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Au lieu de se souvenir (Semaine 09 à 13)

Chaque mois, un film regroupant l’ensemble des images prises au fil des jours, le mois précédent, et le texte qui s’écrit en creux.

« Une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transparaître les traces - ténues mais non déchiffrables - de l’écriture “préalable” ».

Jorge Luis Borges, Fictions


Pour mon anniversaire, nous retournons avec Caroline dans le restaurant au bord du Canal de l’Ourcq. Ventrus avec vue. L’originalité de ce restaurant est qu’il est itinérant. Ces chefs sont invités en résidence. La carte change très régulièrement. Avec des produits frais et locaux. En sortant du restaurant après le dîner, les lumières du quai d’en face attirent l’œil, elles se réfléchissent dans l’eau sombre du canal et soulignent dans l’obscurité, la passerelle et les folies du Parc de La Villette. Pas grand monde dehors à cette heure, hormis quelques courageux qui courent après le travail, ou qui rentrent à vélo chez eux. L’eau est calme, sans vague ni mouvement, d’une densité profonde, un noir visqueux. Silence de la nuit.

La magie du cinéma c’est d’entrer de jour dans une salle pour en sortir deux heures plus tard à la nuit tombée. Avec cette impression d’avoir traversé l’espace et le temps, de s’ouvrir à une autre dimension, changé, transformé après avoir assisté à la projection d’Aftersun de Charlotte Wells avec Alice, un film bouleversant sur le rapport d’un père et de sa fille, qui change jusqu’à notre manière de voir ce qui nous entoure, de l’envisager avec un autre regard. Sous un autre jour.

C’était une promesse. À l’enterrement d’Anne-Marie Garat, avec ses filles, ses proches, ses amis, nous avons décidé de créer une association pour continuer à nous voir et à penser ensemble à la femme formidable qu’elle était. Manière de soulager la peine de sa mort brutale, et de continuer à nous retrouver pour être avec elle malgré son absence. Ce jour-là, nous avons porté les cartons emplis des nombreux livres de sa bibliothèque qui avaient été rangés à la hâte pour vider son appartement, afin d’en dresser la liste, livres d’art (photographie, cinéma, peinture) ouvrages d’histoire, romans, bandes dessinées. Pour les offrir à ceux qui le souhaitaient.

Tout est beau, parfait, luxueusement sobre. L’herbe grasse, d’un vert sombre. La lumière se faufile à travers les branches des arbres. Les nuages en file indienne à l’horizon. C’est dans l’éclat d’un printemps qui recommence. On marche dix minute, on tombe sur des cascades, des pics rocheux qu’on peut escalader, des chemins qui s’enfoncent sous les arbres du parc. J’espère y voir plus clair, j’espère voir apparaître quelque chose. Comment traverser cette courte portion d’espace, la saisir, y être ? Comment être là ? Que faire après, si ce n’est déchirer le visible ? J’espère y voir plus clair, j’espère voir apparaître quelque chose. Toutes les ombres du monde ramassées d’un coup dans ce rectangle mobile. Quand on est obsédé par quelque chose, on rêve toujours de découvrir un lien secret. Des lieux qu’on reconnait sans y avoir été qui ressemblent à ceux que nous avons connus, une même lumière les traverse. Cette minute tourne en moi depuis si longtemps, je me demande pourquoi, pourquoi elle. C’est une pensée sans suite, insaisissable. Un bref instant entrevoir que cette image aussi doit m’échapper. Une porte secrète par où entrer à l’intérieur de l’image. Un film sans histoire et sans retour, immobile et muet.

Dans un recoin du parc de Belleville, à l’abri du passage, un musicien souffle dans sa trompette. On entend sans le voir le son de ses arpèges qui s’envole, caché par l’épaisse haie d’arbustes en fleurs qui protège l’aire de jeu dans laquelle il s’est isolé pour pratiquer tranquillement son instrument sans être dérangé. Sa musique se mêle d’un souffle aux pépiements époustouflants des oiseaux et aux grincements mécaniques de la porte d’entrée du jardin, dont les modulations évoluent en fonction de l’amplitude que chaque passant donne à son geste, ample ou nerveux, pressé ou languissant, au moment de l’ouverture du battant de la porte. Les oiseaux s’en amusent à distance, leur trilles modulent de leurs accords harmonieux les notes du musicien dans une inédite composition qui s’improvise à l’abri des regards.

Les poubelles s’accumulent en tas sur les trottoirs.

Contourner l’obstacle, éviter les rues les plus passantes, bruyantes, chercher le silence des impasses, longer les murs de pierre, glisser sur les sols pavés, arpenter le dédale des ruelles abandonnées, s’étonner des murs lépreux sur lesquels des affiches ont été arrachées par les passants, décollées par les intempéries pour laisser apparaître à défaut la surface peinte sur laquelle elles étaient collées. Les graffitis s’entremêlent à ces lambeaux de papiers, avec leurs slogans dont le sens s’est perdu depuis longtemps. Obsolètes et dérisoires.

Comme l’écrit Robert Musil dans L’Homme sans qualités : « La vie pense, pour ainsi dire, « autour » de l’homme et, rien qu’en dansant, lui crée des associations qu’il doit péniblement glaner, sans obtenir ce merveilleux effet de kaléidoscope, lorsqu’il recourt à la raison ».


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