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Vases communicants


Vases communicants : Samuel Dixneuf (Lignées) En savoir plus sur les Vases communicants et sur mes textes écrits à cette occasion depuis le début de l’opération.

Maintenant, la ville doit s’éloigner dans mon dos : je ne me retourne pas. Le cou tendu, je pédale de toutes mes forces. Comme si la ville allait me retenir. Comme si la ville m’avait enlacé dans ses rets invisibles, comme si ma course se ralentissait forcément, comme si soudain je m’arrête et mes chairs lacérées. Je sens l’espace tanguer, les voix aboyer. Je veux faire l’amour à l’horizon absent. Les blés sont pliés, l’été aussi ; nous nous y sommes réfugiés un instant, toi glapissant comme un petit chiot. Doucement, je t’ai serrée contre moi. Je pédale de toutes mes forces. Jusqu’à km15 cyclistes caparaçonnés, casqués, sécuritairement irréprochables, droits comme des|. Gravitent près de la ville, sans pouvoir sortir jamais. Les retraités, tête renversée, se laissent aller sur des montures électriques sans se soucier du vent et des dénivelés, tout à leur jeunesse éternelle et assistée. Se rappeler le vieux Fernand, parti après l’usine, lumière vacillante dans la nuit, s’engouffrer dans les tréfonds de la Maurienne, cadre acier, pignon fixe. Au pied du Cenis s’arrête, retourne la roue libre et rejoint les sommets. Retour à l’usine 10 heures plus tard. Un rêve de 250 bornes. Et quand on a rêvé, à quoi bon dormir ? Après km15 plus personne. Je me cramponne. Je m’arc-boute. Jambes brûlantes qui tournent à toute vitesse. A vide ? Je cherche le point de rupture. Dialogue fougueux. Corpsmachine. Accord douloureux. Sublime. Cheveux collés, tempes martyrisées, sang qui cogne et s’affole, peau trempée, je fends l’espace et réalise l’étrange fixité du paysage. Pendant quelques instants de grâce, je n’entends plus que le feulement des boyaux usés sur le bitume brûlant. Quand on oublie l’effort. Se rappeler la colle qui ne prend pas, un jour d’été, le boyau quitte la jante, au lacet, les herbes dansent, la morsure du sol, la hanche éparpillée. Je ne sais plus si le vélo s’est arrêté, si c’est moi, si je n’ai pas bougé, jamais, moi aussi comme les autres, si pied au sol, si pied du col. Km30. Tout le monde descend. Comme la bénédiction sur les mécréants.

La route se prolonge à l’infini, jeu de miroirs inutile. Je fais face à une vieille bâtisse, peut-être un corps de ferme. Une ferme sans animaux. Ni cultures. La ville est loin. Je ne la vois plus. Je ne la sens plus. (à suivre)


À lire sur le site de Samuel Dixneuf, Lignées, mon texte : Présent antérieur.

Km30, Samuel Dixneuf
Publié le 1er juillet 2011
- Dans la rubrique VASES COMMUNICANTS
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