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De Riyadh en Arabie Saoudite à Kingston en Jamaïque

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Riyadh, Arabie Saoudite : 9:07

À l’école. Dans sa classe, entourée de toutes ses camarades. Derrière son pupitre en bois recouvert de ses affaires de classe. Cahiers, crayons et livre. La jeune fille se penche sur son cahier pour écrire. Avec application, détermination. Elle se concentre sur ce qu’elle écrit. Elle y met tout son soin, s’applique. Son corps tendu dans cette activité scolaire. Ce qu’elle écrit. Ce qu’elle veut dire, exprimer. Cela dépasse le cadre de l’école. Elle se projette dans ce qu’elle écrit. La pointe de sa langue pousse en s’étirant sur sa lèvre supérieure. C’est toujours ainsi quand elle écrit. Elle se penche sur sa table, ses longs cheveux bruns sur sa nuque. Elle s’en moque, rien ne peut la distraire. Son corps penché, bras soutenant la tête. En la regardant, comment douter que l’écriture est une activité physique ? En compagnie des autres filles de sa classe, toutes habillées de la même façon, portant uniforme, elle ne leur ressemble qu’en apparence. L’une cherche à se remémorer sa leçon, sa voisine rêvasse, nez en l’air, une troisième bute sur un mot, tandis qu’elle se concentre. Elle est ailleurs.

Jakarta, Indonésie : 23:07

On ne voit pas le temps passer. Nuit et jour se confondent dans les souterrains, les parkings, les centres commerciaux, les casinos et les bowlings. S’enfermer pour s’amuser. Oublier le temps. Il attrape la boule colorée, ses doigts coincés dans les trous, pouce, index et majeur. Il se place devant la piste, prêt à lancer. Concentré, il fixe les quilles à l’horizon. Après une large respiration, il s’élance. Le temps ne compte plus. Plus qu’un seul objectif, une visée. Il ne quitte plus les quilles des yeux. La boule n’a plus de poids dans sa main, le long de son bras. Les premiers pas de sa course transmettent l’impulsion. La boule rebondit sur le parquet et file. Il bloque son élan, bras en l’air derrière son dos tels des ailes, pour ne pas freiner la lancée du projectile. Il le regarde rouler sur lui-même, droit sur la cible. Cela lui paraît interminable. Il n’entend plus rien jusqu’au moment où la boule cogne violemment contre les quilles et qu’il les voit exploser en tous sens. Plus aucune ne reste debout. La flèche vient d’atteindre son but. Mission accomplie.

Abéché, Tchad : 17:07

Il attrape l’engin sur la table et l’allume. Du bout des doigts, il tourne le bouton de la radio sur la droite, fait défiler les chaînes pour trouver une émission qu’il pourrait écouter. À chacun de ses mouvements, légère pression, roue de la fortune, tourne, tourne. Les grésillements hertziens lui vrillent les oreilles. Il continue pour les effacer, jusqu’à trouver un air de musique, une chanson, une voix dont il reconnaît la langue, ou dont le ton, le timbre lui plait, histoire ou information peu importe, mais souvent il ne trouve pas tout de suite une chaîne audible. Il doit continuer à chercher sur les ondes. Supporter le bruissement, le son qui crépite et craque, dans un froissement continu. Alors, pour ne pas gêner les autres autour de lui, dans la maison, et parce que l’écoute de la radio est une pratique solitaire qui réunit les gens à distance, chacun chez soi, de son côté, activité qu’on aime garder pour soi, il place le transistor sur sa tempe. Comme un coquillage accolé au pavillon de son oreille, avec lequel il pourrait écouter l’océan. Voyager à travers le monde. S’évader avec les sons.

Marble Bar, Désert de Pilbara, Australie : 00:07

Dans l’obscurité d’une chambre au bout du monde. Deux inconnus apprennent à se connaître. Il est allongé, elle est assise à ses côtés. La main aux doigts effilés caresse tendrement le buste imberbe de l’homme couché près d’elle. Elle progresse lentement. Avec hésitation. Elle découvre son corps, en explore tous les aspects, apprend à le connaître, l’apprivoise, en même temps qu’il se découvre. Mouvement exploratoire. Sa peau lisse. L’épiderme sensible. Elle entend son souffle s’accélerer. Il frissonne. Un souffle inversé sous son aspiration suspendue. Aucun silence ne s’enregistre. Son geste patiente, tendre et silencieux. L’engourdissement du ralenti.
 La délicatesse en réserve. 
Être à l’écoute. C’est un voyage qui n’en finit pas. Une aventure intime. Elle le regarde parce qu’il ne peut pas la voir. Il s’offre à elle. C’est la première fois. La caresse est un dialogue secret. Aucun mot ne peut la remplacer. L’impossible désir de ne rien désirer. Il avait peur de la confrontation. Elle le rattrape malgré tout, sa main agrippe la sienne, et c’est à ce moment qu’elle le voit enfin, avec les yeux du cœur.

Alep, Syrie : 19:07

Elle imagine un ciel ensoleillé, sans nuages de poussière ni bombes. Elle a fait le choix de rester plutôt que de fuir. Les habitants pris en otages dans leur propre ville et déchirés entre la volonté de résister et celle de fuir, pour sauver leur vie. Les enfants ne connaissent rien d’autre que la guerre. Elle demande à un enfant en pleurs qui attend seul dans un couloir de l’hôpital ce qu’il s’est passé. Toute sa famille est morte. Un adulte secoue sa fille couchée sur son lit de fortune. Réveille-toi, réveille-toi, hurle l’homme désespérément. Les enfants sont forcés à accepter la réalité qui les entoure, ce que les adultes ne parviennent plus à faire depuis longtemps. Il n’y a pas un moment de répit, régulièrement au moment des repas, la population doit aller se réfugier dans les caves, à cause des bombes. Même quand je ferme les yeux, je vois la couleur rouge. Un petit garçon vient de mourir sous les bombardements. Il porte un ruban blanc autour du poignet. Rouleau de gaze stérile entortillé. Ses frères le pleurent, leur mère emporte le corps de son fils dans son linceul bleu.

Taipei, Taïwan : 00:07

La nuit, les ombres des silhouettes se projettent sur le silo du Port. Une vengeance. Un règlement de compte. À l’abri des regards. Dans l’indifférence de ce lieu isolé. Le corps disparaît dans la violence des coups. Son corps parcouru de temps en temps par un frisson, presque un sanglot. Non plus noir sur blanc. Derrière l’écran lumineux. La nuit ne fabrique que de la nuit. L’écho répété d’un bruit lointain, indéchiffrable, mêlé aux sirènes déformées par le vent, aux clapotis des vagues du port, au courant d’air qui glisse d’un tuyau, la respiration reprend ses droits dans ce paysage, progressivement. S’exposer au risque d’un inévitable chaos. Le bruit des coups brouille tout. La violence a une durée que l’on ne peut pas défaire. Lutter en vain. Elle a eu lieu. Ce qui est mort. Ce qui est passé. Intouchable, s’il y a lieu. On ne peut pas la défaire, l’atteindre, la dissoudre, dés lors qu’elle a eu lieu. C’est terminé. Un grand vide. Un vide immense. Un effacement brutal nous laissant interdit, sans voix avec une envie de pleurer qui nous prend sans crier gare.

Kingston, Jamaïque : 13:07

La rue, au crépuscule. L’heure bleue. Du bleu du ciel au noir de la route. Dans la ville qui s’éteint, passe l’arme à gauche. Le jeune homme rentre chez lui en planche à roulettes. Avec son pied gauche il relance régulièrement la vitesse de sa planche, afin de garder une vitesse constante. Il est tard, il faut rentrer à la maison. Les voitures qu’il croise sur la route fréquentée le frôlent dangereusement. À l’intérieur des véhicules, les chauffeurs dissimulés dans la pénombre de leur habitacle. Les reflets des dernières lueurs lumineuses occultent leur visage. On ne peut pas les voir. Impression de voitures vides. Les phares aveuglent leur vis-à-vis. Il remonte le temps à l’envers. Le bruit des roulettes couvre celui des voitures. Il roule avec allégresse comme d’autres glissent sur les vagues, jouant avec leurs creux, surfant entre leurs rouleaux, en s’aidant de leur vitesse et de leurs remous. C’est étonnant cette apparence que prend la route, comme un fleuve quelquefois dans l’éclairement de la nuit, d’aller vers la mer très vite pour tout entier s’y fondre. La curiosité comme autre nom du désir.



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