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Atelier d’écriture en ligne : écriture et photographie #1

Approche :

Le portrait, la mémoire et l’identité, à partir du livre d’Anne-Marie Garat : Photos de familles et du texte de Laurent Septier : Œuvres photographiques complètes.

Anne-Marie Garat évoque dans ce livre la photographie par l’intermédiaire de ces albums de famille, avec ce regard et cet imaginaire si particuliers à la romancière qui constituent comme elle le dit elle-même : « son album imaginaire. »

Nous allons travailler sur cette notion d’album imaginaire, mais avant cela il est nécessaire de préciser comment les usages de la photographie familiale ont évolué depuis la fin des années 60, phénomène qui s’est très largement accentué avec le numérique

La photographie familiale a connu de profonds changements ces cinquante dernières années, à l’image des mutations de la famille. De nouveaux moments photographiés voient le jour, plus intimes, les photos de groupes ou d’adultes se raréfient tandis que les photos d’enfant augmentent nettement, enfin la disparition progressive de la photographie posée pour les prises de vue saisies sur le vif. L’apparition du numérique accentue ces tendances. La photographie numérique familiale s’éloignerait-elle alors de sa fonction de gardienne de la mémoire pour devenir un acte social de communication d’émotions ? Si au soulagement de beaucoup le numérique et l’informatique libèrent des espaces anciennement occupés par les négatifs et les tirages papiers, quelle est la destinée des images numériques à long terme et quelle place auront-elles dans la mémoire familiale ?

Avec le numérique semble se profiler le rêve d’une vie familiale photographiée en continu et d’une mémoire intégrale, incompatible avec le processus même de la mémorisation qui implique de trier pour éliminer. La question de l’avenir des photos de famille se pose ainsi à deux niveaux. Le devenir du nombre phénoménal d’images stockées que la famille ne souhaite ni effacer ni mettre sur papier et le devenir des images qu’elle choisit de privilégier.

« La photographie n’est qu’une mémoire potentielle, écrit André Gunthert dans son article De quoi l’archive photographique est-elle la mémoire ? dont les qualités d’enregistrement demandent pour être mises à profit des conditions rarement réunies : un espace de stockage dédié, la mobilisation d’une compétence spécialisée et surtout un objectif de conservation à long terme. »

Comme le rappelle Irène Jonas dans son article Portrait de famille au naturel : Les mutations de la photographie familiale : « Toute photo numérique tend à devenir archive, patrimoine dans un fantasme de conservation intégrale et de stockage sans perte, rompant bel et bien avec l’archivage, tel que le définit Jacques Derrida, qui impliquait un geste de séparation, de tri, de hiérarchie et de sélection. Une nouvelle utopie semble ainsi s’installer, celle du stockage de toutes les photos de famille et de tous les moments de la vie quotidienne, sans perte et sans déchet. Cet excès de mémoire familiale, ce rêve de « tout photographier », ces fantasmes de « tout garder », cette passion de « tout stocker » ne risquent-ils pas alors de conduire à ce que Régine Robin a appelé une mémoire saturée ? Cette hantise de la disparition et cet enregistrement fidèle des données ne conduiraient-ils pas à bloquer le travail de mémoire vivante à laquelle se livrait chacun des membres de la famille, pour déboucher sur une simplification « du même CD-ROM » pour tous et d’une forme de pétrification de cette mémoire familiale ? »

Dès l’origine, le portrait est lié à la mémoire : dans la légende grecque, la fille de Butades de Sicyone trace le portrait de l’homme qu’elle aime en détourant son ombre sur le mur pour en garder le souvenir avant son départ à la guerre.

L’une des fonctions premières du portrait - qu’il soit ou non photographique - est de garder en mémoire un visage. Le philosophe Walter Benjamin, dans son essai L’œuvre à l’époque de sa reproduction mécanisée, écrit ceci : « Dans la photographie, la valeur d’exposition commence à refouler sur toute la ligne la valeur rituelle. Mais celle-ci ne cède pas le terrain sans résister. Elle se retire dans un ultime retranchement : la face humaine. Ce n’est point un hasard que le portrait se trouve être l’objet principal de la première photographie. Le culte du souvenir des êtres aimés, absents ou défunts, offre au sens rituel de l’œuvre d’art un dernier refuge. Dans l’expression fugitive d’un visage humain, sur d’anciennes photographies, l’aura semble jeter un dernier éclat. C’est ce qui fait leur incomparable beauté, toute chargée de mélancolie. »

Walter Benjamin, in Écrits français, Paris : Gallimard, 1991, p.150.

Pour envisager l’album imaginaire dans sa dimension numérique et aborder cet atelier en développant une double pratique artistique, celle de l’écriture et de la photographie, les mener de front, je vais vous proposer d’écrire un texte et de vous servir de ce que ce texte vous aura permis de mieux cerner, pour réaliser une photographie sur le même thème. Si dans certains ateliers l’image et le texte seront liés, ce n’est pas le cas ici. Il faut bien veiller à séparer les deux.

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Le travail le plus célèbre de Nicholas Nixon est la série de portraits appelée The Brown sisters. Il s’agit d’une série de plus de 30 portraits, ayant pour sujet la femme de Nicholas Nixon et ses trois sœurs, portraits de groupe réalisés entre 1975 et aujourd’hui, à la fréquence d’une par an. Les sœurs y apparaissent, année après année, toujours dans le même ordre sur l’image, mais les poses y sont différentes à chaque fois, témoignant d’une dynamique familiale changeante. Simple photographie familiale, matériel sociologique sur la femme américaine, vibrant hommage d’amour à la beauté des femmes ordinaires, fascination pour le travail du temps sur les visages, analyse psychologique sur les rapports familiaux, la série est tout cela à la fois.

D’abord le texte :

« Imaginaire des photographies jamais faites, qu’il ne faut surtout pas faire, réservées. Je développe en chambre noire mes négatifs, mes images latentes. Elles montent, j’assiste à leur montée dans l’attente et le désir, et le travail, dans l’étude. »

Dans son texte Photos de familles, publié au Seuil en 1994, Anne-Marie Garat présente une quarantaine de photographies - de la fin du XIXe siècle à nos jours, trouvées dans des greniers, de vieux albums poussiéreux ; ils forment la trame de ce récit nostalgique.

Anne-Marie Garat, auteur de nombreux romans publiés au Seuil et chez Actes Sud, évoque ici la photographie par l’intermédiaire des albums de famille : « Je voudrais que ce livre se consulte comme une traversée des apparences, écrit Anne-Marie Garat, qu’il fasse entendre la voix silencieuse, le langage d’ombre et de lumière de la photographie. Mon livre commence avec le portrait d’une centenaire dont les yeux ont vu le XIXe siècle. Il s’achève sur une image de nuage, visage du présent, fin XXe siècle. Nuage atmosphérique, nébuleuse atomique. Nuage du grain argentique. De la centenaire au nuage, j’ai voulu écrire l’histoire de nos chambres noires. »

Extrait :

« Par exemple une porte ouverte sur un jardin.

L’intérieur de la maison est sombre, on n’y voit goutte. Seule la découpe rectangulaire d’une fenêtre sur un fouillis végétal, inondé de lumière, qui peut connaître la surexposition, aveuglante de blancheur, avant de délivrer des formes, des couleurs. D’abord scintillement de poudre, de grains en suspension, de neige. Il neige. Un dedans, un dehors, la tension très grande entre ce dedans, ce dehors. L’appel de la profondeur. Et aussi, latéralement, ce qui peut surgir dans le cadre, venir s’y inscrire, écrire. Quelqu’un. Un bruit, une voix. Derrière, dans ce noir de la maison, ce qui va se mettre à bouger, dans ses chambres, parler.

Par exemple, une fenêtre brouillée de pluie, un orage d’été, un baquet d’anguilles abandonnée à l’eau du ciel.

Ou bien cet homme assis sous une lampe. Il fait nuit, il me tourne le dos. Il écrit. »

Proposition d’écriture :

Établir une liste de photographies provenant, au choix, de vos albums de photo personnels, de vos anciens albums de famille, de vos photos numériques, ou bien encore de vos photographies de profil sur les réseaux sociaux. Les décrire en une seule ligne de texte, une phrase courte, concise et synthétique, pour les garder dans la boîte noire de votre mémoire. L’ensemble de ces descriptions forme une espèce de litanie spéculaire.

Dans cette liste, choisir ensuite trois photographies parmi celles que vous préférez le plus, et, l’une après l’autre, dire ces photographies en essayant de faire passer le regard et les mots du visible au visuel. « Rendre compte de l’agencement des formes, pour reprendre les termes d’Etienne Helmer qui propose dans son livre Parler la photographie, une nouvelle approche de la photographie, du ou des parcours qui les relient, de leur fonctionnement, dont on pourra ensuite, si cela se présente, évaluer la relation avec ses éléments identifiables et le sens qu’éventuellement ils suggèrent. » "Donner voix à ce qui, dans l’image, philosophe, traduire en mots ce que l’image pense visuellement." Ne pas "extraire un sens de la photographie, mais la faire travailler, de l’activer dans le prolongement du regard qui l’accompagne, comme on met en mouvement les rouages d’une machine pour comprendre comment elle marche."

Proposition travail photographique :

Réaliser une photographie ou une série de photographies sur le thème du portrait, de la mémoire et de l’identité. Pour vous aider dans votre approche créative, quelques œuvres sur ces thèmes.


LIMINAIRE le 25/04/2019 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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