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Voyage artistique de Bilal Berreni (alias Zoo Project) et d’Antoine Page

Au volant d’un vieux camion, Zoo Project alias Bilal Berreni, street artiste, et Antoine Page, réalisateur, qui partagent la même passion pour l’art et la société, se mettent à rêver d’un voyage à travers la Russie où pendant que l’un dessinerait, l’autre filmerait. Ce film raconte l’histoire de leur projet, leur voyage de quatre mois jusqu’en Sibérie. Un voyage artistique, alternant dessins et vidéo, entre road-movie et documentaire poétique.

Au fil des paysages et des rencontres avec les habitants (à noter au passage le nombre impressionnant de gardiens de bâtiments désertés, rencontrés lors du voyage, qui dessine en creux la situation du pays en dehors des grandes villes depuis la chute de l’Union Soviétique) s’improvise une aventure qui les mènera, tout d’abord en camions, puis en trains et en bus, successivement de la France à la Russie, en traversant la Suisse, l’Autriche, la Slovaquie, la Pologne, l’Ukraine, la Russie, le Kazahkstan, pour terminer l’itinéraire dans la partie asiatique de la Russie, en Sibérie.



C’est assez bien d’être fou est un film immersif dont la forme assez ludique, bricolée, évolue progressivement, se transforme et s’improvise au fil du trajet, des étapes (celles atteintes et celles qui restent à l’état de désir inachevé ou de rêve impossible), pendant la durée de leur lente traversée.

L’originalité du film à la forme hybride est de montrer la véritable collaboration artistique entre les deux protagonistes. Le film s’élabore en effet comme leur voyage, en fonction des aléas rencontrés, en se fabriquant et en se découvrant au fur et à mesure, chacun apportant sa maîtrise et son inventivité dans ses domaines distincts, spécifiques, avec sa manière originale et personnelle qui s’adapte à la situation, de raconter en restituant cette création en train de se faire par l’utilisation entremêlée de dessin et de vidéo, permettant au film de ne pas être un film sur un artiste, Zoo Project participant à la création du film à travers son art, le dessin, la peinture, mais un film d’artistes, ou pour être plus juste, un film d’artisans.

Le film s’est fabriqué ainsi, à deux, pendant toutes les étapes (avant le départ, pendant le voyage et lors de la post-production), dans un échange constant, un dialogue fructueux de deux solitaires qui associent leur rêve et confrontent leur imaginaire pour créer, ensemble, au fil d’un voyage chaotique, rugueux, à travers la Russie, des tensions palpables entre eux deux, mais se construisant autour d’une amitié rare et discrète qui se révèle par leur passion commune pour l’image et le voyage, pour l’inconnu et l’insaisissable. Un désir de voyage, d’ailleurs.



Tout au long du périple Zoo Project noircit de nombreux carnets, prend des notes graphiques, dessine les portraits des habitants et les paysages du pays parcouru, il intervient sur les lieux traversés, en peignant sur les murs de fermes, d’anciennes usines, de bâtisses abandonnées, les palissades, les vitres des trains mais également en réalisant d’impressionnantes installations in situ.

Les idées du peintre naissent la plupart du temps sur place directement, au fil des rencontres, de l’observation des lieux, de son ressenti. Le travail de croquis que le film montre très justement, est une étape importante pour l’élaboration finale de l’œuvre, qu’elle soit peinte sur un mur gigantesque ou sur des toiles comme à Odessa pour l’installation éphémère des escaliers Potemkine.

Cette œuvre souhaitaient célébrer, à l’endroit même des évènements du cuirassé Potemkine, l’élan populaire qu’il déclencha, la rébellion des classes dominées et la lutte contre la tyrannie, largement mythifié par le célèbre film d’Eisenstein.



C’est assez bien d’être fou nous montre le patient travail de mise en forme de l’installation en laissant imaginer le temps aussi long nécessaire à convaincre les autorités d’accepter une telle œuvre dans un lieu si visité, symbole de la Russie et de la Révolution d’Octobre. Son détournement touristique révèle à l’image tout le décalage d’une partie d’un peuple avec les symboles dont il se dit fier, qu’il revendique comme partie prenante de son identité et de celle de son pays mais qu’il ne connaît pas au fond et qu’il visite comme un vulgaire lieu touristique de distraction.

Ce que Zoo Project a toujours tenté de réaliser dans ces œuvres d’art urbain, était de réaliser un art populaire sans concession, en lien avec l’endroit dans lequel il est créé, pour les habitants ou les passants de ce lieu. Un art éphémère en dehors des circuits de l’art marchand. La scène où les touristes investissent l’escalier pour se prendre en photographie sans prêter attention à l’œuvre, avec parfois même un certain mépris, est cruelle, mais révélatrice, elle nous prépare également à l’une des plus belles scènes du film, à Vladivostok, à la fin du périple, où l’art de Zoo Project retrouve toute sa puissance, un dialogue entre le lieu et le message, entre ce qu’on voit et ce qu’on imagine, entre ce que l’on vit et ce que l’on veut. Une image qui nous touche, nous bouleverse, nous rend sensible et nous fait comprendre sans un mot le monde qui nous entoure : un poème en image.

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Installation de Zoo Project à Odessa

C’est assez bien d’être fou est un film de voyage où le voyage est un art. Des séquences entièrement dessinées viennent par moment prendre le relais de la vidéo pour raconter les aventures des deux compères, décrire leur trajet (une très belle scène de travelling latéral notamment sur un long dessin dans un train Kazakh), qui après quelques scènes filmées furtivement dans un espace si réduit, nous révèle l’intérieur du train au moyen de décors coulissants et de sons enregistrés sur place. Et si ces séquences animent le récit, le relance visuellement, il ne s’agit pas de cinéma d’animation utilisant la technique d’image par image, car c’est la caméra qui filme ces dessins, les fait bouger et les met en lumière, le dessin quant à lui restant fixe.

En cela on retrouve bien l’originalité du travail artistique de Zoo Project, un art dans le mouvement. Dans l’expérience, en fonction du lieu, de l’instant. Dans un changement d’approche constant. Un art éphémère. L’artiste dessine tout le temps, il regarde et copie ce qu’il a sous les yeux, la réalité qui l’entoure, il la transforme peu à peu en fonction de l’outil qu’il utilise et du support sur lequel il travaille. Il passe du crayon au pinceau, de la carte à gratter au mur, de la barrière en bois, au carton. Sa maîtrise technique lui permet de passer aisément d’un support à l’autre, et de transformer des croquis pris sur le vif en peinture murale aussi bien que des scènes vues et vécues dans la promiscuité d’un train à une séquence de dessin animé. Une invention constante, une curiosité permanente, un travail acharné, solitaire le plus souvent. Un artiste refusant la facilité, le confort, la routine.

Si ce film ne ressemble à rien, de l’aveu même de son réalisateur Antoine Page, c’est qu’il ne souhaitait aborder au départ aucun sujet particulier, mais envisager le voyage comme source d’écriture et de création d’un récit élaboré dans le mouvement, les rencontres, les paysages, les difficultés du voyage, les pannes, les contraintes financières, les procédures « sans protocole » (l’autre nom des incontournables bakchichs), la barrière de la langue, de la culture, les idées préconçues et les clichés récurrents sur la Russie (un pays dangereux, peuplé d’habitants avinés et brutaux, notoirement racistes et nostalgiques de la Russie d’antan, communiste ou même tsariste) sans tomber dans l’écueil de l’exotisme ou du voyeurisme, ce qu’il nous apprend sur le pays traversé autant que sur celui qui le traverse, qui s’en trouve à son tour bouleversé, ému et troublé, et qui, au jour le jour, adapte son regard, modifie son approche, invente au quotidien une façon de continuer le chemin, ce parcours que le montage du film façonne de manière très sensible, nous montrant dans les scènes de la fin du film, un abandon de soi, une forme de disparition, propre à tous les voyages qui nous transportent et nous transforment durablement.



Je pense à cette scène sur le bateau échoué en mer d’Aral, au Kazakhstan. On ne voit pas la difficulté de tourner une telle scène en plein désert, et tous les problèmes matériels rencontrés par l’équipe ne nous sont d’ailleurs pas montrés. On arrive à cet endroit isolé de tout par un trajet en bus dans les sursauts d’une route défoncée et d’un fou rire qui cache mal la solitude et la fatigue. On devine les difficultés pour apporter la peinture sur le site, les rencontres et les échanges avec les habitants qui s’étonnent qu’on vienne aussi loin pour peindre, dessiner et filmer leur pays. Mais on sent surtout l’isolement, la rudesse du climat, ce vent cinglant, tournoyant, dans cette rase campagne déserte, et personne à la ronde, et ce que Zoo Project devait y peindre (poissons depuis longtemps disparus de la surface aride de cette terre inhospitalière), ne le sera pas, revirement de dernière minute, sur place, qui donne toute sa force et sa beauté à ce qui est peint et qu’on voit apparaître peu à peu sur les parois corrodées de rouilles de cet ancien navire à l’abandon : des silhouettes blanches, fantomatiques, dont les contours noircis dans un second temps par le peintre, viennent les sortir de l’anonymat, de l’oubli. Dans l’attente.

Je pense à cette scène finale dans le port de Vladivostok, en Sibérie. Dans l’entrepôt des containers en partance pour l’étranger, on assiste de loin, en surplomb, au ballet mécanique des grues qui soulèvent et déplacent lentement les lourds containers pour les charger sur les bateaux qui attendent avant de lever l’ancre et transporter leur marchandise autour du monde. Sur certains de ces containers, des fragments de portraits peints à la hâte dans la nuit, à grands traits vifs par Zoo Project, apparaissent au petit jour dans ce lieu interdit aux visiteurs. Les containers ressemblent aux pièces d’un puzzle disposés dans le désordre. Dans l’anonymat du chargement de ces cargaisons, l’inconnu de leur destination, c’est tout le film qui défile à nouveau sous nos yeux.

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Fresque de Zoo Project (dans le 19ème) disparue depuis.

Il reste à Paris, et surtout dans l’Est Parisien, de très nombreux murs peints par Zoo Project, leur peinture s’efface peu à peu, leur couleurs se ternisse, les œuvres ont parfois été recouvertes ou détruites, mais il en reste des traces émouvantes pour qui appréciait le travail de ce jeune artiste, indépendant et visionnaire. Difficile de ne pas penser, en voyant l’un des bateaux filer à l’horizon, s’éloigner puis s’effacer progressivement, un portrait reconstitué dans l’accumulation des containers qui affleurent sur le pont, malgré leur juxtaposition aléatoire, à un autre départ. La brutale disparition de l’artiste quelques mois plus tard après la fin du film.


Le film est en salles depuis le 28 mars à Paris en en province. Voici où voir le film.


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