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En lisant en écrivant : lectures versatiles #71

« Ce livre, indique Suzanne Doppelt dans sa dédicace, est dédié au film de Michelangelo Antonioni, Blow up, à la nouvelle de Julio Cortázar, Les fils de la vierge et au roman de Witold Gombrowicz, La pornographie. » Après avoir interrogé la peinture dans Lazy Suzie notamment, la danse et la musique dans Meta donna Suzanne Doppelt s’intéresse, à travers l’énigme de la photographie au cœur de Blow Up, à la manière dont le regard peut saisir les choses et quelle est cette incertitude qui habite toute image. Cette prose poétique sonde avec subtilité le rapport de la captation de l’image au monde, aux mots, en menant une enquête sur les fantômes de l’image.

Et tout soudain en rien, Suzanne Doppelt, P.O.L., 2022.


Extrait du texte à écouter sur Anchor




« des nuages passent à la pointe de l’île dimanche 7 novembre de cette année-là, parfois ils ont la forme d’un ours ou d’un rocher suspendu parfois c’est le reflet d’un corps incertain sur la petite place ouverte sur l’eau et le ciel, ici deux personnes une femme et un jeune garçon deux allures et un arbre rigide par-dessus leurs têtes, ils s’entretiennent. Tandis
que viennent de passer encore deux longs nuages effilochés, une image naturelle par excellence,
ils s’entretiennent ou peut-être est-elle la seule à parler à la pointe de l’île, une scène quelconque presque rien mais qui refait le lieu à sa manière ouvert de plus belle sur l’eau et le ciel, des inconnus pris à la pointe d’un viseur, un Contax 1, 2. Un beau stock d’images voyage dans les airs, des vues de l’esprit ou bien une photographie de la pensée, et dans la chambre quand l’une devient un rectangle parfait vide et limpide et que la suivante vire lentement au gris c’est un nuage qui abuse nos yeux, un grain devenu si dense que l’île disparaît en entier


on dit noir illimité et blanc qui nous débarrasse
de l’obscurité, entre les deux sans extérieur ni résonance
le gris une gamme à lui seul, de la taupe à la souris et
des silhouettes, des spectres privés de volume bougent là-bas et ici, comme ces objets mal dessinés les nuages,
le brouillard ou la poussière, elle danse dans les rayons tout juste une lumière, la vue vire lentement au gris, l’obscurité donne universellement cette couleur dit Hegel, un beau sfumato qui rend l’ensemble introuvable


l’art des parcs est aussi varié que la poésie,
on dessine un massif comme on écrit un sonnet et
le jardinier est aussi un peintre, des parterres et des fourrés, les courbes et les contre-courbes, des arbres hauts et les plants d’herbe mathématiques, le rythme des couleurs, l’apparition et la disparition des figures font celui-là au sud-est de la ville. D’un vert qui renvoie bien la lumière, très anglais du bleu de Prusse plus du jaune de chrome, un coquelicot peut être gris, une feuille noire et les verts ne sont pas toujours de l’herbe, une grenouille parfois ou un visage blême au beau milieu ou alors caché dans un buisson, non pas un pendu les yeux cavés à Hanging wood avant Maryon Park mais un masque la bouche cousue,
un corps rigide, il est ici et il est là magiquement, un vrai drame plastique qu’il faut démêler. Sur ses murs un théâtre de verdure, une découverte de proche en proche il tient les choses en cercle autour de lui,
à chaque pas un tableau à chaque pas un jardin d’ombre


comme par enchantement tout a disparu ou bien rien n’est jamais apparu, l’apparition et la disparition sont une pratique courante chez le magicien une baguette entre les doigts, des doigts hallucinés montrant les choses puis les dérobant à la vue, elles sortent du cadre à l’œil nu rien n’est plus visible, c’est le vide optique et il faut
un outil capable de ramener de la matière, une main avec ou sans baguette pour sonder la distance inverser le temps, magnétique et animale elle rapproche doucement


on ne voit pas le vide au petit matin mais à travers il voit la lumière pâle et l’ordre des plans, les massifs, la couleur a tout effacé y compris le genre de corps qu’il croyait trouver là, un masque cireux sur
un corps très fixe, il était ici il n’y est plus magiquement, c’est un joli tour de passe-passe ou bien une simple erreur de jugement. Un trou dans
le paysage qui dérègle la vue et qui par des raisons d’optique fait de si curieuses illusions, celles d’une drôle d’affaire, à deux ils mènent la danse confuse et empruntée, un duo de choc, pour un temps un beau tableau vivant qu’on peut prendre à la pointe de son viseur aigu comme une lame, peeping Thomas. Qui ne regarde que le vide au petit matin, sous les arbres le vert augmenté et les ombres par défaut, le vide d’un rêve ou d’une illusion, une image chimique fixée sur un mur, les yeux grands ouverts pour voir ce qu’il ne verra plus, quelqu’un a fait le mort et s’approcher revient à perdre la mesure ou alors perdre son temps


de si curieuses illusions d’optique si l’œil n’est pas là où il faut un point très spécial et encore, sinon y apparaît tout autre chose ou plutôt presque rien, le front peut être en un lieu comme une motte de terre, le nez ailleurs comme un rocher et le menton entre les deux, ce qui se reconnaît ici ne se reconnaît pas ailleurs mais il suffit d’un bon calcul – la réalité est une affaire de réglage,
et de regarder de travers ou avec les yeux au bout des doigts pour que se refasse un visage


ça pourrait être à Maryon Park à l’est de Londres mais c’est aux environs de Sandormierz à l’est de la Pologne, un étang puis quatre petites îles entre les canaux, des broussailles l’herbe et les arbres hauts, un marécage, en apesanteur de l’eau dormante et
les flaques, selon les lois de la réflexion elles croisent les images et les retournent, une excellente chambre noire. Quatre petites îles vers l’après-midi sous
un ciel clément aucun nuage ni aucun présage, jusque-là rien de spécial, un paysage dans un roman de province, mais dans l’instant deux personnages en quête d’auteur tiennent la pose sur un banc ou bien sur l’herbe ses enroulements verts de quoi faire
un bon lit, fixes comme des statues muets comme des carpes. Un tableau de choix au milieu de nulle part aux environs de Sandormierz deux jeunes gens figurent une scène sans queue ni tête, une prouesse amusante se tenir à ce point figés et détachés, à peu de chose près on n’a que le silence l’eau dormante les arbres hauts un ensemble pittoresque


à l’inverse du lac un grand œil qui prend toute la lumière, la couleur de l’eau statique vient de l’ombre, noire elle croise les images et n’en renvoie aucune ou molles et blêmes, à peu de chose près on n’y voit goutte, triste fleur ses motifs vagues une dilatation, le regard se perd l’ensemble est immobile et sans épaisseur, le temps
est fixé là vers ce fond limité c’est une photographie de
la pensée, ce qui sort ne se découvre qu’en flottant,
cette couleur se voit aussi dans d’autres souterrains


ils sont passés par ici, la preuve par le fantôme qu’on verrait bien revenir, un médium dans la chambre noire et son corps automate, l’image doit sortir du bain et la mort n’en saura rien ou presque, un médium entre deux portes qui a pris la photo en traînant un matin vers Maryon Park repeint en vert, il renvoie l’écho plus le son continu du vent à travers les ramages. Sinon on n’a que le silence, les arbres, l’herbe, l’ombre, les buissons, une surface ouvragée et silencieuse dans laquelle il est tombé un beau matin sans voix et sans appel, qu’il faudra compléter, voir au travers grâce à son œil aigu comme un rayon le plan d’après ou alors ce qui se tient tout au fond. Autour, pas loin là où l’image contient son reflet caché, fixé et effacé, là quelque chose a été un figurant parfaitement muet mais les fantômes cela
ne se voit pas à la chandelle ni sur une plaque sensible, que devient une bulle de savon au milieu d’un champ électrique, que devient un mort à l’ombre d’un arbre »

Et tout soudain en rien, Suzanne Doppelt, P.O.L., 2022.

Suzanne Doppelt lit quelques pages de Et tout soudain en rien à l’occasion de sa parution aux éditions P.O.L.



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