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LIMINAIRE

Toison, moelle des feux, frayeur du lieu qu’ils peuvent enfin trouer et teinter pour en détisser la rumeur, faces se mirant en creux comme pour y remonter l’Autre, fils des vents, derviche du côté des lumières, qui s’écarte, se laisse porter, glisse où la houle l’entraîne - lui qui n’a connu ni le baiser qui parjure, ni la main qui berce et délie...

Assis sur le banc, tu respires, regardes... Ce qu’on ne peut gommer ne tient pas de l’irréductible, mais de la traîtrise, l’œil tirant sa jouissance d’un spectacle dont il n’a point la clé... Si tu y reviens tous les jours, ce n’est pas parce qu’il y aurait < derrière > ou < au-delà > quelque chose à déchiffrer, mais parce que le visible qui s’offre à toi sans détours est bien plus voilé que les déroutes de l’énigme pressentie...

Tu n’es qu’un spectateur, espèce de voyeur pensant, de furieux immobile sans trêve arpentant l’évènement premier de toute rencontre, se souciant bien moins d’investir l’image que d’en parcourir le secret dans ses confins et ses égarements...

Te laisser habiter par ce regard comme malgré toi, non à peine voilant, mais clamant qui dans le temps relève déjà de ses défaites, ressaisi pour toi seul et ton tourment, à l’heure embaumée sous les traits de qui tu fus, sans les aveux, les embellissements...

Qu’est qui vaut d’être questionné sinon ce qui ne peut JAMAIS répondre, sauf à ne faire qu’un avec l’autre comme soi, tel l’idolâtre avec son fétiche : la ligne, l’arcade, les tuiles ternies par l’embrun et la mousse, les nuages cuivrés, la terre panique et prodigieuse ? Cela seul vaut, faire venir ces questions, être posé par elles, puis s’escrimer à y répondre avec détachement et vigilance, car l’urgence ici-bas est de vouer son temps à qui n’en relève pas... Non pas « je fais ce que je veux », mais : je vais où mon désir me lève, appelé qu’il est par cette chose autre qui n’est pas formulable dans les termes du jour et de la communauté - pour y déterrer tel chemin, car ça en est un, dont il est à la fois faux de dire qu’il ne mène nulle part et illusoire pourtant d’en prétendre connaître la source et le destin...

Lentement, tu appris à l’aimer. Avec une craintive réticence au début, plus tard en te laissant aller dans ses oublis, ses reins de houle, rapt et révérence, minutieuse louange et traîtrise, tout à la fois... Porosité du dedans, du dehors, du haut et du bas, des gestes, des mimiques, des corps se jouant du bruit, des envahisseurs et des distances, art lianesque de tout accommoder, le poids des choses et le pouvoir moqué des êtres, pour soustraire à chaque jour sa tranche de bonheur...

Contempler en silence la feinte ville-décor qui se rapproche, semble fluidement tourner autour de nous à l’instant où le voilier passe la bouée que surmonte l’oiseau lisse et blanc...Telle tu es, initiatrice et miroir, où l’on redevient qui on est, l’on soupèse les mille possibles, moqueurs et passionnés, de soi-même... Ne rien chercher à y voir, mais y être. Respirer parmi les autres. Entendre le bruit de leurs pas. Retrouver le tintamarre des voix, des rues, de ces places où le passé ne pèse pas, ni le temps qui glisse, ni la terre qui ne se rehausse que pour tout recouvrir. L’herbe pousse, les arbres ; une tiédeur vient. Des urubus, des ânes, des chiens errants, images de mort paisible enveloppant tout, sous le soleil droit qui écrase le faîte des chapiteaux... Superposition qui effraie, émeut et enchante, durée fuyante, incubatrice et sensuelle qui détourne ce qu’elle touche sans pour autant substituer à ce qu’elle abolit un ordre autre, détails d’une cérémonie où se conjuguent la disponibilité et ce flottement dans les sources que la lumière drue achève de détruire...

Miroir que mémoire déplie moins par analogie que par dérives, de proche en proche apprêtant tes territoires et tes cadences, temps griffé que tes mots rejouent autant qu’ils comblent...

Ville d’en face, tirée sur le fil meuble, basculant entre ciel et reflets, les quais crasseux, les étals obscènes, les immondices ficelées dans des sacs que la marée emporte comme des têtes coupées... Tu sais déjà tout d’elle : les piétinements, les ruelles, les plombs que le réel tolère, vestiges rutilants ou retapés. Nulle fixité. Tout est fuyant, insaisissable, lisse, délabré, souverain jusque dans les puanteurs et les déglingues... Ô grouillement, foule médiévale n’ayant jamais perdu la fine tenace liaison qui l’amarre à ses territoires : des ânes, des échoppes, des tissus à deux sous, des bougres, des médailles, des déchets avec, tout là-haut, le soleil fou et achevé des origines... Il fallait qu’une première force du dehors brouille le regard, son impavide hégémonie, pour qu’enfin les yeux voient la crue qui monte, ce que main touche, ce que ouïe rejette, ce que narine consent...

Nous sommes des prédateurs,chacun de nos périples accroît la ruine, les certitudes que sa vision fournit, elle qui n’est plus concernée par les replis du sens, qui a comme épuisé son registre de trahisons, qui ne bougera plus sous la froide visée qui s’apprend souveraine et s’élance rassurée pour cela même...

Brutale, la ville se mue en référence, en propriété du regard qui se porte sur tout comme sur un paysage et revient de tout paysage comme une sage éclipse, attentif à ce qui compose plutôt qu’à ce qui en est constitué. De quoi tel mur est fait ? et telle demeure ? et tel corps ? Tout ce qui amassé faisait sens semble par lui forgé pour se voir autrement démis... Déroutes, embuscades, chevauchées, dévoilement troublant la têtue volonté de disperser à tout prix le lieu où l’œil se ressource et s’affermit : dentelle intense, tissée en elle-même, non broderie sur lame de fond... Ce ne sont pas les espaces, ici, qui exposent les façades, mais leur béance. Le jour et l’ornement ne s’ajoutent pas à la trame, ils la ravivent, elle qui n’est libre qu’à l’égard du ciel.

Sache que c’est moi qui t’invoque sur l’heure, même si c’est toi qui me renfloues de ce passé qui n’est rien pourtant sans mon désir de le faire vivre... Apprends cette épaisseur d’ombre que nul ne dissipe, où rien n’échappera aux subtiles corrosions, aux perversions des perspectives, à ces bribes que le souvenir altère, les hélant...

Trace et projet déviant de la chose sans s’y substituer, regard en appelant à cette frontière peu à peu dessaisie pour rendre à chaque solitude sa demeure. Serais-tu inapte à l’échange, aveugle à sa nature, là où chaque geste semble gagné contre l’oubli, où chaque ruelle dessine sa mémoire comme pour l’empoigner toute entière, maquillée des signes friables de ses pesées...

Tes mots ne sont jamais tout à fait dans les prés qui les enserrent, ils ont la tête ailleurs, dans cette autre histoire qui serait aussi leur place... Mais laquelle ? Celle qui engage la peau dans la sève de la langue, précision dégrafée d’ombres chinoises, toucher affolé sur fond de sources, sourde démesure qui épie et apprend ?

La mort ne parle que de tout près, voix lisse seulement perçue par qui la possède et l’habite : pacte repu dans le passage de l’heure, mais qui retient dans ses mailles plus que le limon fertile, que la trace qui va en s’effaçant vers la permanence. Il faut faire avec les débris parce qu’il n’y a de vérité qu’en eux, une fois les choses purgées de leurs secrets, la parole arrachée à ses visées, les protocoles ramenés aux gestes...

Nuit où tout n’est que outil, lisière, boucle métaphoriquement, plus rien qui sépare de ce qu’on ne peut combler, l’océan, pépinière de retours et de dérives... Nuit où tu ne sus ni mourir ni naître, heures perfides et lentes sous l’ombre et la rumeur que tu ne soupesas que pour pétrir le pacte qui les fuit, démenti par ces goules plus voraces que le monde qu’elles n’inventent que pour mieux le saccager sous tes yeux...

Il suffit d’écarter les ronces

Une fois accueillies //

L’aube repue //

L’étrave docile et ses noyés frôlés //

Acharnés dans l’insomnie giboyeuse

A tresser les saisons, à préparer le lieu //

La ville qui se répand sur les rives

La ville démâtée qui te couve et t’effeuille //

Des hérons le vol hérissé, clos //

Touffues moiteurs jamais //

Rompues au partage des venins //

Ne comblant point ce qu’elles creusent //

Les soupçons qu’elles font sourdre //

Les faces

SÃO LUIS DO MARANHÃO, BRASIL
Publié le 5 septembre 2009
- Dans la rubrique ENTRE LES LIGNES






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