamme d’une bougie, pensais-tu. Quand on dort, l’esprit reste conscient.

Suite à ton accident, après de longs mois de coma, puis de rééducation, tu allais sortir de l’hôpital, abattu, amorphe, sans envie, prêt à te laisser mourir. Les médecins s’en étaient rendu compte. Ils te mirent en contact avec cette équipe de scientifiques internationaux à la recherche d’individus prêt à collaborer à leur ambitieux projet sur l’image. Tu acceptas leur proposition de participer à leurs expériences scientifiques sur la lecture des rêves. Tu étais un peu intrigué, et cela te t’étais pas arrivé depuis longtemps. C’est sans doute pour cela que tu avais cédé à leurs avances.

Reflet sur une table. Rizière et paysage de campagne. Table et chaise dans une pièce sombre ; fenêtre à barreaux derrière. Sous-bois avec une petite construction de pierre, en ruines. Mitrailleuse dans une vitrine doublée de soie damassée. Arrière de voiture derrière une cloison, devant une fenêtre à carreaux. Texte en caractères et photos dont une de Mao, dans un panneau vitré. Parc public ombragé : chemin et escalier menant à un pavillon. Stèle en caractères sur fond noir, sous verre, incrustée dans un mur. Toits à petites tuiles, pris en hauteur. Personnages au milieu. Escalier en bois menant à un palier très éclairé ; porte ouvragée au fond. Allée inondée menant à un bâtiment ; motocycliste se retournant. Rond-point avec de nombreux poteaux. Cyclistes roulant. Pont en dos d’âne vu latéralement ; chaise à porteur sur le chemin. Escalier au soleil menant à une stèle ombragée, devant un écran.

Couché sur ton lit d’hôpital, bardé de fils, d’électrodes, les assistants médicaux de l’équipe scientifique t’injectaient à heures fixes des produits pour te faire dormir et des stimulants pour te réveiller afin de favoriser les images de tes rêves. Tu te voyais allongé, tu fermais les yeux, tu t’endormais.

Un enfant dort dans son lit, il se réveille, repousse un peu plus loin les draps, maladroitement. Paysage de forêt comme un lointain souvenir. Le vent fait trembler les arbres et chanter leurs feuilles en soufflant. L’enfant appelle son père qui ne lui répond pas.

Toutes les images qui s’enchaînaient, tu ne savais pas si elles étaient dans ton rêve, s’il s’agissait d’une de tes photographies ou si tu les inventais.

Un incendie embrase les pièces de la maison, les flammes effacent tout sur leur passage. Le montant du lit comme ses draps brodés. Tout disparaît dans le feu.

Tu te déshabilles pour te remettre au lit. Tu remontes les draps jusqu’à ton menton. Tu voudrais disparaître.

L’équipe médicale et les scientifiques te réveillaient plusieurs fois de suite pour tenter de décrypter l’image que tu venais de rêver. Dès fois tu ne t’en souvenais, tu la visualisais et tu tentais de la leur révéler. Ils te confirmaient que la machine s’approchaient de plus en plus de ce que tu leur décrivais. Ils la voyaient presque apparaître sous leurs yeux étonnés. Dès fois l’image se troublait, impossible de la reconnaître, de la déchiffrer. Le doute s’installait en eux. Mais l’expérience continuait malgré tout.

Tu t’entendais dire : Je ne veux pas dormir. Je veux vous parler. Mais était-ce encore toi qui prononçais ces paroles ? Personne ne répondait. Dans quel rêve étais-tu perdu ? Quelle phase de sommeil ? Dormais-tu encore ?

Réveillé par le bruit d’une porte qu’on tentait vainement de fermer dans ta chambre mais qui résistait, dans l’incongruité de cette situation, tu ne reconnaissais pas ta chambre d’hôpital où tu étais alité depuis plusieurs semaines déjà. Tu vérifiais l’heure sur le réveil posé sur ta table de nuit. On n’a encore pas fermé l’œil de la nuit, disais-tu. Tu n’étais pas seul dans le lit. Une femme était à tes côtés. Je serais crevé demain. À chacun de tes mouvements, cette femme se transformait, changeant de forme et d’apparence. Tu ne la reconnaissais pas tout de suite. À chaque mouvement une femme différente. Une ancienne compagne, une amie, une voisine, une inconnue à tes côtés, dans ton lit, qui te regardait évoluer sans rien dire, inerte, figure de poupée fardée à l’air docile. Brune, blonde, rousse. On essaye de dormir un peu dit l’une d’elle en te caressant l’épaule d’un geste évasif, sans réelle conviction, comme prise de sommeil, engourdie. Tu te laissais tomber dans le lit, et c’était à côté d’une autre femme que tu prononçais ces mots : C’est assez curieux de se réveiller juste au moment où je pensais m’endormir enfin. Tu soupirais. Tu ajoutais : Elle dormait, mais ce qu’il y avait d’extraordinaire, c’est qu’elle souriait en dormant. Je ne l’avais jamais vue dormir dans son sommeil. C’était vraiment la première fois. Elle paraissait détendue, heureuse, complètement détendue. Voilà comment tout est arrivé.

Tu t’accrochais à ce sourire. Tu savais que tout était là. Cette femme que tu aimais, que tu avais perdue, tu la retrouvais l’espace d’un instant. Dans un rêve. Tu voulais ne plus la quitter. Tu voulais la retrouver. Vivre dans ce rêve, même s’il tournait en boucle, se répétait à l’infini. L’amour c’était cela tout à coup pour toi. Comme une évidence. Mais ce rêve s’interrompait brutalement. Des voix venaient te sortir de ton rêve sans ménagement, te harcelaient de questions. Qu’avez-vous vu ? Décrivez-nous avec précision la dernière image de votre rêve. Tu voulais leur répondre qu’il s’agissait de ta femme, que tu voulais revoir son visage encore une fois, tu t’entendais dire une dernière fois et le regrettais déjà, mais cette image s’effaçait. Tu replongeais dans le sommeil. Comme une porte qui se refermait derrière toi.

Une image te perturbais, tu voulais te réveiller, mais les scientifiques venaient de t’injecter à nouveau une solution pour te maintenir alerte et ces deux phénomènes contradictoires te plongeaient dans un état d’inconscience proche du coma.

Un homme assis dans son lit, adossé contre le mur de la chambre, à côté de sa maîtresse. Torse nu, le reste de son corps dissimulé sous les draps. Il éclate soudain de rire en voyant le bébé de sa compagne souriant debout, agrippé aux montant de son lit, s’agitant comme s’il voulait en sortir à tous prix. Le téléphone sonne, ne pouvant pas arrêter son fou rire, pour ne pas déranger sa compagne et la mettre dans l’embarras, l’homme couvre son visage avec son oreiller pour étouffer son rire dans le tissu blanc. Quand il comprend qui est au bout du fil, son corps se raidit, il relâche, abattu, ses bras tendus jusqu’à présent pour maintenir l’oreiller sur son visage et couvrir le bruit de son rire qui s’arrête aussitôt, figé telle une statue de marbre. La jeune femme raccroche le combiné du téléphone. Il fixe un point invisible droit devant lui un long moment, fuyant le regard de sa compagne qui tente de lui expliquer les raisons de cet appel nocturne. Il ne comprend pas tout d’abord, le visage fermé, puis il se détend et se tourne vers elle pour l’écouter lui raconter son histoire. Quelque chose s’est brisé en lui. Elle sort du lit pour aller nourrir son enfant en rejetant d’un mouvement vif derrière elle les draps sur le lit. Cet homme, c’est toi. Cet enfant est le tien mais tu ne l’as pas reconnu.

Tout se passe sur la terre, la plus atroce des étoiles et parmi les hommes plus cruels que les pierres.

Tu ne répondais plus aux questions des scientifiques depuis longtemps, à leur stimulation, tu semblais dormir profondément, incapable de refaire surface, de te réveiller. Les images s’accumulaient et s’entremêlaient dans ton esprit. Tous tes souvenirs et tous tes rêves se confondaient.

Se réveiller à côté de celle qu’on aime, la regarder dormir, son souffle, sa poitrine qui se gonfle harmonieusement au rythme de sa respiration. Vite avant que la mélancolie s’empare de tout. Elle dort comme un nouveau né. Garder longtemps cette image en soi.

Sous les draps, jouer à cache-cache et se mettre à nu, parler de soi, se révéler. Se cacher dans un endroit secret. Tu sais qu’il faudrait trouver un souvenir gênant et déplacé pour t’échapper de ce lieu dans lequel on te maintient prisonnier, contre ton gré, cette chambre où tu es enfermé. Ces rêves te piègent dans leur fiction à répétition dont aucune clé ne te permet d’en sortir, y trouver un sens, dont tu ne parviens pas à trouver l’issue. Passer d’un endroit à un autre, comme d’un souvenir à un autre. Tu te retrouves propulsé dans un endroit que tu ne reconnais pas tout de suite.

Les nuits quand la lune, l’eau et toi devenez un tout, à cet instant seulement tu sens que tu fais partie de quelque chose de merveilleux. C’est le seul endroit où vivre. Les étoiles sont si proches que tu crois pouvoir les attraper.

Tu es encore au lit mais tout autour de toi semble différent, sensiblement modifié, la lumière différente. Il fait plus froid. Ton lit se retrouve, sans que tu saches comment cela est possible, sur une plage déserte en plein hiver. La plage où vous vous êtes rencontrés la première fois. Regarde où nous sommes ! dit-elle étonnée à tes côtés.

Tu entends la voix d’une femme t’ordonner de te lever. Une autre voix plus douce te demande à son tour de te lever. Tout ira bien. C’est triste que je ne te vois que lorsque je suis au plus mal... C’est ta femme. Tu vois, je m’envole. Ton corps est suspendu au-dessus du lit, les draps en désordre, défaits. Tu finis par te réveiller.

Amour, amour, au cœur de l’homme, solitude et ton visage renversé, son front de femme toute nue et mon amour est dans la mer, dans les songes, et nous voici contre la mort.

Tu es physiquement parfaitement incapable de bouger, de faire le moindre mouvement, mais dans ton rêve, tu te lèves. Tu entends encore la voix de cette femme te dire de te lever. Sa voix efface toutes les autres en un lointain brouhaha inaudible.

L’image de ton rêve s’imprime lentement sur l’écran du moniteur de l’hôpital, pixel après pixel. On y voit un homme allongé sur un lit, une belle barbe noire, drue. Son front, à l’ordinaire fuyant, s’est bombé.

La forme d’un corps en creux dans les plis des draps. C’est tout ce qu’il reste.


LIMINAIRE le 25/04/2019 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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