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Inventer la ville : atelier d’écriture en ligne n°6


Faces, est le premier ouvrage de Louis Imbert. Né en 1982 à Suresnes, journaliste, il a travaillé en Iran, en Asie Centrale et en Afghanistan pour la presse écrite et la radio. On peut le suivre sur samecigarettes.wordpress.com.

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Raoul Ubac, Portrait dans un miroir, 1937

Le texte de Louis Imbert est le livre d’un regard posé sur ces images qu’il collectionne et sonde jusqu’à espérer qu’elles livrent quelque chose, qu’elles se disent. Des corps, des hommes, des visages surtout et quelques vues qui portent un peu du corps et du visage de qui les a forgées. Et comment ces visages se compliquent d’être pris dans l’image qui fait par-dessus eux un visage encore, une « figure ».

Dans sa préface, Arnaud Maïsetti décrit ainsi cet ouvrage : « La mémoire des images – exercice douloureux que celui d’essayer de recomposer de mémoire telle ou telle image vue, même celle qu’on connaît le mieux. Mais qu’on la retrouve, devant soi, à l’écran, et cette mémoire soudain s’abolit dans l’évidence immédiate qui ne connaît aucune durée pour s’établir, dans l’instant. Alors, quand L. Imbert écrit l’image, à nous refusée, c’est ce double jeu de mémoire et d’oubli qui se confronte, et se fait face. »

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Edward Steichen (1879-1973), Gloria Swanson, 1928

La Rumeur des espaces négatifs de Laure Limongi & Thomas Lélu invente une forme nouvelle entre un texte faussement désincarné et des images banales toutes re-travaillées, où la figure humaine apparaît le plus souvent le plus souvent masquée. Le livre emprunte la forme ludique des manuels illustrés pour s’attacher à la représentation photographique de la figure humaine, celle que l’on retrouve notamment dans la pratique amateur, à travers l’autoportrait (petites annonces, photos d’identité, clichés de magazines, de journaux ou sur internet). Une façon de dévoiler son image en masquant son identité. La Rumeur des espaces négatifs est un jeu, le roman du je, composé d’amorces de récits et d’un pêle-mêle d’images.

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Rumeur des espaces négatifs, Laure Limongi & Thomas Lélu

Extrait :

« Le visage n’est pas une évidence, la forme. Les critères informent l’esthétique, la vie. La beauté est un acte moral. Une décision. Bien peu à voir avec la cruauté. L’image crue. Sa pornographie. La beauté est sans reflet. Sans équivoque. Le Dracula nominatif qui hante nos vies, notre vision du monde. Une aspiration. Mais elle ne suffit pas. Il y a toujours quelque chose qui dépasse. Et puis un cadre. Il y a toujours un filtre. »

Rumeur des espaces négatifs, Laure Limongi & Thomas Lélu, Léo Scheer, 2005.

Le flou d’une image :

Un portrait ne peut enfermer l’individu dans une seule image de lui-même. À côté des démarches suscitant le portrait à travers une pluralité d’images, se développent des approches consistant à laisser deviner une personnalité à travers le flou d’une image, le filtre de plusieurs écrans.

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Léonard De Vinci, Étude des proportions du visage

« De toute évidence, les images des choses visibles, grandes ou petites, qui nous servent d’objet, atteignent le sens par l’infime pupille de l’œil. Si donc l’immensité du ciel et de la terre passe par une ouverture aussi petite, le visage de l’homme – réduit à presque rien parmi des images aussi vastes, en raison de la distance qui le diminue – occupe dans la pupille une partie tellement minime qu’on ne peut la distinguer ; et ayant à passer de la surface extérieure au siège même des sens, à travers un milieu obscur, c’est-à-dire par les cellules creuses qui semblent obscures, cette image, lorsqu’elle n’est pas fortement colorée, est affectée par l’obscurité qu’elle traverse, et parvient obscurcie au siège des sens. Nulle autre raison ne saurait être alléguée pour expliquer la noirceur du point de la pupille. Rempli d’une humidité transparente comme l’air, il fait office d’un trou dans un carton ; quand on regarde dedans, il semble noir et ainsi l’objet clair ou obscur, ou à travers l’air, se confond dans les ténèbres. »

Les carnets, Léonard de Vinci, Gallimard, 1942.

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Gerhard Richter, Confrontation n°1, 1988

Le flou n’est pas de la peinture de mauvaise photographie ni de la mauvaise peinture de photographie. « J’estompe pour rendre l’ensemble homogène, pour que tout soit d’égale importance. J’estompe pour que rien n’ait l’air léché, artistique mais pour que ce soit lisse et parfait. J’estompe pour que tous les éléments s’interpénètrent. J’estompe peut-être aussi le trop et le superflu en informations anodines ».

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Elisabeth, Gerhard Richter

Troublée en vérité, Florence Chevallier

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Troublée en vérité, Florence Chevallier

Les visages de la série Troublée en vérité de Florence Chevallier sont flous, comme l’est un visage trop proche avec lequel on a du mal à faire la mise au point et qui nous force à reconnaître des sensations déjà vécues, des images déjà vues. Ils montrent l’insaisissable d’un visage, dont les traits s’estompent, se déforment, deviennent méconnaissables et expriment, par des accents venus du dedans, l’agitation de l’être, son incapacité à se fixer dans une figure, son affolement face à la multiplicité des visages de soi dont on ne sait lequel retenir et s’il nous appartient. Ces visages s’offrent aux regards, tantôt les yeux fermés bloquant l’accès à toute reconnaissance, à toute tentative d’identification, tantôt yeux ouverts hypnotiques procurant le même effet de distanciation, d’éloignement, d’étrangeté. Ces visages n’appartiennent à personne. Ils ne font que figurer des états d’âme enfouis, des ombres anciennes venues s’appliquer sur mon propre visage, le menaçant d’étouffement, à la manière d’un chat venant le recouvrir. Chaque photographie résulte d’une opération de décollement formant des spectres dont la perte est essentielle car ils sont plus près d’être des masques, des visages déguisés, dédoublant l’être et le menaçant tragiquement. Ces images s’engendrent mutuellement et successivement à l’infini, confirmant mon désir dès 1980 de « faire de moi un multiple » et non de « faire une photographie de moi ».

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Troublée en vérité, Florence Chevallier

Prise en aveugle, l’appareil photographique à bout de bras, dans une virée imaginaire et dans une conscience précise de la lumière et du cadre toujours maintenu vertical, cette série de photographies capte le double d’une âme qui se cherche et accepte de dévoiler cet errement dans une lente remontée vers les origines. Visage de femme interchangeable, tantôt féminine, tantôt masculine, dont la forme mouvante, impalpable nous tient sous son emprise. Car si la matière même de ces photographies est floue, leurs contours et la vision qu’elles suggèrent sont très nets : il y a longtemps en nous des visages qui hantent nos vies, qui parfois s’impriment sur le nôtre et le transforment jusqu’à devenir méconnaissable.

Sur Google Street View les visages sur les photographies sont désormais floutées par un système de brouillage facial. On y avance dans un flou artistique.

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Photo prise sur Google Street View par Guillaume Vissac

« Avec « Street Ghosts », écrit Marie Lechner dans Libération, Paolo Cirio s’inquiète, lui, de la mise en données du monde par Google, notamment par son service de cartographie panoptique Street View. Le hacker italien a choisi 80 silhouettes de par le monde, au hasard de Google Street View, pour en faire des répliques à taille réelle sur des posters qu’il colle sur les murs des villes à l’endroit exact où l’objectif de la voiture Google les a saisies, silhouettes fantomatiques interrogeant la frontière entre privé et public et l’appropriation abusive d’informations privées par les mastodontes du Net, les quatre chevaliers de l’infocalypse, Apple, Google, Facebook et Amazon. « Être sur Street View est bien pire que d’être sur un poster dans la rue, qui n’est pas permanent et peut toujours être retiré, estime l’artiste. Alors que nos fantômes vont hanter pour toujours les serveurs de Facebook, Google ou Twitter, toute l’info que nous laissons sur le Net est stockée et commercialisée. » »

L’algorithme de masquage n’est pas infaillible, il traite chaque visage comme une donnée sans se préoccuper de son statut ou de son échelle, et certains visages apparaissent encore ici ou là. La tête de certains animaux (vaches dans les champs, chats ou chiens dans la rue), le visage de certains individus qui s’affichent sur les panneaux publicitaires, ou bien encore les figure de statues dans les parcs et jardins , sont parfois masqués par erreur.

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Anonymus God, de Marion Balac

Dans sa série Anonymus God, l’artiste Marion Balac cherche méticuleusement à travers le monde les statues divines dont les visages ont été algorithmiquement floutés par Google et sont dans plongés dans l’anonymat. « Le robot de Google ne fait aucune distinction entre un visage vivant et sa reproduction, dit-elle sur . Lorsque nous sommes floutés, c’est pour protéger notre anonymat. Nos droits civils et nos croyances religieuses traités par un algorithme - je trouve ça fascinant. »

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Exposition de Face à face, de Julien Levesque, Show Off, Paris 2012

Dans sa série Face à face (les disparus), l’artiste Julien Levesque a collecté 1001 photographies de portraits floutés capturées sur Street View. Flouter pour protéger nos identités. Qui sont ces personnes ? Où vont-elles ? Ont-elles disparus de notre monde ? Face à Face nous montre un monde lavé à la machine.


Proposition de travail :

Travail sur l’énumération pour convoquer la longue liste de toutes les personnes croisées dans la rue dont on se souvient. Avec les Notes de chevet de Sei Shônagon des inventaires et accumulations qui sont comme le visage d’une époque. Ou bien encore le poème Quelque part quelqu’un d’Henri Michaux.

« Quelque part quelqu’un est chien et aboie à la lune

Quelqu’un est né chinoise et maintenant elle a dix-sept ans

Quelqu’un c’est une blonde et sa sœur est vive, véritablement pétulante

Quelqu’un son père est Highlander

Quelqu’un… et puis ça lui a retenti sur les reins et maintenant fini, il dit qu’il aime autant mourir à l’hôpital

Quelqu’un il a de grosses solives à sa maison

Quelqu’un, il veut encore un peu de crème. Mais l’autre quelqu’un, c’est l’existence de Dieu qui le chipote

Quelqu’un vient d’avoir un moment de fierté qu’il expiera durement

Quelqu’un, cette fois il pleut fort

Quelqu’un les gens d’à côté rentrent à l’instant... »

On peut également suivre la piste du livre de Jean-Louis Kuffer dans Ceux qui songent avant l’aube, sur Publie.net, dont on retrouve également sur son site l’énumération en développement infini.  : Celui qui, celle qui, ceux qui... Convoquer ainsi une galerie de portraits et faire sortir du brouillard de notre mémoire, tous ces visages floutés, fantomatiques, qu’on n’a su qu’entrevoir. Ce qu’il nous en reste. Ceux que l’on parvient à ranimer.

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Portrait vo(i)lé sur Street View

L’enjeu, selon François Bon : du visage il n’y a rien à dire (un nez, deux yeux et une figure), et pourtant c’est ce qui définit tout l’être. Comment le faire exister dans la phrase sans le décrire ? L’adjectif en soi ne dit rien, c’est la torsion des phrases en aval et en amont du visage qui vont le dessiner.

Manière d’interroger ce que l’on ressent en voyant les visages floutés sur Google Street View . Et si c’était sa propre image qu’on y croisait un jour, se reconnaîtrait-on ?

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Capture d’image prise sur Street View en Antarctique

Merci au passage à François Bon pour les pistes d’écriture que l’on peut retrouver sur le site de la BnF : écrire la ville .

Dossier thématique de la BnF sur le portrait.

Le visage d’une ville
Publié le 7 mars 2016
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