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Contacts successifs #40

Paprika

Ce n’est pas une question de hasard, les ratés du jour préparent en filigrane les réussites à venir. On ne les voit pas venir, parfois c’est à peine si on parvient à distinguer l’enchaînement de circonstances qui mènent à la surprise. Il y a quelques mois, nous avions trouvé porte close, le Bal était fermé, nous étions rentrés avec Nina et Caroline sous la pluie. Cette fois-ci, pour le dernier jour de l’exposition À partir d’elle (Des artistes et leurs mères), c’est le café qui est complet, nous obligeant à en trouver un sur le chemin du retour, sous une pluie légère. Je me referme, dans le froid et l’incertitude. Nous trouvons contre toute attente un restaurant dont la devanture nous attire, avec sa grande salle désuète et chaleureuse aux murs recouverts de miroirs, de vieux tableaux et de bouteilles bleues en verre. Un restaurant de spécialités hongroises. Töltött kaposzta (choux farcis à la Transylvaine), Pörkölt (Ragoût national de veau, Nokedli), Almás rétes (Strudel aux pommes et cannelle, crème fraîche). Et soudain, l’impression d’être en vacances, non pas tant à la recherche de lieux nouveaux, mais d’un changement dans nos habitudes, l’art et la manière de sortir du quotidien, du lent travail des jours.

Paris 10ème, 28 février 2020

Présence fantôme

Après la perte de sa mère, l’artiste sud-africaine Lebohang Kganye a cherché une manière créative pour maintenir leur lien. Elle s’est vite rendu compte que les photographies de sa mère étaient un point de départ idéal. De nombreuses photos et des vêtements qui avaient toujours été dans ses archives mais qu’elle avait ignorés au fil des ans. Sa mère était là, souriante et posant dans ses vêtements. Elle s’est habillée avec les mêmes vêtements qu’elle portait lorsque sa mère avait une trentaine d’années. Elle a prise les mêmes poses que celles de son album de famille. Après avoir recréé chaque scène méticuleusement, la photographe a manipulé numériquement les images pour les fusionner. Le résultat évoquait étrangement la tradition ancienne de la photographie de fantômes qui existe depuis l’ère Victorienne. Les images qui en résultent ressemblent bien aux originaux provenant des archives familiales, mais elles sont imprégnées d’une nouvelle signification. Les gestes, les poses et les expressions reproduits par l’artiste ont participé à son processus de guérison. Ses photomontages se substituent à la perte, à l’oubli, à la disparition. Pour ne pas oublier l’apparence de sa mère, sa voix et ses gestes familiers. « Elle est moi, je suis elle, et il reste dans ce point commun tant de différences et tant de distance dans l’espace et le temps. »

L’infini des possibles

Elle dit J’existe très peu, physiquement. Je suis vague, brouillée, incertaine, je suis à peine. Elle dit Je me croirais presque un fantôme, parfois, un esprit en errance. Elle se demande Vais-je un jour totalement disparaître ? Ou plutôt n’avoir que mes yeux comme visage, mes yeux toujours plus grands, toujours plus sombres, à mesure que mes traits s’effacent ? Elle précise Mon corps est mon absence de corps. Et l’absence est un espace infini offert à ma souveraineté si pleine qu’elle n’a pas même à s’exercer. Je suis libre parce que je n’ai pas de visage, parce que n’y suis pas, jamais, nulle part, parce que je peux être partout à la fois, parce qu’en n’étant rien, je suis l’infini des possibles et mon corps, alors, serait un aleph, « le lieu où se trouvent sans se confondre tous les lieux de l’univers, vus de tous les angles ». Elle dit J’ai quitté les autres, j’ai quitté le monde. Elle dit J’ai désormais mon vrai corps, solitaire et incertain, mon corps d’écriture, et l’autre, celui dans lequel se sont fondus mes corps de composition, mon corps aux autres, que je leur donne en pâture quand il me faut bien les voir, leur parler, leur dire je que je fais. [1]

Édenville, 21 août 2014

Loss of life

La première fois n’est jamais la bonne. C’est dans la répétition de l’écoute que la musique pénètre en nous, nous imprègne. Chaque écoute vient renforcer ce phénomène, l’enrichir des expériences antérieures. Et dans le partage avec les autres, cela s’accentue encore, se décuple. C’est un parcours qui, reproduit plusieurs fois de suite, renforce dans ses moindres variations notre compréhension sensible et profonde de la musique. Chaque écoute est un chemin à suivre qui nous transporte ailleurs et nous ramène paradoxalement à notre point de départ. On s’y perd parfois pour mieux se retrouver. La musique existe avant même qu’on l’écoute. Dans les morceaux précédents dont les musiciens s’inspirent, dans lesquels ils puisent leur énergie. C’est autant une affaire de mots que de rythmes. Pas une question de références. La musique creuse son sillon en nous, entre le corps et l’esprit, là où la musique nous touche toujours : au cœur. C’est un visage qu’on croyait perdu, oublié, qu’on retrouve après une longue absence. Une caresse rassurante. Un regard complice. Un encouragement. Un sursaut salvateur.

[1Constance Debré, Un peu là beaucoup ailleurs, Éditions du Rocher, 2004


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