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Vases communicants


Vases communicants : Benoît Vincent. En savoir plus sur les Vases communicants et sur mes textes écrits à cette occasion depuis le début de l’opération.

Vous ne savez pas regarder [...] Vous parlez de la ville comme d’une carte, d’une douzaine d’œufs, d’un jouet mécanique ou d’un arthropode à décortiquer. Mais vous n’en savez rien. Vous ne savez pas les artères, les mégots jonchant les rues, les gouttes de sang des rixes au matin séchées, l’accent, les files d’attente pour les papiers les téléphones. Vous ne savez pas les artères de béton, les odeurs de gazole, les odeurs des égouts qui te prennent par le nez, les pieds douloureux, les cafés bouillants, les thés renversés, l’encens, le poisson, le sexe, tout cela mélangé. Vous ne descendez pas de vos esprits, vous ne marchez pas, vous ne marchez pas ; vous ne savez pas marcher dans la ville. Vous ne savez pas. Vous avez peur de la ville : je n’ai pas peur de la ville, les miens n’ont pas peur de la ville. Nous nous en contentons. Nous nous l’avalons, nous l’approprions, l’incorporons, la fomentons, et la ville et nous, ce n’est qu’une seule chose, un seul défi, une seule grimace, une seule cicatrice, un seul souvenir. (Carlos Futuna, Carnets )


Benoît Vincent

 

de

Mur mur pris prisonnier de la ville scellé, figé comme toi : devant que : devant.

Dans la rue, dans la rue, toi, dans la rue, devant.

Pavé, dalle, toi. Devant.

Toi, la rue, les pas, les pieds, les jambes, planté, devant, toi.

Toi la rue qui passe devant.

Devant la rue.

La rue qui passe, la rue ne fait que passer, tu passes et ne vois pas ; tu ne vois pas, tu es aveugle. Façade. Toi façade aveugle, devant. Tu ne vois pas, les pieds,les pas, tu passes, tu ne vois pas. Tu passes.

Façade grise, mur gris, mur pris devant. Figé, pris. Scellé, devant. Toi.

Mur gris, sans ornement extérieur, aveugle,

pas de bouche,

pas de nez,

pas d’ œil.

Aveugle.

Un rat, aveugle de passer, aveugle de ne pas voir. Pris, rat pris, prisonnier de la ville, de la rue, de l’égout, dessous, toi devant. Egout, piège à rats, ville, égout, piège à rats, le ruisseau englouti par le canal, enfermé sous la ville, les poissons sont devenus des rats, la lumière devenue aveugle, et l’eau devenue floue, le lit est un égout.

A l’ombre, dans la rue.

Tu te crois seul, tu es seul, planté, figé, un pied dans l’égout, un dans la rue, devant la façade d’un palais, façade aveugle, à moins qu’une grille, un portail.


Sas

Un palais : enfermer le monde dedans. Enfermer le monde dans un palais, enfermer dedans le dehors, et dans ce dehors excaver encore des galeries, créer encore des maisons, des habiter.

Me l’a dit aujourd’hui Amedeo : ces ruelles, ces palais, ce vertical, parce qu’ici on ne veut pas affronter l’horizon. De ce qui vient de l’horizon. « Les Génois sont fermés », entend-on partout. Lâchez dedans, les Génois, lâchez-les dans un palais, le beau casino qu’ils vont faire.

Un sas : pour le corps. Pour faire de porte, le corps. Pour faire d’outil, pour faire d’arme. Pour faire de porte : le corps. Aveugle mais pivote. Le mur se déplace, il y a un double-fond. De la façade, aveugle, des pans de murs se détachent, font relief, font écart, et pivotent, le mur, toi devant, s’ouvre, toi : dedans.

Pris. Pris dedans, dehors, dans un sas, un autre dehors dans le dedans, ou un autre dedans dans le dehors. Tu es (pris) dedans/dehors. Tu es (pris) dedans : mais tu es (pris) dehors, dans un atrium, par exemple. Un mur aveugle cache une cour, un mur aveugle, un cube dans la ville un cube, une cour, un mur aveugle vertical dissimule un ciel : là-dessus, un horizontal.

Ou un impluvium : une mer, autre horizontal. Le ciel (un morceau, un copeau de ciel, un ciel en miniature) et la mer (un morceau, une goutte d’eau, une mer en miniature).

[Ou encore le vertical est ligne et l’horizontal est surface, à moins que ce ne soit l’inverse.]

Deux éclats, et toi tu es (pris) entre les deux, tu es (entre). Tu vas et viens, tu rebondis, tu ricoches, de l’une à l’autre surface/ligne Qui ?

Qui te regarde ballotté comme ça comme une balle, une plume un fétu ? Quel est cet œil qui plonge dans l’ouverture de l’atrium jusque dans l’impluvium ? Que est ce dehors qui transperce ? Quel est ce dedans qui voit tout, rétine/cristallin, ciel/mer ?

Un palais : enfermer le monde dedans. Enfermer tout le monde dedans, enfermer tout le monde, panoptique. Petit monde, petite cage. Petite prison. Tu es (pris) Vous.

Vous ne savez pas voir.

Un palais est un monde avec ses dedans et ses dehors, ses gens dedans et ses gens dehors. Il faut monter les marches.


Benoît Vincent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[Interlude]

mosaïques et fresques

couleurs chaudes couleurs de sables et bleus Marie

carreaux peints et

pavimenti a graniglia

pilastres, chapiteaux

lignes de noir et lignes de blanc

verre et acier encore

statues de carare

feuilles d’acanthe

anges gras

détergents abusifs

& odeur de fritture

spectacle total,

un palais,

panoptique


jusque

Détergent et fritures et les escaliers, A ou B, ascenseur, pas toujours.

Tout l’éclat est en bas et plus tu montes plus tu descends : le haut c’est le bas, et tu montes (tu descends) Qui.

Qui ne dit pas que derrière ces portes il n’y a pas un autre dedans un autre dehors, un autre sas, d’autres escaliers ? Rien, ni personne, ne le dit, ou le contraire. Tu montes, deux trois jusqu’à huit étages, mais le palais se raréfie. Parfois des ouvertures, des baies, qui te précipitent, te ramènent. Recommence. L’échelle, trébuche. Les murs sont blancs et les plafonds en ogive et arcs brisés.

Toi (pris) dans l’escalier qui monte mais oui : tu es déjà passé par là. Tu tournes dans un escalier qui n’avance pas. Un escalier escher, un escalier borges.

Tu entends une porte qui claque, t’attends

au Minotaure

inveceune petite fille

Sei tu a fare tutto questo rumore ? elle dit

...

Nouvel étage, un couloir, peut-être une sortie mais non : un mur. Le couloir mène à un mur, toi : devant (un palais peut-être ?)

Tu montes tu descends, il y a des niches, régulièrement, à peine plus haut que le regard, ou à peine plus bas ; pas commode, de la lumière peut-être dedans, ou un criquet, quelque chose dont tu te rappelles la présence invece une vieille

Sei tu a fare quel boato ? elle dit

Benoît Vincent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

...

Nouvel étage, un ascenseur, tu presses le bouton, la lumière, autre bouton, une sonnette, tu n’oses presser un autre bouton, tu vois la cage de l’ascenseur, dehors, dans le milieu des escaliers, et il n’y a pas d’ascenseur, l’ascenseur n’est pas là, mais tu tires la grille de l’ascenseur, et derrière il y a l’ascenseur, alors que de dehors, très clairement (à travers la grille) il ’est pas arrivé. Tu entres dans l’ascenseur et tu presses le bouton, une sonnette, la porte de l’ascenseur s’ouvre, tu tires la grille, un palais.

Il y a

une sonnette

Tu n’oses pas sonner, de peur que

tu t’attends à la vieille

rien

rien ne vient


Benoît Vincent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

...

Nouvel étage, la lumière du soleil peu à peu trafique

avec le gris du palais,

il va y avoir des trouées,

tu es peut-être arrivé

au ciel ?

Non. Nouvel étage. Un long couloir qui mène à une pièce au plafond bas, un entresol, avec trois portes,

murs blancs,

mosaïques,

faiences multicolores,

graniglia

Tu n’attends plus rien quand

une porte s’ouvre

sur une terrasse : tu es arrivé

en bas.

Le Minotaure a la forme d’une très vieux Monsieur très élégant, très maigre, et très silencieux. Il porte un genre de chapeau melon. Il porte un œillet à la place du cœur.Très domestique. Il te conduit à une porte qui s’ouvre sur plusieurs pièces en enfilade, et tu les traverses.

Dans chaque pièce, deux ou trois, pas plus, une décoration différente. A chaque fois il faut sonner à la porte et à chaque fois le vieux serviteur très poliment t’ouvres. C’est toujours le même une fois deux fois trois. Pas plus. Tu t’attends à trouver, à chaque fois, trois fois, pas plus, dans la pièce quelqu’un

Invece personne

Dans chaque pièce, en plein milieu,

sur une sorte de pouf,

un tapis persan ou un corps humain,

il y a un un objet qui attire ton attention.

Benoît Vincent

 

 

 

 

 

 

 

...

Tu t’attends à trouver

le vieux,

Tu sonnes, il ouvre,

il y un céleri-branche.

Très poliment, tu te diriges vers la seconde porte.

Tu t’attends à trouver

le vieux,

Tu sonnes, il ouvre,

il y a un livre

(à chaque fois, deux-trois fois, pas plus, le livre est différent

une almanach un magazine pornographique un Tabucchi le catalogue du blanc parfois une ardoise ou un cellulaire, mais tu sais que c’est un livre)

Très poliment, tu te diriges vers la troisième porte

Tu t’attends à trouver

le vieux,

Tu sonnes, il ouvre,

il y a une paire de chaussures à crampons en porcelaine

avec marqué, sur l’une SAMP, sur l’autre GENOA.

Très poliment, tu te diriges vers la quatrième porte

Tu t’attends à trouver

le vieux,

Tu sonnes, il ouvre,

& te voici

poliment

poussé dehors.

Dans la rue la fourgonnette des éboueurs vident les bouteilles en verre.

Le Vieux monte sur la petite impériale du petit camion-benne,

avec le costume et le chapeau.

Le camion disparaît au coin d’une rue.

Dehors : il fait jour, il fait beau,

la lumière t’aveugle,

le ciel éclatant

tu décides de faire un tour

éclatant la mer.


À lire sur le site de Benoît Vincent, mon texte : On n’entre dans cet immeuble par une petite porte....

fuoridentro, de Benoît Vincent
Publié le 6 janvier 2012
- Dans la rubrique VASES COMMUNICANTS
Mémoire Écriture Photographie Ville Paysage Cartes






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