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De Yaoundé au Cameroun à Diekirch au Luxembourg

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Yaoundé, Cameroun : 11:19

Au lit. Ils s’embrassent, enlacés. Leur fragilité, leur mystère d’être unique. Ils ne sentent rien de tout cela, ils savent jouir de la répétition, ce sont des personnes, langue dessus langue dessous, ils savent changer leurs personnes, ils espèrent ne pas être seuls, ils aiment jouir d’être l’un dans l’autre, ils peuvent définir ce qui leur manque et ainsi s’en accommoder, dans le baiser de qui la langue est dans la bouche de qui, ils ont l’habitude de passer du moi au il du toi au elle du nous au vous et inversement, du masculin au féminin, du noir au blanc, du jour à la nuit, ils adorent jouir de l’échange de leurs sexes, ils savent être tels que nous sommes et nous conserver comme eux, ils aiment et savent aimer, deux langues sont leur baiser, ils exigent l’exigible et recherchent ce qui est le mieux pour eux, tant qu’ils sont eux, ils nous ignorent. Ils ne peuvent pas être ce que tu es, tu n’as pas de place avec ta main au bout de ton bras dans ce lit, sous ces draps. C’est ça ou le sommeil.

Saint-Fabien, Québec, Canada : 06:19

La fumée se répand entre ses mains tendues devant elle, comme ses cheveux ondulant légèrement au-dessus de son visage, soulevés par un léger souffle de vent, et formant des ramifications et des arabesques qui pourraient également rappeler des phrases secrètes à décrypter. Ce qu’on ne peut dire, il faut le taire. Non pour l’abandonner, pour lui donner sa force de surgissement. Comprendre qu’on est différent et qu’on devient un autre à travers son regard. Besoin de dépasser les altérités et de concevoir les opposés comme un tout. Pour éclaircir les mystères il faut œuvrer dans la même direction et faire coexister ses recherches dans un même espace. Cette suite de lignes parallèles se superposent à la manière d’une toile abstraite. Tout est calme et ordonné. L’air et le vide. La brume ou les nuages. Le vide n’est pas l’équivalent du néant mais bien d’un espace dynamique où s’accomplissent les transitions ou se lient tous les contraires. Et c’est dans l’atmosphère composée d’une épaisse brume que passé et avenir peuvent interagir. Le vide qui les sépare est vertigineux et marque la distance qui la sépare du réel.

New York, État de New York, États-Unis : 06:19

Elle peint le mur de sa chambre à larges coups de rouleaux de peinture. Elle a choisi le rouge. C’est osé. Un choix déterminé. Il est temps de tourner la page. Effacer toutes les traces et les souvenirs de l’appartement tel qu’il était lorsqu’elle y a emménagé avec son amie de l’époque. Une manière d’effacer ce qu’elle y a vécu avec elle. Toutes ces années visibles sur les murs de la chambre, comme un miroir renvoyant les images déformées du passé. Chacun des coups saccadés de son poignet fait glisser le rouleau avec énergie. Le bruit de la peinture appliqué sur la surface défraîchi du papier peint. Humide et épaisse. Cette odeur de résine qui chatouille ses narines. Dans cet effort et dans l’effacement qu’il provoque, elle cherche à se libérer d’un poids. Elle met tous ses espoirs dans cet affairement, toute sa force de faire obstacle, et d’arrêter là, un instant, en abîme, temps et espace. C’est la réalité invisible qui devient visible. La réduction des couleurs au rouge fait jouer la matière picturale. Elle retrouve des sensations oubliées, enfouies, des exaltations et des émerveillements d’enfance.

Maribor, Slovénie : 12:19

Le jour de l’enterrement. Dans le cimetière. Têtes basses. Les yeux rougis, en pleurs. Ils sont tous regroupés devant la fosse, attristés mais dignes, Ils forment un cercle compact et soudé malgré leurs différences. Ils sont venus rendre un dernier hommage au disparu. Une haie d’honneur. Un salut amical. Le cercueil vient d’être descendu tout au fond, mis en terre à l’aide de lourdes cordes par les employés des pompes funèbres. Les fossoyeurs attendent en retrait que la famille et les amis se retirent, que l’office se termine pour commencer leur travail. Chacun pense au défunt. Chacun à sa manière. La mémoire est une force active, vivante. La sensation de dépasser le seuil où nous pénétrons dans un monde qui attire, fait peur, bouleversant notre approche du temps, présent et passé devenant rectifiables selon nos désirs ou nos angoisses. Raviver le désir de vie devant la mort et la perte, pour faire face à un passé douloureux. Le temps revient prendre toute sa place, comme une interrogation silencieuse qui nous met dans le règne de la présence. Dans ce temps dense viennent se refléter les paroles échangées. Le doute s’insinue dans la lumière soudaine.

Port-au-Prince, Haïti : 06:19

Allongé en plein milieu de la rue déserte. Il ne bouge pas. Aucun signe de vie. Cette sensation lointaine qu’il croyait oubliée, qui remonte à son enfance, qui rapproche le bébé qui marchait à quatre pattes, l’enfant qui jouait par terre, restait des heures allongé à regarder passer les nuages dans le ciel, couché dans l’herbe, il veut profiter de cette sensation, même en souffrant, peut-être même justement pour cela, tenter de comprendre ce qui soudain le fascine en elle, c’est alors qu’il retrouve quelque chose qui s’apparente au sommeil, à l’abandon, son corps allongé se relâche, ses membres deviennent lourds, il ne sent presque plus son buste, il disparait derrière son corps, il plane au-dessus, la douleur s’estompe, mais ce n’est plus du sommeil, son souffle se ralentit, le cœur aussi, il pressent que la prochaine fois qu’il sera ainsi allongé au sol, respirant à peine, avec difficulté, ce sera le jour de sa mort, il essaye de bouger pour se relever, il a du mal, mais par chance il y parvient, son heure n’est pas venue, il s’éloigne du sol, se relève, soulagé.

El Quique, Argentine : 07:19

Il n’arrive pas à dormir. Il fait si froid dehors. Sa chambre n’est pas bien protégée. Les fenêtres mal isolées laissent passer l’air glacial du dehors. La couverture, trop petite n’est pas assez chaude, elle ne le protège pas du froid. Pas de volets aux fenêtres de la cabane qui l’héberge, la lumière se répand sur le mur près de son lit, et le maintient éveillé. Il tourne plusieurs fois dans son lit, engoncés dans ses draps. La fatigue et l’envie de dormir sont parfois trompeurs, ne dissimulant qu’en surface la lave qui sommeille en nous. C’est avec calme qu’il se voit tourner entre ses draps, cherchant vainement le sommeil. Ce qui est à côté de lui, c’est comme lui-même. Son corps cherche sa position et, tardant à la trouver, baillant jusqu’aux larmes, obligé de sécher ses yeux humides d’un revers maladroit de la main. C’est l’indifférence qui dessine ses propres traces. Le corps se maintient dans une activité impropre à l’assoupissement, coincé dans ces mouvements saccadés, peinant à trouver le calme nécessaire pour s’endormir. Les yeux grands ouverts. Rien ne lui échappe.

Diekirch, Luxembourg : 08:19

Ce que je vois, ce que j’entends, ce que je sens, n’est-ce pas simplement l’apparence d’un monde devant le monde ? Mais je me concentre sur cette image, ce sont d’autres images qu’elles font naître en moi, celles que j’ai prises alors, le ciel pommelé de nuages aux reflets gris roulant au-dessus de la plaine comme des galets, à perte de vue, ce ne sont que des cartes postales au dos desquelles je n’ai rient écrit apparemment, ce qui s’écrit dans le rappel de ces images est une impulsion, un désir qui nous accompagne, nous envahit pour ne plus nous quitter, nous obnubiler. Elle n’est pas là sur l’image mais à la contempler longuement, elle en sort, s’en extirpe et l’envahit, je sens son parfum, devine les mouvements de son corps qui passe à mes côtés, me nargue malgré elle, me glisse entre les doigts. Je pourrais la toucher, la caresser, les courbes de son corps sous la toile légère de ses vêtements, cette image parvient à raviver un ancien fantasme qui s’est immiscé sur place, qu’une observation un peu longue, attentive, ravive, intact.


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