| Accueil
LIMINAIRE

Nazim HIKMET : Teindre les miroirs, enjamber la tonsure de l’hiver, à l’approche de cette brusque giclée de lumières. Pari sur l’avènement de la bataille d’aujourd’hui, pas sur l’issue de celles à venir. Ton pli, ton joug, ta chance....

Octavio PAZ : La fenaison vénale te requiert. Qu’importe si la nuit aztèque exhibe ses pluriels, si le temps joue à la roulette russe, s’il pleut enfin sur les figures partagées, sur le silence des liens, sur cette poursuite du rien sous couvert de tout que le sage à la fleur de lotus convoqua jadis pour abolir avec le non-espoir son lancinant contraire... Car il faudra bien que l’heure vienne, comme la louve retirée des reins, comme les marées joutant dans l’orbe du soir - l’heure tienne, égarée, étale...

Arthur RIMBAUD : Tu l’avais bien dit, cela se passe sur la même rive, ni couleur ni rumeur annonçant le lieu, il faut te dégager, soif qui passe et renverse, là légère demeurant, plus là, mélangée, décrispée, lente infiniment, dans la lumière enfin libre du poids du regard...Il aurait fallu venir avant, afin de mieux l’investir et, riverain, le détruire, déjà intact, assouvi, détourné, retrouvé, toi en qui l’on meurt...

LAUTRÉAMONT : L’espace dont tu rêvais, agile, fait d’attouchements, de frôlements, de dérobades, espace d’aucune permanence, aux seuls horizons de fuite, aux intarissables distances. Espace sans proclamation ni pesanteur, espaces de trêves et entrelacs. Espace furtif et pervers, espace à couteaux ouverts, à l’étendue mesurée par les voiliers qu’on ne retrouvera pas. Espace aux carrefours trompeurs, aux mirages voulus, âprement guettant tes trois coups, l’avancée des pantins, ces complices au regard engourdi qu’on reconnaît aux détours à tels pâles signes à ne pas divulguer en ce lieu et cette heure...

Sergueï ESSENINE : Toi qui écoutes, qui le sais, qui te tais, dedans ce mirador d’éclairages et d’attitudes qui seul, tranchant, irrespirable, remplace ce que l’on te ravit pour cette raison que encore l’on ignore, toi qui pressens que tu ne reviendras pas aux hommes, à leurs odeurs, à leurs bruits, et qui t’élances, à l’orée du lieu celé, attentif aux seules premières lueurs de l’évènement à perpétrer, qui, même de côté, comme à jamais, nous gardera leur sang, leurs filles et leur mémoire...

Eugenio MONTALE : Le sommeil se chargera de tout, le garrot frileux innerve déjà l’écran, profanation jeune des féaux qui rouent et dissimulent, que l’assèchement à venir délie sous tes pas, celui de la toute dernière autarcie, qui se moque des parures, évacue les tiédeurs, réconcilie, inhabituel mouvement de charité, tes retraites aux flambeaux et le lent fossoyeur d’aubes. Comment en finir, sinon : avec l’alchimie des palmes et de l’ocre à chaque trêve, avec ces lueurs de poignard,avec les gestes baroques des femmes, avec tes caprices et ta guerre, la danse des faux et des clôtures, les mots à vomir, et, tout au bout, se faufilant, te détournant, l’avance nuptiale de l’araignée...

Ossip MANDELSTAM : Tout ce que vous saviez que j’étais, tout ce que vous soupçonniez que j’aurais pu être, ce que je n’imaginais pas que je serai, tout ce que nous voulions et qui sera ( certes un peu différent : ni meilleur ni pire, DIFFÉRENT), tout ce qu’avec moi s’en va, mais reviendra (comme je guette le départ et j’attends le retour !)

Joë BOUSQUET : Il n’y a pas de dernière demeure parce qu’il n’y eut jamais de première : cela, au moins, tous ceux qui croisèrent ton chemin le savent. Qu’ils scellent le pacte, sans plier, sans s’incurver, sans s’abriter, le reste étant donné de surcroît...Qu’ils fuient l’inlassable murmure, la bouche d’ombre qui trompe et console, cette gourmandise repue, et qui tue... QU’ILS SOIENT... Parting with friends is a sadness. The only one.

Jorge Luis BORGES : L’instant n’existe qu’en tant qu’il renvoie à tel reflet du passé qu’il parachève, amène à plénitude et ratifie, qu’en tant qu’il se projette dans le souvenir qu’il sera et qui déjà l’altère subtilement, le charge d’ombres et de saveurs nouvelles, lui rend en épaisseur ce qu’il lui ravit d’innocence...Chaque heure a un galbe, un granulé une pigmentation propre, il suffit de telle lumière, de telle rumeur en tel lieu pour que celui-ci t’appartienne, non pas de la contingente façon qui est le lot commun, mais de cette obscure, illimitée manière qui, sans illusions ni entraves, est ta part d’immortalité en ce monde...

Constantin CAVAFYS : Incompréhensible bonheur d’être, sans faire, sans lier, sans compter, sans soupeser, sans méfiance et sans attaches...

Gunnar EKELÖF : Plages de lumière suspendue. L’alcool irrigue les détours. Mourir, c’est assombrir le tain, furtivement, renvoyer, démentir. L’ancien dédoublement se laisse mimer, pour la toute première fois, dans cette excroissance de nuit. Débauches, volutes, rien qui situe. Vers cette patience s’avance toute une armée de somnambules.

Carlos DRUMMOND DE ANDRADE : Tu survécus à tous les étonnements, les harnais. Tentation de l’enfantement, plus sûre que toutes. Tout est à portée de vue. L’arrêt autour, sans bleu ni cuivres. L’arrêt, à travers les pores. L’étendue bonne à dire. Nul sang ne saura t’appâter. Le bonheur n’est plus cette idée ancienne.

Lucian BLAGA : Ce qui fut, cela seul, ramassé, réfracté, figé, recomposé, accru, regardant, te regardant,partout, toujours, subversion des perspectives, recul du faisceau, des proliférations, des devenirs, moites, trop moites, trop adroits aux yeux de l’exigence qui durcit, d’un grand vent immobile sur tes terres...

Georg TRAKL : Masques érigeant tes sillages, s’avançant, entre leurs doigts les lentes figures de l’épidémie, Jusqu’à l’heure de t’abandonner au jeu des paupières, à ces bribes de silence musical, à la lassitude des feux. Ne glisser dans le bruit qu’alors, goulûment, tout exigeant de cette lumière aux abois, fracassée, les yeux cernés, sur le devant des scènes...

Aleksandr BLOK : Franchir, affranchir, la belle histoire... Tu nous la laisses, gens du possible, suspendus à la question, au flux vide, de peur d’entrevoir le libre éclair où tu t’écartes, comme pour une fête...Rien n’est effacé, pas même ralenti, le front n’est pas à découvert, la tension seule rôde, à la lisière violemment éclairée, regard bleu, comme en exil, droit, même à côté, de toujours rompre.

Photographie : André Rougier

TÉMOINS
Publié le 15 octobre 2009
- Dans la rubrique ENTRE LES LIGNES
Écriture Langage Lecture Livre Bibliothèque






© LIMINAIRE 2011 - Créé par Pierre Ménard avec SPIP - Administration - Sur Publie.net - contact / @ / liminaire.fr - RSS RSS Netvibes Liminaire Suivez Pierre Ménard sur Facebook Suivez Pierre Ménard sur Twitter