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	<title>LIMINAIRE</title>
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	<description>Une palpitation, un mouvement encore immobile, un espace de sursis dans la dissolution.</description>
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		<title>LIMINAIRE</title>
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		<title>Ce temps du dehors</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre M&#233;nard</dc:creator>


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		<description>
&lt;p&gt;La distance du possible &lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai particip&#233; &#224; la marche organis&#233;e par Hortense Gauthier et la revue TINA en ligne, dont le principe consistait &#224; &#233;crire une phrase de 60 caract&#232;res par heure de marche, accompagn&#233;e d'une photographie. J'ai d&#233;couvert, en rentrant de promenade dans la for&#234;t de Carnelle avec Caroline et Nina, que l'endroit avait &#233;t&#233; le cadre des premiers essais du t&#233;l&#233;graphe de Chappe. Le 12 juillet 1793, pour la premi&#232;re fois dans l'histoire, 26 mots ont &#233;t&#233; transmis en 11 minutes (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://liminaire.fr/chronique/entre-les-lignes/" rel="directory"&gt;Entre les lignes&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/journal" rel="tag"&gt;Journal&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/photographie" rel="tag"&gt;Photographie&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/histoire" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/quotidien" rel="tag"&gt;Quotidien&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/recit" rel="tag"&gt;R&#233;cit&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L150xH75/contacts_succcessifs_8_1_-ce3b8.png?1780210919' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='75' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La distance du possible&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai particip&#233; &#224; la &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://editionsjou.net/2026/05/27/285-focus-30-marches-les-donnees/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;marche organis&#233;e par Hortense Gauthier et la revue TINA en ligne&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, dont le principe consistait &#224; &#233;crire une phrase de 60 caract&#232;res par heure de marche, accompagn&#233;e d'une photographie. J'ai d&#233;couvert, en rentrant de promenade dans la for&#234;t de Carnelle avec Caroline et Nina, que l'endroit avait &#233;t&#233; le cadre des premiers essais du t&#233;l&#233;graphe de Chappe. Le 12 juillet 1793, pour la premi&#232;re fois dans l'histoire, 26 mots ont &#233;t&#233; transmis en 11 minutes de M&#233;nilmontant &#224; Saint-Martin-du-Tertre, soit une distance de 26 km &#224; vol d'oiseau. Le t&#233;l&#233;graphe Chappe &#233;tait un syst&#232;me de communication visuelle invent&#233; par Claude Chappe pendant la R&#233;volution fran&#231;aise. Il permettait de transmettre rapidement des messages &#224; grande distance gr&#226;ce &#224; une cha&#238;ne de tours &#233;quip&#233;es de bras articul&#233;s visibles &#224; la longue-vue depuis la station voisine. Chaque tour, espac&#233;e d'environ dix &#224; quinze kilom&#232;tres, relayait les signaux jusqu'&#224; destination. La premi&#232;re ligne relia Paris &#224; Lille en 1794 pour des usages militaires. Le syst&#232;me se d&#233;veloppa ensuite dans toute la France. Avec l'arriv&#233;e du t&#233;l&#233;graphe &#233;lectrique dans les ann&#233;es 1840, les tours Chappe furent progressivement abandonn&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8771 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://liminaire.fr/IMG/jpg/55285243116_9841d761d1_k.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L500xH333/55285243116_9841d761d1_k-c1662.jpg?1780210919' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;center&gt;Bistro du Commerce, Avenue Ledru Rollin, Paris 11&#232;me, 21 mai 2026&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chaque jour se transforme en demain&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains matins j'entends des voix. Ce ne sont pas exactement des voix, mais &#231;a vibre en moi, &#231;a r&#233;sonne dans ma t&#234;te. Difficile de ne pas les comparer &#224; des voix. C'est un tremblement qui se transmet par l'interm&#233;diaire des murs de ma chambre, me parvient en remontant jusqu'aux parois de mon cr&#226;ne. Je crois qu'il s'agit de paroles que j'entends dans un r&#234;ve que je ne parviens pas &#224; comprendre, dont je n'identifie pas explicitement les mots. Cela m'arrive parfois. Une forme de ligne de basse continue, tel un moteur qui gronde sous terre. J'entends parfois les v&#233;hicules sortant du parking de l'immeuble faire vibrer les murs du sous-sol, mais l&#224; ce n'est pas la m&#234;me chose. Le temps de me r&#233;veiller pour comprendre qu'il s'agit en fait de la radio des voisins. Je ne me trompais pas r&#233;ellement, ce sont bien des mots, un brouhaha de paroles incompr&#233;hensibles, de voix confuses, qui se r&#233;sument &#224; une bouillie de phon&#232;mes. Je sens vibrer le monde depuis mon lit, &#224; demi-r&#233;veill&#233;, troubl&#233; par ces &#233;chos lointains qui me rappellent les voix de la radio, programm&#233;e la veille, qui s'allume au moment du journal. Le son est inaudible tout d'abord, il monte progressivement. Il faut que je me presse de l'arr&#234;ter, sinon j'ai l'impression que les voix des journalistes vont se mettre &#224; crier leurs informations anxiog&#232;nes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La mesure du d&#233;sastre&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec son intervention en cours d'installation sur le Pont-Neuf, JR fait directement r&#233;f&#233;rence &#224; l'&#339;uvre r&#233;alis&#233;e par Christo et Jeanne-Claude en 1985 sur ce m&#234;me monument. Pourtant, derri&#232;re des points communs apparents (lieu d'intervention, gratuit&#233; de leurs projets, caract&#232;re &#233;ph&#233;m&#232;re et financement par la vente d'&#339;uvres pr&#233;paratoires), les deux d&#233;marches rel&#232;vent de conceptions tr&#232;s diff&#233;rentes de l'art dans l'espace public. Lorsque Christo et Jeanne-Claude emballent le Pont-Neuf, ils ne cherchent pas &#224; lui ajouter une image mais &#224; le transformer par la dissimulation. Recouvert d'un tissu couleur pierre, la toile drap&#233;e r&#233;fl&#233;chit la lumi&#232;re sur la Seine. Le pont prend une forme nouvelle, &#233;trange et presque abstraite. L'&#339;uvre invite les passants &#224; red&#233;couvrir physiquement un lieu familier. Pendant quinze jours, le monument se transforme en exp&#233;rience collective, v&#233;cue directement par ceux qui le traversent et l'observent. &#192; l'inverse, l'intervention de JR repose avant tout sur la production d'une image de marque. Un signe visuel, facilement identifiable, con&#231;u pour &#234;tre photographi&#233; puis largement diffus&#233;, partag&#233; et reproduit. Ce camouflage gonflable (montagne &#224; l'ext&#233;rieur, caverne &#224; l'int&#233;rieur) reproduit les codes esth&#233;tiques de JR (&#339;uvre monumentale, illusion d'optique, noir et blanc tr&#232;s contrast&#233;, proche de celui des photocopies) et se plaque de mani&#232;re spectaculaire sur ce monument historique de Paris.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8772 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://liminaire.fr/IMG/jpg/40153705890_1c59e11d14_k.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L500xH281/40153705890_1c59e11d14_k-ec26e.jpg?1780210919' width='500' height='281' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;center&gt;Largo Landolina, Noto, Sicile, Italie, 8 mai 2018&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un mouvement irr&#233;sistible&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vois des groupes de jeunes s'amuser et nager dans l'eau du canal Saint-Martin pour se rafra&#238;chir par les fortes chaleurs des derniers jours, feindre de ne pas comprendre l'interdiction de se baigner, de sauter depuis les passerelles tandis que d'autres filment leurs plongeons. Ces centaines de jeunes, torses nus, jouant, plaisantant, discutant, riant entre eux. Et leurs cris, leurs courses folles pour &#233;chapper &#224; la police les poursuivant en voiture comme des d&#233;linquants. La police d&#233;bord&#233;e, oblig&#233;e tr&#232;s vite de se cantonner, par manque d'effectif, &#224; fermer l'acc&#232;s &#224; deux ponts et &#224; surveiller, comme de simples ma&#238;tres nargueurs, cette foule juv&#233;nile. J'ai trouv&#233; rafra&#238;chissantes les r&#233;ponses faussement na&#239;ves de jeunes filles tremp&#233;es de la t&#234;te aux pieds, argumentant face aux policiers qu'elles ne s'&#233;taient pas baign&#233;es, qu'elles sortaient juste de chez elles apr&#232;s leur douche. Ces jeunes n'avaient qu'une intention, se rafra&#238;chir, s'amuser ensemble, mais en dehors des centres commerciaux, des piscines bond&#233;es et payantes ou des terrains de sport, des skateparks, o&#249; l'on pr&#233;f&#233;rait les voir rester sagement. Cette g&#233;n&#233;ration cherche des endroits o&#249; tra&#238;ner, se retrouver et vivre des moments collectifs dans une ville qui n'est pas faite pour elle. Sur les r&#233;seaux sociaux, les commentaires aux images de ces sauts de l'ange dans l'eau du canal r&#233;sument assez bien les clivages g&#233;n&#233;rationnels et sociologiques de notre soci&#233;t&#233; : &lt;i&gt;Qu'est-ce qu'ils ne comprennent pas dans le mot interdit ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Journal du regard : Avril 2026</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre M&#233;nard</dc:creator>


		<dc:subject>Biographie</dc:subject>
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		<dc:subject>Journal</dc:subject>
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		<dc:subject>Temps</dc:subject>
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		<description>
&lt;p&gt;Chaque mois, un film regroupant l'ensemble des images prises au fil des jours, le mois pr&#233;c&#233;dent, et le texte qui s'&#233;crit en creux. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transpara&#238;tre les traces - t&#233;nues mais non d&#233;chiffrables - de l'&#233;criture &#8220;pr&#233;alable&#8221; &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Jorge Luis Borges, Fictions &lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai toujours &#233;t&#233; attir&#233; par les jardins, ce sont des lieux o&#249; j'aime me retrancher, des &#238;lots de calme pour me d&#233;tendre, faire le point, r&#233;fl&#233;chir, m'isoler un peu, lire un livre. Je me rends (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/biographie" rel="tag"&gt;Biographie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/ecriture" rel="tag"&gt;&#201;criture&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/journal" rel="tag"&gt;Journal&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/musique" rel="tag"&gt;Musique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/recit" rel="tag"&gt;R&#233;cit&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/video" rel="tag"&gt;Vid&#233;o&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/paris" rel="tag"&gt;Paris&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/paysage" rel="tag"&gt;Paysage&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/regard" rel="tag"&gt;Regard&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/quotidien" rel="tag"&gt;Quotidien&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/cinema" rel="tag"&gt;Cin&#233;ma&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/memoire" rel="tag"&gt;M&#233;moire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/temps" rel="tag"&gt;Temps&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/enfance" rel="tag"&gt;Enfance&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L150xH84/capture_d_e_cran_2026-04-28_a_22.33_25-1d251.png?1777618922' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Chaque mois, un film regroupant l'ensemble des images prises au fil des jours, le mois pr&#233;c&#233;dent, et le texte qui s'&#233;crit en creux.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transpara&#238;tre les traces - t&#233;nues mais non d&#233;chiffrables - de l'&#233;criture &#8220;pr&#233;alable&#8221; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jorge Luis Borges, &lt;i&gt;Fictions&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;iframe width=&#034;660&#034; height=&#034;415&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/2Z9dBCevKX0&#034; title=&#034;&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; referrerpolicy=&#034;strict-origin-when-cross-origin&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;J'ai toujours &#233;t&#233; attir&#233; par les jardins, ce sont des lieux o&#249; j'aime me retrancher, des &#238;lots de calme pour me d&#233;tendre, faire le point, r&#233;fl&#233;chir, m'isoler un peu, lire un livre. Je me rends compte que je les filme de plus en plus souvent. En y r&#233;fl&#233;chissant, je crois que cette attirance pour ces lieux de nature en milieu urbain, qui accueillent de plus en plus des jardins partag&#233;s, vient de ma jeunesse. J'ai pass&#233; plusieurs &#233;t&#233;s de mon enfance chez mes grands-parents qui vivaient dans le Berry. Quand je ne roulais pas &#224; travers champs sur mon v&#233;lo, de la maison jusqu'au village en longeant l'Indre, je passais de longues heures &#224; jouer dans le grand jardin potager situ&#233; &#224; l'arri&#232;re de la maison. Je marchais dans les all&#233;es, en me racontant des histoires, jouais sur la balan&#231;oire, mangeais des fruits en passant (m&#251;res, groseilles, cassis), r&#234;vais &#224; l'ombre du cerisier, ou me cachais dans l'abri de mon grand-p&#232;re au fond du jardin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;ambule dans les all&#233;es du parc de Bagatelle. Caroline est &#224; mes c&#244;t&#233;s. C'est le printemps. Les pelouses sont d'un vert &#233;clatant, les arbres majestueux. Et pourtant, quelque chose r&#233;siste &#224; l'&#233;vidence. Une impression de d&#233;j&#224;-vu, sans souvenir pr&#233;cis. Je sais que je suis venu ici il y a longtemps, une trentaine d'ann&#233;es peut-&#234;tre. Je ne garde que cette sensation diffuse qui perturbe un peu ce que je per&#231;ois autour de moi. En marchant, je pense au film de Rainer Werner Fassbinder &lt;i&gt;Le Monde sur un fil&lt;/i&gt;, que j'ai d&#233;couvert r&#233;cemment, presque par hasard, en pr&#233;parant pour la biblioth&#232;que une s&#233;lection de films sur les robots et l'intelligence artificielle. Ce film, adapt&#233; d'un livre de Danyel F. Galouye, &lt;i&gt;Simulacron 3&lt;/i&gt;, a d&#233;plac&#233; quelque chose dans cette approche. C'est le premier film de science-fiction sur les m&#233;tavers. Un personnage dispara&#238;t subitement, sans que personne ne le remarque, comme si la r&#233;alit&#233; elle-m&#234;me effa&#231;ait ses propres traces, ce qui finit par se r&#233;v&#233;ler &#234;tre la simple suppression d'un avatar, le monde de cette fiction n'&#233;tant qu'un univers virtuel.Je traverse une all&#233;e bord&#233;e d'arbres. La composition du jardin, m&#234;me dans ses diff&#233;rents espaces aux formes vari&#233;es, est tr&#232;s &#233;labor&#233;e. Le parc ressemble &#224; un d&#233;cor, ou plut&#244;t, une mise en sc&#232;ne de lui-m&#234;me. Dans le film de Fassbinder, les zooms, les travellings, les surfaces r&#233;fl&#233;chissantes rappellent sans cesse que nous regardons une repr&#233;sentation. Je pense alors au film d'Alain Resnais &lt;i&gt;L'Ann&#233;e derni&#232;re &#224; Marienbad&lt;/i&gt;, &#233;crit par Alain Robbe-Grillet. C'est le m&#234;me trouble, dans la r&#233;p&#233;tition des formes, et cette incertitude des souvenirs. Pourquoi ce lieu m'&#233;chappe-t-il ? Pourquoi ne me reste-t-il que cette impression vague d'y &#234;tre d&#233;j&#224; venu ? Est-ce le souvenir qui fait d&#233;faut, ou la r&#233;alit&#233; qui se d&#233;robe ? Marcher ici, c'est peut-&#234;tre traverser un espace d&#233;j&#224; rejou&#233;. Une variation de cet espace. Dans le film de Fassbinder, une issue existe. Elle ne passe pas par une preuve, ni par une d&#233;monstration, mais par une rencontre. La certitude fragile d'&#234;tre avec quelqu'un. Une pr&#233;sence qui r&#233;siste &#224; la simulation et qui introduit de l'alt&#233;rit&#233;. Et avec elle, la possibilit&#233; d'y croire encore. Et bien s&#251;r, je pense alors &#224; &lt;i&gt;La Jet&#233;e&lt;/i&gt;, de Chris Marker. L&#224; aussi, tout repose sur une image, sur une m&#233;moire. Celui du visage d'une femme. Un point fixe dans un monde instable. Comme si, au c&#339;ur des dispositifs les plus sophistiqu&#233;s, ce qui demeurait irr&#233;ductible, c'&#233;tait la relation. Je continue de marcher. Avec Caroline, nous cherchons la sortie du parc. Les passants croisent mon regard, puis disparaissent dans mon dos. Rien ne les retient. Rien ne me prouve qu'ils sont l&#224; autrement que par cette br&#232;ve co&#239;ncidence de nos trajectoires. Peut-&#234;tre que la r&#233;alit&#233; ne tient qu'&#224; cela, &#224; ces rencontres fugitives, ces pr&#233;sences qui interrompent le flux. Dans ce parc que je ne reconnais pas, ou trop peu, &#224; certains moments d'ailleurs je crois m'en souvenir, mais c'est l'image d'un autre jardin dans lequel je me projette, celui du bois de Boulogne o&#249; je suis venu me promener l'ann&#233;e derni&#232;re, je cherche moins &#224; me souvenir qu'&#224; &#233;prouver, &#224; v&#233;rifier que quelque chose r&#233;siste, que tout n'est pas seulement surface. Qu'est-ce qui, dans l'exp&#233;rience, &#233;chappe &#224; sa mise en sc&#232;ne ? Un regard. Une voix. Une pr&#233;sence. Caroline est &#224; mes c&#244;t&#233;s et c'est tout ce qui compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Profiter du temps d'un trajet en RER pour lire un livre. C'est ce que je faisais lorsque je travaillais &#224; Melun. Bien cal&#233; contre la fen&#234;tre, j'ouvre mon livre pour m'y plonger. &lt;i&gt;Venise, millefleurs&lt;/i&gt;, de Ryoko Sekiguchi. Difficile de se concentrer durant les premi&#232;res stations souterraines. Les portes se ferment bruyamment. Des tensions entre les voyageurs. Un d&#233;but de bagarre. Le ton monte, les menaces fusent. Oublier tous ces bruits, cette agitation, qui s'invitent malgr&#233; nous dans le wagon, les conversations qui distraient, et m&#234;me, les paysages de cette banlieue que je ne connais pas, les regarder &#224; peine. Avec Ryoko Sekiguchi, je suis &#224; Venise, passant d'&#238;le en &#238;le, anticipant curieusement la promenade &#224; venir, une randonn&#233;e en banlieue parisienne aux airs de dimanche &#224; la campagne. Emprunter des chemins de traverse. &#201;couter le chant des oiseaux. S'engouffrer sous un pont, traverser un tunnel, marcher sur un viaduc, apercevoir de l&#224;-haut la for&#234;t &#224; perte de vue, puis s'enfoncer &#224; nouveau dans la fra&#238;cheur des sous-bois. Longer des habitations dont on ne voit que la haie au fond du jardin. Apercevoir furtivement un renard traverser un champ. Traverser des villages qu'on croise sur l'itin&#233;raire avant de revenir prendre son train &#224; la gare.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les orphelins : Une histoire de Billy the Kid, d'&#201;ric Vuillard</title>
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		<dc:date>2026-04-24T07:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre M&#233;nard</dc:creator>


		<dc:subject>Biographie</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;criture</dc:subject>
		<dc:subject>Cin&#233;ma</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
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		<dc:subject>Lecture</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cit</dc:subject>
		<dc:subject>Portrait</dc:subject>
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		<dc:subject>En lisant en &#233;crivant</dc:subject>
		<dc:subject>Enfance</dc:subject>
		<dc:subject>Soci&#233;t&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Violence</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
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		<description>
&lt;p&gt;En s'emparant de la figure mythique de Billy the Kid, popularis&#233;es par le cin&#233;ma, &#201;ric Vuillard renverse la l&#233;gende du Far West. &#171; Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l'histoire commence. &#187; L'auteur d&#233;crit un adolescent pauvre, pris dans la violence de l'Am&#233;rique de la fin du XIX&#7497; si&#232;cle. Fid&#232;le &#224; la m&#233;thode qui traverse ses livres, l'&#233;crivain fouille les marges de l'histoire (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;/div&gt; &lt;p&gt;En s'emparant de la figure mythique de Billy the Kid, popularis&#233;es par le cin&#233;ma, &#201;ric Vuillard renverse la l&#233;gende du Far West. &#171; Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l'histoire commence. &#187; L'auteur d&#233;crit un adolescent pauvre, pris dans la violence de l'Am&#233;rique de la fin du XIX&#7497; si&#232;cle. Fid&#232;le &#224; la m&#233;thode qui traverse ses livres, l'&#233;crivain fouille les marges de l'histoire officielle pour en r&#233;v&#233;ler les m&#233;canismes cach&#233;s : colonisation brutale de l'Ouest, naissance de l'&#233;conomie de march&#233;, fabrication des r&#233;cits nationaux. Vuillard ouvre une br&#232;che dans la l&#233;gende pour redonner une voix aux oubli&#233;s de l'Histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://actes-sud.fr/catalogue/les-orphelins-021514&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Les orphelins&lt;/i&gt;, &#201;ric Vuillard, &#201;ditions Actes Sud, 2026.&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
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&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
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&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;JOURNAL D'UN VOLEUR&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LE PREMIER CRIME de Billy aurait &#233;t&#233; le vol de quelques livres de beurre. Le beurre, c'est de la nourriture. Cela sent un peu la faim, la n&#233;cessit&#233;, le d&#233;nuement. Mais peut-&#234;tre pas. Il peut s'agir d'un petit larcin pour rire, pour rire bien jaune, se faire pincer. Un chapardage. Dix jours plus tard, il r&#233;cidive, on le coffre pour avoir cambriol&#233; une blanchisserie. Il a vol&#233; un paquet de fringues, du linge sale, il a revendu des draps, quelques mouchoirs. &#192; pr&#233;sent, le voici en taule. &#199;a y est. Pour la premi&#232;re fois de sa vie, il paie sa libert&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais il s'enfuit. Il s'&#233;vade par la chemin&#233;e. Et il pousse un grand rire. Pendant quelque temps, on perd sa trace. Le vent se l&#232;ve, et Billy dispara&#238;t. Il remplit le d&#233;sert de son hurlement d&#233;chirant. Il s'efface, les d&#233;cors changent, il cuit au soleil, les rayons cr&#232;vent les yeux, rien ne manque dans la plaine immense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne le revit jamais. Il erra entre les montagnes et les plaines. Il louvoya parmi les cactus et leurs couronnes d'&#233;pines. Apr&#232;s le meurtre de Cahill, il quitta d&#233;finitivement l'Arizona pour le Nouveau-Mexique et son aire d'action se fixa lentement au hasard des rencontres. Lorsqu'on songe &#224; l'Ouest, au territoire o&#249; v&#233;cut Billy, on imagine une lande aride, infinie ; il n'en est rien. Toute la vie du petit vagabond tient entre deux bourgades perdues, son monde se r&#233;sume &#224; quelques rues de Lincoln ou de Las Tablas, il suffit d'un cercle d'une centaine de kilom&#232;tres autour de quelques ranchs, de suivre sa trace dans les montagnes d&#233;chiquet&#233;es, et l'on a tout. La vie de Billy tient dans une rondelle de sable. Mais c'est une rondelle grandiose. Les cr&#234;tes en lambeaux, les roches pulv&#233;ris&#233;es par le soleil, les buissons secs, terriblement secs, les gen&#233;vriers.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un enfant marche dans la poussi&#232;re. Il tra&#238;ne autour des fermes, r&#233;clame un bout de pain. Le plus souvent, il repart sans. Billy dut maudire bien des hommes. La main tendue apprend quelque chose, on ne l'oublie jamais. Billy &#233;tait un adolescent aussi tendre et fragile que les autres, il vagabondait, entrait dans les cours des fermes, silencieux, il ouvrait les remises, fouillait le r&#226;telier &#224; la recherche d'&#339;ufs, et les emportait dans la nuit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le plus souvent, il avait faim. Il maudissait les hommes, leur vie simple, la famille. Il aurait voulu leur crever le ventre, puisque d&#233;cid&#233;ment ils ne comprenaient rien ; et lui-m&#234;me ignorait ce qu'ils devaient comprendre. Durant ses longues errances sans but, il s'acoquinait avec de pauvres bougres, des petites frappes, leur racontant le soir, autour du feu, des bribes plus ou moins arrang&#233;es de sa vie, dans un &#233;lan amical sinc&#232;re. Puis, au petit matin, il les abandonnait, apr&#232;s les avoir tout doucement d&#233;pouill&#233;s de leurs bottes et de leur cheval. Et tandis qu'il galopait seul, libre &#224; nouveau, poussant des cris de joie, le vent lui creusait des larmes dans les yeux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il a seize ans. Il dort dehors, sous un buisson, mendie un peu, inspire confiance, trahit ceux qui lui viennent en aide, ne sait s'en emp&#234;cher. D&#232;s qu'il inspire un peu d'affection, un peu d'amour, il d&#233;serte. Il veut se faire ha&#239;r. Nous ne savons rien de cette p&#233;riode de sa vie, mais nous ne savons presque rien de sa vie avant qu'il ne meure. Billy ne nous sera livr&#233; qu'une fois disparu. Alors, on inventera Billy, on lui fabulera une existence glorieuse ou moins glorieuse, on lui donnera sa chance. Mais le jeune Billy, l'adolescent, celui qui a &#233;t&#233; jet&#233; en prison pour avoir vol&#233; un peu de linge, on ne le conna&#238;t pas. On ne conna&#238;t jamais les adolescents. Ils nous &#233;vitent, nous mentent. Tout ce qui est correct, r&#233;gulier, nos lois, nos m&#339;urs, leur font horreur. Et Billy, du fond de son horreur pour nous, de son insondable malheur, de son honn&#234;tet&#233; endurcie, vola du linge et des v&#234;tements miteux. Il aimait prendre ce qui est aux autres, il voulait tout pour lui, essayer les v&#234;tements en vitesse, se regarder dans la glace, s'admirer, froisser le linge, briser le miroir &#224; coups de pied et jeter tout &#231;a dans un trou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos richesses sont faites pour g&#233;mir. Il n'y a rien de plus repoussant que l'abondance. Tout est &#224; nous. Les biens des autres nous appartiennent. Ce qui n'est pas &#224; nous nous appartient depuis toujours. Je suis ce paquet de linge qui tra&#238;ne chez le blanchisseur, cette jument est &#224; moi, ce beau costume m'appelle, ma main se tend, je veux d&#233;chirer quelque chose. D'ailleurs, ne faut-il pas les voler pour vraiment savoir ce que sont les choses ? Ne faut-il pas les prendre si l'on veut savoir &#224; qui elles appartiennent ? Ah ! Je veux sentir ce battement de c&#339;ur en p&#233;n&#233;trant chez quelqu'un d'autre, casser la vitre, forcer la porte. Je veux entrer sans que l'on m'invite. Les maisons sont vides, les mains nues. Tout sera d&#233;truit, et d&#233;truire c'est aimer. Et Billy aimait beaucoup. Il aimait le beau linge, les v&#234;tements bien taill&#233;s. Il n'aimait que l'argent des autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est ainsi qu'il commen&#231;a et termina de vivre. Il se fit rapidement voleur de chevaux. La motte de beurre, le sac de linge, c'&#233;taient des vols pour appeler &#224; l'aide, &#234;tre puni. Mais &#224; pr&#233;sent, il voulait vivre ; et pour vivre, il volait des chevaux, leur fouettait les c&#244;tes, galopait en direction d'un ranch et marchandait sa proie. Et puisque la vie ne rapporte rien, il tirait un coup de r&#233;volver afin d'entendre claquer la poudre dans le n&#233;ant. La nuit, il s'endormait tout &#224; coup, seul, au bord des routes, sous une couverture sale, les pieds couverts d'ampoules. Il ne se lavait pas. Il veillait tard. Au matin, le visage bouffi par le sommeil, les membres lourds, il p&#233;n&#233;trait dans un corral, glissait sous la barri&#232;re et repartait &#224; cru, heureux. C'&#233;tait un voleur. Le plaisir de voler est consid&#233;rable. On ne sait o&#249; l'on va, ni ce que l'on fait. La soir&#233;e termine n'importe o&#249;. On discute avec un inconnu, on lui raconte sa vie. Tout le monde raconte sa vie. Billy aussi raconte sa vie, mais personne ne l'&#233;coute. Le mot &lt;i&gt;desperado&lt;/i&gt; est une d&#233;gradation du mot espagnol &lt;i&gt;desesperado&lt;/i&gt; qui signifie &#8220;d&#233;sesp&#233;r&#233;&#8221;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;QU'EST-CE QUE LA LIBERT&#201; ?&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8705 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L387xH536/jesse-161ba.png?1773250624' width='387' height='536' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;EN OCTOBRE 1877, un mois et demi apr&#232;s le meurtre de Cahill, en compagnie d'une vingtaine de brigands, Billy franchit le R&#237;o Grande. C'est alors qu'il atteignit le comt&#233; de Lincoln o&#249; son existence se heurta &#224; des int&#233;r&#234;ts plus grands que lui. La zone est perdue, sous-peupl&#233;e ; de petites communaut&#233;s blanches arri&#233;r&#233;es s'&#233;taient agglutin&#233;es au Nord, abandonnant pour le moment le Sud aux Mescaleros. C'est l&#224;, au bord du Pecos, autour de Fort Stanton, dans un rayon de quelques dizaines de kilom&#232;tres, que le Kid devait vivre et mourir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans un monde aussi tourment&#233;, o&#249; la d&#233;nivellation sociale est si raide, Billy chercha &#224; se m&#233;nager &#224; coups de colt, d'alliances instables, de vols de b&#233;tail, une marge, un tout petit intervalle, qui devait durer quelques br&#232;ves ann&#233;es et lui procurer on ne sait quelles joies et peines, avant de se terminer par une mort brutale, mais o&#249; malgr&#233; les n&#233;cessit&#233;s p&#233;nibles, le d&#233;nuement parfois, il put conna&#238;tre un &#233;largissement de son existence, s'&#233;tant affranchi en partie des contraintes du travail manuel, pour cet ersatz de libert&#233; que connaissent les voyous ou certains artistes, et qui est toujours cher pay&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
On s'&#233;tonne que le Kid ne soit pas parti plus loin de chez lui. Les vagabonds restent le plus souvent &#224; deux pas de l'endroit qui les a vus na&#238;tre. Ils partent pr&#233;cipitamment, et tombent presque aussit&#244;t. Ils n'explorent pas le monde, ils le fuient. On ne fuit jamais assez loin. On tourne autour de quelque chose.&lt;br class='autobr' /&gt;
On dit que certains oiseaux volent ainsi, par milliers, dans la nuit ou dans le jour. Ils remontent les minces art&#232;res au flanc des falaises, survolent les grands pins, ne se posent jamais vraiment mais planent au-dessus des immenses troupeaux, jusqu'aux monts Sacramento, et l&#224;, face &#224; la paroi sombre de la vie, des murailles soudain poussent en dessous d'eux, dans le ciel ouvert, ils commencent &#224; se laisser tomber, lentement, volent et se cognent les uns aux autres, comme un nuage gronde et cr&#232;ve. Ainsi, Billy. Il r&#244;de parmi les r&#233;cifs de chardons, et rampe, allong&#233; &#224; midi, sous les mangeoires des b&#234;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, le Kid se m&#234;la &#224; une bande de hors-la-loi qui &#233;cumait le Nouveau-Mexique. La bande avait pour chef Jesse Evans, un gamin de vingt ans, &#224; demi cherokee. On braconnait les bleds paum&#233;s, on pillait les fermes, on volait des chevaux. Tous les petits voyous de cette joyeuse bande avaient &#224; peu pr&#232;s v&#233;cu de la m&#234;me mani&#232;re, connu les m&#234;mes &#233;pisodes d'errance, de solitude. Et souvent, la nuit, sans pr&#233;venir, quelques-uns d'entre eux s'en allaient, comme si une blessure honteuse, une douleur d'enfant mal-aim&#233;, obscure, les obligeait malgr&#233; eux &#224; fuir. Ils partaient courir leur chance de leur c&#244;t&#233;, au hasard, rejoignant d'autres copains, bossant une saison dans un ranch, puis dans un autre. Cette errance &#233;tait leur mal&#233;diction, leur salut.&lt;br class='autobr' /&gt;
Billy se sentit revivre. Il n'&#233;tait plus tout &#224; fait seul. Il s'entra&#238;nait &#224; tirer, &#224; monter &#224; cheval. Il devenait habile. C'est une grande satisfaction de savoir tirer, de disposer d'un tel outil, d'en avoir la ma&#238;trise. Et puis un r&#233;volver, ce n'est pas n'importe quel outil, c'est un outil qui vous lib&#232;re de tous les autres. Plus besoin de porter les ballots de paille, plus besoin de faucher, de clouer, de piocher, une arme &#224; feu lib&#232;re du travail manuel auquel on &#233;tait condamn&#233;. Billy est libre. &#192; la mani&#232;re des petits truands, il jouit d'une libert&#233; pr&#233;caire, fragile. Mais peu importe ! On d&#233;fonce les serrures pour entrer, on pi&#233;tine le travail des autres. La violence est indispensable &#224; la libert&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Il existe une photographie merveilleuse, une photographie de Jesse Evans, lacune parmi les lacunes. Au centre de la photographie, le jeune homme se tient assis, tandis qu'une jeune fille, debout derri&#232;re lui, tient n&#233;gligemment un r&#233;volver. Ils nous regardent sans respect. Ils nous narguent, ils sont jeunes, insolents, terriblement insolents. &#192; leur mani&#232;re, ils sont beaux. Elle, avec son petit nez rond, son sourire, son flingue. Lui, avec son allure n&#233;glig&#233;e, son air assur&#233; de fain&#233;ant et de fripouille que plus rien n'impressionne. Ils sont au-del&#224; du d&#233;contract&#233;, au-del&#224; du rel&#226;ch&#233;, au-del&#224; de tout ce que la d&#233;sob&#233;issance elle-m&#234;me autorise. Ils ont du charme. Tout est mise en sc&#232;ne ici, et tout est naturel. Ils posent d'instinct. Ils sont un r&#233;sum&#233; somptueux de l'Am&#233;rique. Ils sont libres, insolents et libres, et ils nous signifient notre cong&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au sommaire de leur vie se trouve cette effronterie gigantesque, vaine et gigantesque, cette hardiesse inutile. Ils sont une insulte &#224; l'ordre, &#224; la carri&#232;re, &#224; la famille, &#224; tout ce qui leur a manqu&#233;. Et depuis cette photographie merveilleuse, il lui murmure devant nous, &#224; elle, mena&#231;ante et jolie, qu'il faudrait faire &#233;clater les t&#234;tes de pipe, toutes les t&#234;tes de pipe, les petits ma&#238;tres, les grands, tous ! Et il ajoute en souriant qu'il faudrait aussi faire sauter toutes les banques, cambrioler le monde et buter tous les flics. Oui. Les orphelins savent &#231;a. Ils savent qu'il faut &#234;tre fou et mordre. Oui, Jesse Evans mordait. Il mordait. Il &#233;tait fou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cela, Jesse Evans. Le produit d'une &#233;poque et d'un lieu o&#249; l'on put devenir riche, plus riche qu'on ne le fut jamais dans l'Histoire humaine, et en quelques instants. Et Jesse Evans, le petit voyou, n'est rien d'autre que l'instrument de base de cette accumulation prodigieuse, il n'est rien qu'un comparse secondaire, et il tire sa libert&#233; folle et factice d'une parenth&#232;se de temps o&#249; une forme violente de libert&#233; et de d&#233;sordre, qu'on n'avait jamais connue auparavant et qui n'est certes pas d&#233;pourvue de charme, fut n&#233;cessaire &#224; l'&#233;tablissement brutal des plus durables in&#233;galit&#233;s. Et c'est cela que l'on voit sur la fabuleuse photographie. Dans le visage de Jesse, on aper&#231;oit la richesse, mais &#224; l'envers, dans le sourire impudent de la jeune femme, on aper&#231;oit la Constitution des &#201;tats-Unis, mais &#224; l'envers. C'est comme si nous nous entendions parler &#224; l'envers, promettre &#224; l'envers, pisser &#224; l'envers. Leurs visages sont ce dont les livres r&#234;vent. Mais les livres ne sont rien. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les mots ne veulent rien dire que merde. Et la jeune fille le sait, et c'est &#231;a qui la fait sourire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le &lt;i&gt;desperado&lt;/i&gt; est la figure d&#233;prav&#233;e du &lt;i&gt;self made man&lt;/i&gt;, il en est l'illustration, mais inaccomplie. Il n'arrive &#224; rien. Il part de trop bas. Il est venu au monde trop tard. Il est l'homme r&#233;solument moderne, et c'est pourquoi il se livre tout entier, &#233;perdu. Et puisque la soci&#233;t&#233; n'est jamais rien d'autre que la contrefa&#231;on de ses principes, aussit&#244;t la concurrence d&#233;g&#233;n&#232;re en tueries, la libert&#233; se frelate en crimes, et l'Histoire de l'Am&#233;rique sera un sc&#233;nario de Frank Capra jou&#233; par des voleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Regarde la vie de travers. Attaque les banques, bute les flics, picole, casse les vitrines &#224; coups de r&#233;volver, pisse sur les pieds des cons. Ah ! Jesse Evans, po&#232;me, imb&#233;cile, tu es intraduisible en mots, comme ce petit tas de lumi&#232;re sur le plancher, comme cet urinoir &#224; l'envers ! Pauvre Jesse, on t'aime bien, tu nous invites, tu payes &#224; boire, et puis tu files sans r&#233;gler l'addition. Un an plus tard, te revoil&#224;, la gueule enfarin&#233;e, pauvre Jesse, tu as pris un coup de vieux, on dirait que tu as vingt-cinq ans, vieux clown, on s'embrasse et c'est reparti. Avec Rockefeller, &#233;videmment, c'est moins dr&#244;le, il ne pense qu'au p&#233;trole, &#224; standardiser son huile, ses gaz, pauvre Rockefeller. On raconte qu'&#224; la fin, il ne buvait plus que du lait de femme, on raconte encore qu'une fois ses invit&#233;s partis, les rares fois o&#249; il en avait, le milliardaire piochait dans les assiettes et terminait les restes.&lt;br class='autobr' /&gt;
On raconte aussi qu'&#224; la mort de John Pierpont Morgan, le c&#233;l&#232;bre banquier, ton contemporain, la Bourse de New York aurait suspendu pendant deux heures son activit&#233; en signe de deuil, au passage du convoi fun&#232;bre. Mais toi, Jesse, pauvre con, on ignore si tu es n&#233; dans le Missouri ou au Texas, si tes parents &#233;taient de faux-monnayeurs ou d'honn&#234;tes fermiers, ni pourquoi tu as si mal tourn&#233;, toi qui aurais pu &#234;tre caissier &#224; la banque Morgan au lieu de buter tant de braves gens, pour finalement, en 1882, myst&#233;rieusement dispara&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah, cette photo est merveilleuse. Elle est triste et merveilleuse. Ils nous regardent avec horreur. Ils sont le solde invisible de l'Histoire, les colonnes vides de la grande comptabilit&#233;. Mais ils se rebiffent. Ils veulent nous faire la peau, ils veulent nous piquer notre pognon et le flamber &#224; El Paso, ou dans n'importe quel autre bled. C'est qu'ils veulent tout, ils ne savent pas ce qu'ils veulent, ils ne veulent rien, ils vont mourir. Alors, ils profanent tout ce qu'ils touchent. Les victimes ont pour elles la piti&#233; du monde, l'identification de tous. Les petits criminels, eux, n'ont personne. Ils n'int&#233;ressent pas, leur sort est jou&#233;, leurs vies sont vaines, qu'ils disparaissent derri&#232;re les barreaux, qu'on les lynche, peu importe, ils sont vou&#233;s au n&#233;ant. Et c'est depuis ce n&#233;ant, justement, qu'ils nous regardent, Jesse Evans et sa copine fabuleuse. Elle, avec son petit sourire et son r&#233;volver, lui, l'homme d&#233;sarm&#233;, et encore plus inqui&#233;tant de l'&#234;tre et de lui avoir confi&#233;, &#224; elle, le colt, et lui tenant tendrement la main.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un jour, les orphelins du monde se r&#233;veilleront au petit matin. Ils glisseront six balles dans le barillet et enfileront leur p&#233;toire dans leur froc, puis ils prendront le m&#233;tro sans payer et iront buter l'un le pr&#233;sident des &#201;tats-Unis, l'autre le directeur d'une multinationale, le troisi&#232;me le sh&#233;rif du comt&#233; ; et, vers dix heures du mat, ils auront braqu&#233; toutes les banques, cass&#233; toutes les vitrines et tu&#233; tous les cons. Il n'y aura plus un pr&#233;sident sur terre, plus un directeur de cabinet, plus un chef quelconque. Alors, Jesse Evans retournera dans son caboulot de Santa Fe, il fera un clin d'&#339;il &#224; la vieille rombi&#232;re qui tient la caisse, et il r&#233;glera l'addition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://actes-sud.fr/catalogue/les-orphelins-021514&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Les orphelins&lt;/i&gt;, &#201;ric Vuillard, &#201;ditions Actes Sud, 2026.&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous pouvez suivre le podcast de ces lectures versatiles sur les diff&#233;rents points d'acc&#232;s ci-dessous : &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://anchor.fm/s/24d0b3d4/podcast/rss&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;RSS&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://podcasts.apple.com/fr/podcast/en-lisant-en-%C3%A9crivant/id1517222611&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Apple Podcast&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/c/PierreM%C3%A9nard/podcasts&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Youtube&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.deezer.com/fr/show/1001542221&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Deezer&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://open.spotify.com/episode/5ItGd0Gb92KVQOcyRpsVtj&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Spotify&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Un chien arrive, de Camille Ruiz</title>
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		<dc:date>2026-04-10T07:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre M&#233;nard</dc:creator>


		<dc:subject>Biographie</dc:subject>
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		<dc:subject>Soci&#233;t&#233;</dc:subject>

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&lt;p&gt;Camille Ruiz observe au quotidien son chien Ziggy, un grand golden retriever aux &#171; longs poils couleur plage &#187;, dans ce livre qui avance par fragments, m&#234;lant souvenirs, lectures et sc&#232;nes de promenade. &#192; travers cette relation singuli&#232;re, l'autrice interroge &#233;galement les m&#233;canismes de domination qui traversent nos soci&#233;t&#233;s, du corps f&#233;minin au corps animal. Une r&#233;flexion sensible et brillante sur l'attention, l'attachement, pour &#171; rendre &#233;trange ce qui est familier, familier ce qui est (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/sensation" rel="tag"&gt;Sensation&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/societe" rel="tag"&gt;Soci&#233;t&#233;&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L150xH84/en_lisant_en_e_crivant_36_2_-395bf.png?1775804419' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_8696 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L75xH119/ruiz_zig-couv_web-new-800x_2_-bcf6b.jpg?1772450588' width='75' height='119' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Camille Ruiz observe au quotidien son chien Ziggy, un grand golden retriever aux &#171; longs poils couleur plage &#187;, dans ce livre qui avance par fragments, m&#234;lant souvenirs, lectures et sc&#232;nes de promenade. &#192; travers cette relation singuli&#232;re, l'autrice interroge &#233;galement les m&#233;canismes de domination qui traversent nos soci&#233;t&#233;s, du corps f&#233;minin au corps animal. Une r&#233;flexion sensible et brillante sur l'attention, l'attachement, pour &#171; rendre &#233;trange ce qui est familier, familier ce qui est &#233;trange. &#187; Un livre &#171; dessinant une carte de rencontres, d'anecdotes, de lieux se mettant &#224; jour, creusant le sens du verbe tenir : dans le monde, se tenir, tenir au monde, montrer comme nous y tenons - autant que possible &#224; l'&#233;coute. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://editions-corti.fr/livres/un-chien-arrive&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Un chien arrive&lt;/i&gt;, Camille Ruiz, &#201;ditions Corti, 2026.&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip_document_8702 spip_document spip_documents spip_document_video&#034;&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt;
&lt;div class=&#034;video-intrinsic-wrapper&#034; style='height:0;width:640px;max-width:100%;padding-bottom:56.25%;position:relative;'&gt; &lt;div class=&#034;video-wrapper&#034; style=&#034;position: absolute;top:0;left:0;width:100%;height:100%;&#034;&gt; &lt;video class=&#034;mejs mejs-8702&#034; data-id=&#034;54ea2539b8aa04d87dcad5ed99ab84ad&#034; data-mejsoptions='{&#034;iconSprite&#034;: &#034;plugins-dist/medias/lib/mejs/mejs-controls.svg&#034;,&#034;alwaysShowControls&#034;: true,&#034;pluginPath&#034;:&#034;plugins-dist/medias/lib/mejs/&#034;,&#034;loop&#034;:false,&#034;videoWidth&#034;:&#034;100%&#034;,&#034;videoHeight&#034;:&#034;100%&#034;,&#034;duration&#034;:950}' width=&#034;100%&#034; height=&#034;100%&#034; poster=&#034;local/cache-vignettes/L640xH360/en_lisant_en_e_crivant_36_-82dc6.png?1773083776&#034; controls=&#034;controls&#034; preload=&#034;none&#034; &gt; &lt;source type=&#034;video/mp4&#034; src=&#034;IMG/mp4/en_lisant_un_chien_arrive_camille_ruiz.mp4&#034; /&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L500xH281/en_lisant_en_e_crivant_36_-82dc6-c5a35.png?1775804419' width='500' height='281' alt='Impossible de lire la video' /&gt; &lt;/video&gt; &lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
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&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;br&gt;
&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://open.spotify.com/episode/3Ts44DVzIhfgwPo4aXGwt5?si=_bQDhAhMQ8S1aa5SHTEWjw&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Extrait du texte &#224; &#233;couter sur Spotify&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; &lt;br&gt;
&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_3089 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt;
&lt;a href=&#034;https://open.spotify.com/episode/3Ts44DVzIhfgwPo4aXGwt5?si=_bQDhAhMQ8S1aa5SHTEWjw&#034; class=&#034;spip_out spip_doc_lien&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L35xH35/anchor-52133.png?1739520156' width='35' height='35' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;br&gt;
&lt;br&gt;
&lt;br&gt;
&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Se souvenir d'avoir &#233;t&#233; un chien (1)&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les chiens vivent tout pr&#232;s de nous, mais en marge du monde des mots, et c'est quelque chose qu'ils ont en commun avec les tr&#232;s jeunes enfants. D'ailleurs, le langage que nous employons pour nous adresser aux b&#233;b&#233;s ressemble beaucoup &#224; celui que nous destinons aux chiens, et aux animaux domestiques en g&#233;n&#233;ral. Il semblerait que, dans toutes les soci&#233;t&#233;s, et &#224; toutes les &#233;poques, nous ayons modul&#233; nos voix pour leur faire chanter la langue imaginaire des nourrissons et des b&#234;tes, comme si leurs mondes &#233;taient voisins, et qu'il fallait emprunter un m&#234;me itin&#233;raire et un m&#234;me v&#233;hicule pour leur rendre visite. Comme l'observe Charles St&#233;panoff dans &lt;i&gt;Attachements&lt;/i&gt;, nous adoptons un ton plus aigu, nos intonations se font chantantes, nos phrases sont simplifi&#233;es et se terminent souvent sur le mode interrogatif, et nous avons tendance &#224; &#171; remplir les blancs &#187; en simulant la r&#233;ponse du nourrisson ou de l'animal. Ainsi, nous les exposons &#224; la m&#234;me musique compensatoire, qui pr&#233;pare l'acquisition du langage ou affirme le lien existant malgr&#233; tout, comme si nous devions le r&#233;v&#233;ler &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me de leur silence, sous-titrant et rejouant pour nous- m&#234;mes la langue muette que nous croyons entendre dans leurs voix.&lt;br class='autobr' /&gt;
St&#233;panoff formule l'hypoth&#232;se selon laquelle les b&#233;b&#233;s humains seraient si diff&#233;rents des adultes, &#224; la fois physiquement et dans leur mani&#232;re d'appr&#233;hender le monde, que nous pourrions dire qu'ils sont &#171; extrahumains &#187;, presque qu'ils appartiennent &#224; une autre esp&#232;ce. Ainsi, nous devons &#171; anthropomorphiser &#187; nos b&#233;b&#233;s jusqu'&#224; ce qu'ils deviennent nos semblables, et notre parentalit&#233; serait assimilable &#224; une &#171; relation inter-esp&#232;ce &#187;. Cette exception dans le monde animal, coupl&#233;e &#224; notre maternage ouvert et coop&#233;ratif ainsi qu'&#224; une capacit&#233; &#224; se projeter dans d'autres mondes que les n&#244;tres, notamment &#224; des fins de pr&#233;dation et de chasse, aurait favoris&#233; chez nous une dis- position &#224; adopter d'autres animaux, en les apprivoisant, ou en les domestiquant. Edward O. Wilson fait remarquer, dans &lt;i&gt;Biophilie&lt;/i&gt;, que les loups pr&#233;sentent une caract&#233;ristique commune avec l'esp&#232;ce humaine : nous sommes, &#224; l'origine, deux types de &#171; pr&#233;dateurs empathiques &#187;, sensibles par n&#233;cessit&#233; aux humeurs et aux milieux d'autres animaux. C'est &#224; travers cette br&#232;che que leurs descendants les chiens se seraient infiltr&#233;s dans nos soci&#233;t&#233;s, profitant de la propension humaine &#224; soigner des &#234;tres diff&#233;rents, et &#224; former avec eux de v&#233;ritables relations d'attachements, voire de parent&#233; et d'amour.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je me souviens quand moi aussi j'&#233;tais tr&#232;s muette, avant de devenir humaine. J'imagine que j'&#233;tais un b&#233;b&#233; triste. Mon p&#232;re avait un chien qui lui suffisait, et ma m&#232;re ne voulait pas de fille. J'&#233;tais une petite fille d&#233;j&#224; secr&#232;te. Je craignais d'avoir d&#233;rang&#233; le monde. Pour me bercer mes parents faisaient le tour du quartier en voiture, mais je me r&#233;veillais d&#232;s qu'ils coupaient le moteur. Sentir encore la tranche des vibrations nocturnes, les variantes de nuit bleue qui d&#233;filent dans les rues du petit village, le champ magn&#233;tique des bras de ma m&#232;re, ceux de mon p&#232;re, leur d&#233;votion ordinaire - tendresse m&#233;canique de la voiture qui m'&#233;loigne et me berce hors de la continuit&#233; de ces bras. Gaspard nous attendait derri&#232;re la porte d'entr&#233;e, et se demandait pourquoi tous partaient en balade, et lui ne partait pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
Parfois, il me semble qu'un mutisme et une m&#233;lancolie ancienne nous entourent, Ziggy et moi, comme un berceau. Mais quand l'envie de pleurer monte, mon chien ne peut rien faire, et je ne peux rien lui dire. Aussi, la suppos&#233;e tristesse dans son regard, quand je referme sur lui la porte, entra&#238;n&#233;e dans une part de monde o&#249; il ne peut pas m'accompagner, o&#249; nous sommes diminu&#233; es l'un e de l'autre, moi dans ma vie, lui dans sa vie qui m'attend. Ziggy ne peut pas m'expliquer s'il est triste ou non. Je ne peux pas lui expliquer que je reviens. J'esp&#232;re qu'il y a un endroit en lui o&#249; je reviens toujours, une partie solide et ronde comme une certitude. Partout o&#249; l'apprivoisement a &#233;t&#233; pratiqu&#233;, rel&#232;ve Charles St&#233;panoff, sa r&#233;ussite d&#233;pendait toujours d'un peu de contrainte, et d'un peu d'affection. Car en usant de l'affection seule, on prendrait le risque que l'animal reste trop ind&#233;pendant, attach&#233; &#224; sa vie sauvage. Au contraire, l'exercice d'une contrainte que ne viendraient pas compenser des gestes affectueux pourrait le faire mourir de tristesse. Je pense souvent &#224; la contrainte que nous exer&#231;ons les uns sur les autres. Petit &#224; petit elle devient habituelle, supportable, se fond dans le soin. Souvent c'est comme s nous &#233;tions soulag&#233;es, apr&#232;s une longue promenade dehors, de n'avoir pas d'autre choix que de rentrer &#224; la maison, et d'&#234;tre berc&#233;&#183;es par quelqu'un qui nous parle.&lt;br class='autobr' /&gt;
La premi&#232;re fois que j'ai laiss&#233; Ziggy, il avait environ six mois. Piero et moi avions pr&#233;vu de partir hors de Bras&#237;lia pour quelques jours, dans une maison perdue au milieu du &lt;i&gt;cerrado&lt;/i&gt;, o&#249; il n'&#233;tait pas tr&#232;s pratique d'emmener un jeune chiot fou. Le jour du voyage, sur la route pour le d&#233;poser dans une pension canine, je fus envahie par l'angoisse de n'&#234;tre pas en mesure de lui expliquer pourquoi, ni combien de temps nous allions nous absenter. Quand la voiture s'&#233;loigne et que mon chien reste, un trou se creuse entre mon ventre et ma poitrine. &#192; l'int&#233;rieur, il y a l'image d'un tout petit b&#233;b&#233; dans un lit &#224; barreaux. Pendant les trois heures qui nous s&#233;parent de notre destination, je pleure de grosses larmes incontr&#244;lables, berc&#233;e par le mouvement de la route. J'&#233;tais dans le trou face &#224; l'image du b&#233;b&#233;, celui qui ne comprend pas. Je pleurais pour Ziggy, qui certainement ne comprenait pas. Sans explication, tout d&#233;part me semble un abandon. Bien s&#251;r, ce n'&#233;tait pas exactement cet abandon-l&#224;, celui que je commettais, qui me partageait le c&#339;ur, bien s&#251;r bien s&#251;r que le trou &#233;tait ancien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Deux r&#234;ves&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Je prom&#232;ne Ulysse, qui est mort il y a quatre ans, et Ziggy, je les prom&#232;ne dans la mer, mais comme ils sont tous deux tr&#232;s gros et un peu dangereux, chacun &#224; leur mani&#232;re, j'en prends un sous chaque bras et je nage comme &#231;a, avec mes deux chiens comme des bou&#233;es. Je dois faire tr&#232;s attention car dans la mer il y a plein d'enfants, et les chiens ont quand m&#234;me de grosses pattes. Dans la foule des baigneurs je croise une des &#233;ditrices de mon recueil de po&#233;sie, elle flotte dans l'eau et tient un nourrisson dans ses bras, elle a l'air impressionn&#233;e que je nage avec deux chiens si grands, je lui dis &lt;i&gt;oh &#231;a ne doit pas &#234;tre aussi difficile que de s'occuper d'un b&#233;b&#233;&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
2. J'ai l'&#226;ge d'&#234;tre au coll&#232;ge ou au lyc&#233;e, je suis avec d'autres &#233;l&#232;ves dans la grande salle du cin&#233;ma pr&#232;s de la rivi&#232;re, dans la petite ville de mon enfance. Le cin&#233;ma s'appelle L'&#201;den. Nous suivons une sorte de cours magistral, assis es dans les strapontins rouges. La salle est pleine, je me trouve dans une des rang&#233;es du milieu, une professeure est sur l'estrade : elle va nous demander de faire des gestes tr&#232;s r&#233;p&#233;titifs, et la plupart de ces gestes produiront un son. Nous sommes organis&#233;&#183;es &#224; la mani&#232;re d'un orchestre. Il y a une peur diffuse, une tension traverse les corps. Je comprends qu'un geste va bient&#244;t m'&#234;tre assign&#233;, et lorsque ce sera fait, je ne pourrai pas m'arr&#234;ter. Si jamais je cesse de faire le geste, quelque chose d'ind&#233;fini et de grave m'arrivera. La professeure passe dans les rang&#233;es, elle me donne mon geste : il s'agit de souffler dans un petit bec de fl&#251;te et de produire un son aigu. Le bec en question est tout ab&#238;m&#233;, presque m&#226;ch&#233;, mordu, comme si d'autres personnes l'avaient d&#233;j&#224; port&#233; &#224; la bouche. Je commence &#224; souffler, le son est tr&#232;s aga&#231;ant. Les rideaux autour de l'&#233;cran s'&#233;cartent doucement, et une phrase s'affiche, toute seule, en caract&#232;res noirs sur l'&#233;cran blanc : &lt;i&gt;This is your typical Adam and Eve story and yet you don't find the exit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Zones interm&#233;diaires&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand les personnages du &lt;i&gt;Stalker&lt;/i&gt; d'Andrei Tarkovski arrivent dans la Zone, il y r&#232;gne un grand silence, jusqu'&#224; ce que retentissent au loin des aboiements de chiens, ou hurlements de loups, interrompant les conversations humaines. Le plan suivant s'ouvre au ras du sol : on entend les pas lents du Stalker rest&#233; hors champ, la cam&#233;ra se redresse lentement vers un arbre couvert de toiles d'araign&#233;es. Puis le Stalker s'agenouille parmi les fleurs et les herbes hautes, dans un geste qui semble &#234;tre de soulagement et de recueillement. Nous sentons qu'il est quelque part de connu, sans parvenir &#224; d&#233;terminer si cette familiarit&#233; est un attachement choisi, ou une contrainte. La Zone est un lieu s&#233;par&#233; du monde, sous surveillance militaire, dont l'entr&#233;e est interdite. On dit qu'au milieu se trouverait une &#171; Chambre &#187; &#187; qui permettrait d'exaucer le d&#233;sir le plus cher de ses visiteurs. &#192; l'int&#233;rieur de la Zone, la r&#233;alit&#233; est suspendue. Elle ob&#233;it &#224; des lois propres, que personne ne semble comprendre tout &#224; fait, mais que certains ont appris &#224; apprivoiser : les Stalkers sont des guides vivant un pied dans le monde r&#233;el et un pied dans la Zone.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un chien traverse le film et me trouble, comme tous les chiens. Au cours d'une c&#233;l&#232;bre s&#233;quence, presque &#224; l'exact milieu du film, il fait sa premi&#232;re apparition. Nous l'observons trottiner dans l'eau et se diriger vers les trois hommes allong&#233;s, en inclinant l&#233;g&#232;rement la t&#234;te, comme s'il &#233;tait interpell&#233; par le son de leur voix. Le chien approche, mais les, personnages ne semblent pas le voir ; ils n'apparaissent d'ailleurs jamais dans le m&#234;me plan. Puis nous basculons dans un encha&#238;nement de s&#233;quences dont la coloration s&#233;pia, coupl&#233;e &#224; l'entr&#233;e de la musique, semble indiquer qu'elles correspondent &#224; un r&#234;ve ou une image mentale du Stalker. La courte dur&#233;e des plans contraste avec l'&#233;tirement qui pr&#233;c&#232;de et installe un inconfort. Le Stalker est allong&#233; dans l'eau, le chien s'approche de lui. Peut-il le voir, ou est-il comme les autres ? Ou le chien existe-t-il seulement comme souvenir, sensation, hallucination ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout au long du film, rien ne prouve que la Zone - qui appara&#238;t comme un environnement &#224; la fois bucolique et inqui&#233;tant, o&#249; la v&#233;g&#233;tation et les ruines s'entrem&#234;lent, couv&#233;es par la brume - poss&#232;de les pouvoirs qu'on lui pr&#234;te. Et l'image du chien de &lt;i&gt;Stalker&lt;/i&gt;, aux possibles allures de loup, sans savoir s'il est mena&#231;ant ou amical, cr&#233;ature entre deux mondes, attise notre h&#233;sitation et renforce nos questionnements sur la nature du lieu : la Zone est-elle revenue &#224; l'&#233;tat sauvage, au point qu'elle soit devenue hors de contr&#244;le, si naturelle qu'elle deviendrait surnaturelle ? Ou est-elle au contraire un environnement d&#233;grad&#233;, le r&#233;sultat d'une technologie humaine ? Et le chien, est-il le chien d'une des personnes disparues dans la Zone ? Est-ce le cadavre de son ma&#238;tre qu'il garde quand, pr&#232;s de la Chambre, nous le voyons couch&#233; et g&#233;missant aupr&#232;s d'ossements humains ? En tout cas, il semble r&#233;agir aux voix et intonations des personnages, plus que ces derniers ne r&#233;agissent &#224; lui. Il semble ouvert au monde des hommes, de la m&#234;me mani&#232;re que le Stalker est ouvert &#224; la Zone.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai souvent pens&#233; que la Zone ressemblait &#224; l'aire transitionnelle de Winnicott : il est impossible de dire si elle rel&#232;ve du monde ext&#233;rieur ou d'un monde int&#233;rieur, de ce qui est per&#231;u ou projet&#233;. Les ph&#233;nom&#232;nes transitionnels d&#233;passent ce que l'on associe au c&#233;l&#232;bre objet transitionnel : un doudou, une mascotte, un jouet, que l'enfant &#233;lit. Pour &#234;tre transitionnel, cet objet doit &#234;tre porteur du paradoxe non r&#233;solu : il est impossible de d&#233;terminer s'il a &#233;t&#233; &#171; trouv&#233; ou cr&#233;&#233; &#187;, et cette ambigu&#239;t&#233; n'est jamais questionn&#233;e, ni par l'enfant, ni par son entourage. &#192; l'&#226;ge o&#249; le b&#233;b&#233; prend petit &#224; petit conscience des limites entre son corps et celui de sa m&#232;re, et par l&#224; m&#234;me de l'existence d'un environnement hors de son contr&#244;le, l'aire transitionnelle offre un espace o&#249; les deux r&#233;alit&#233;s, int&#233;rieure et ext&#233;rieure, peuvent coexister sans conflit, et o&#249; il peut faire l'exp&#233;rience de sa propre cr&#233;ativit&#233;. Peut-&#234;tre que la Zone existe parce que nous la cr&#233;ons, comme l'affirme le Stalker : &#171; C'est &#231;a la Zone, &#224; chaque instant, elle est telle que nous l'avons faite, (...) par notre propre &#233;tat d'esprit. (...) Tout ce qui se passe ici d&#233;pend non de la Zone, mais de nous &#187;. Mais nous ne l'aurions pas cr&#233;&#233;e si elle n'avait pas &#233;t&#233; d&#233;j&#224; l&#224;.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est s&#251;rement parce que je doute moi-m&#234;me de ma propre existence, de ma r&#233;alit&#233;, que mes s&#233;parations d'avec Ziggy sont v&#233;cues comme des discontinuit&#233;s. J'ai de lui des photos, des poils qui s'accrochent aux v&#234;tements, des amulettes, des petites statuettes de chien que j'emm&#232;ne partout. Si je les oublie, quelque chose de grave arrivera. Pourtant, je sais bien que Ziggy continue. Le fait de parler tout le temps de lui tisse un r&#233;seau d'affection dans lequel mes proches sont comme pris au pi&#232;ge. Mais c'est moi qui m'effrite et me d&#233;sint&#232;gre. Sans langage commun, comment puis-je survivre en Ziggy quand je m'absente ? Et m&#234;me si j'&#233;tais parvenue &#224; lui dire, est-on jamais certain que l'autre revient ? Je ne peux pas savoir ce que ressent mon chien, dans sa pension pour chiens. Je peux deviner qu'il attend, mais je peux aussi deviner qu'il n'attend pas. J'ai lu un article, je ne sais plus o&#249;, qui disait que contrairement au lieu commun, les chiens poss&#232;dent bien une certaine notion du temps. Ils sentent les fluctuations dans l'air, les modulations du jour et des saisons. Je ne saurais dire ce que j'esp&#232;re le plus : qu'il sente, ou qu'il ne sente pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le Stalker sort de la Zone accompagn&#233; du chien noir. On se demande si c'&#233;tait l&#224; son souhait le plus cher : avoir un compagnon capable, comme lui, de naviguer dans la Zone ? Dans l'appartement de Marseille, &#224; chaque fois que l'homme avec qui je vivais n'obtenait pas ce qu'il voulait, je voyais son visage se fermer. Je n'&#233;tais pas arm&#233;e pour n&#233;gocier le monde avec un visage qui se ferme. Quand la crise s'annonce, je me concentre sur Pompidog, que je fais bouger, parler, que j'installe comme un personnage du quotidien, au point que mes parents, mes fr&#232;res, me demandent de ses nouvelles, et que je leur envoie des photos. Parfois je suis prise d'un grand amour et d'une grande piti&#233; pour cet objet avec lequel je communique secr&#232;tement. Je trouve &#231;a triste pour un chien, d'&#234;tre enferm&#233; dans un corps de peluche, de ne pas pouvoir vivre sa vraie vie. Je ne me rends pas compte que j'ai de la peine pour moi-m&#234;me. J'ai tra&#238;n&#233; Pompidog comme un tr&#233;sor ramolli pendant des ann&#233;es, longtemps apr&#232;s Marseille. Ce n'est qu'avec Ziggy que je l'oublie &#224; sa juste mesure. Ou qu'il trouve enfin son corps, et que je trouve le mien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Ziggy &#233;coute la radio&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant longtemps, je suis perdue face &#224; Ziggy. Je comprends mal ses besoins, ses demandes, et lui ne comprend pas la mani&#232;re dont j'essaye de r&#233;pondre &#224; ce que je ne comprends pas. Il me suit partout, me mordille les mains, essaye de capturer mon attention. Je lui demande &lt;i&gt;mais qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce qu'il y a ?&lt;/i&gt; Puisqu'il m'observe en silence, l'espace s'ouvre pour que je le comble, et je commence &#224; commenter tout ce qu'il fait et tout ce que je fais, lui disant qu'on va bient&#244;t sortir, que je sais qu'il a faim, qu'il mangera plus tard, qu'il est un bon chien, que le temps est chaud, que je dois travailler, qu'il ne faut rien manger par terre, que je l'aime, qu'il est le plus beau. Une &#233;ducatrice canine m'avait fait la remarque : il faudrait que j'arr&#234;te de parler autant &#224; mon chien. Si je veux vraiment m'adresser &#224; lui, il est primordial de condenser mon usage de la parole en mots choisis, que j'aurais fait en sorte de lui apprendre. Sinon, ma voix se noie dans les bruits ext&#233;rieurs, elle devient pour lui &#171; comme la radio &#187;. Ce bourdonnement l'emp&#234;che de m'&#233;couter vraiment, de pr&#234;ter attention &#224; ce que je vais lui demander, lorsque je lui demande quelque chose. Il faudrait tendre vers son silence, faire preuve de coh&#233;rence : dans nos interpellations, mais aussi dans nos gestes muets, nos postures. Nos communications humaines sont telle- ment tourn&#233;es vers le mot, vers la capacit&#233; &#224; dire, que nous oublions souvent que tout parle : nos attitudes, nos regards, m&#234;me nos odeurs. Les chiens nous lisent en continu, nous devinent et nous doublent. C'est une autre forme d'astuce, une habilet&#233; plus g&#233;niale encore que celle de savoir former des sons qui sont des mots. Lire le fant&#244;me du geste avant le geste, la parole avant la parole.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un jour, pr&#232;s de la place de la Nation o&#249; je marchais avec Ziggy, une jeune femme d'une vingtaine d'ann&#233;es m'interpelle pour me parler de chiens, ce qui est une chose plut&#244;t commune. Sa voix assur&#233;e et son aplomb me laissent penser qu'elle poss&#232;de une autorit&#233; en la mati&#232;re. Je me dis qu'elle est peut-&#234;tre une professionnelle des comportements canins, ou en tout cas, passionn&#233;e par la question. Apr&#232;s une s&#233;rie d'affirmations dans lesquelles je ne d&#233;c&#232;le rien d'&#233;trange ni de particuli&#232;rement int&#233;ressant, elle me dit &lt;i&gt;et surtout, il faut beaucoup, mais alors beaucoup leur parler&lt;/i&gt;. Je repense &#224; ce que m'avait dit l'&#233;ducatrice, et je l'interromps : &lt;i&gt;ah bon, vous croyez ? J'ai justement entendu le contraire... &lt;/i&gt; J'esp&#233;rais secr&#232;tement que quelqu'un de qualifi&#233; vienne contredire cette affirmation. J'esp&#233;rais qu'elle me dise qu'en fait, depuis le d&#233;but, ce que je fais avec Ziggy est exactement juste, qu'il faut l'inonder de parole. C'est alors que mes yeux croisent les siens. Il y a &#224; l'int&#233;rieur ce l&#233;ger d&#233;calage, une rondeur trop ronde, une excitation bizarre qui vient percer l'enveloppe contenant ma honte, et la honte se r&#233;pand dans mon corps. Le ton de sa voix reste neutre et pos&#233; : &lt;i&gt;Ah mais oui. Il faut beaucoup leur parler. Vous avez d&#233;j&#224; vu Beethoven, le film ? Les enfants dedans, ils parlent tout le temps &#224; leur chien. Et c'est pour &#231;a qu'il devient tr&#232;s intelligent. Vous avez vu quand il sauve le petit dans la piscine ?&lt;/i&gt; Je l'&#233;coute pendant un moment, en hochant la t&#234;te, puis je la remercie. En m'&#233;loignant, je vois qu'elle entre dans une tente fix&#233;e de mani&#232;re pr&#233;caire entre une barri&#232;re et la chauss&#233;e, et qu'elle marche pieds nus.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'apprends malgr&#233; moi &#224; rester longtemps silencieuse aupr&#232;s de Ziggy. Lors de nos escapades, quand je trouve un lieu suffisamment vide, un temps suffisamment seul, il m'arrive de ressentir une forme d'ivresse de silence, de pl&#233;nitude amniotique, comme si j'&#233;tais dans un environnement absolument bon, un environnement &#224; notre exacte mesure. Nous marchons parfois c&#244;te &#224; c&#244;te, parfois le chien me devance. J'ai l'image de cette promenade &#224; Sao&#251;, quand nous montons Ziggy et moi parmi les gen&#234;ts, et que les montagnes se d&#233;coupent dans le soir, que le vent gr&#233;sille. Alors je sens diminuer l'intensit&#233; que j'accorde &#224; la langue, et par vases communicants, se renforcer l'attention &#224; d'autres d&#233;tails, comme une c&#233;cit&#233; temporaire renforcerait notre ou&#239;e et notre odorat. Le corps de Ziggy parle : les oreilles se d&#233;placent l&#233;g&#232;rement, il a entendu quelque chose. Il s'immobilise, et seule sa truffe bouge : une odeur passe pr&#232;s de nous. Il est debout, il me regarde avec insistance, les oreilles rel&#226;ch&#233;es, la gueule entrouverte : il veut jouer, et attend un geste de ma part. Il s'immobilise, son dos se h&#233;risse, sa queue est dans le prolongement de son dos : il est en alerte, quelque chose l'inqui&#232;te. Il s'assoit pr&#232;s de moi, et regarde dans la m&#234;me direction, en appuyant l&#233;g&#232;rement son &#233;paule contre ma jambe repli&#233;e : il se repose, et voudrait bien que je lui passe la main derri&#232;re les oreilles, pendant que nous observons la lisi&#232;re de la for&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://editions-corti.fr/livres/un-chien-arrive&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Un chien arrive&lt;/i&gt;, Camille Ruiz, &#201;ditions Corti, 2026.&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous pouvez suivre le podcast de ces lectures versatiles sur les diff&#233;rents points d'acc&#232;s ci-dessous : &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://anchor.fm/s/24d0b3d4/podcast/rss&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;RSS&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://podcasts.apple.com/fr/podcast/en-lisant-en-%C3%A9crivant/id1517222611&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Apple Podcast&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/c/PierreM%C3%A9nard/podcasts&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Youtube&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.deezer.com/fr/show/1001542221&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Deezer&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://open.spotify.com/show/5VkBfdpna4Cg8lkfrP5Crp&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Spotify&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Bruits, d'Anne Savelli</title>
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&lt;p&gt;Bruits d'Anne Savelli est un livre intense qui fait entendre la ville comme une &#233;preuve permanente. Le r&#233;cit suit une tr&#232;s jeune enfant qui s'enfuit de chez elle apr&#232;s une violente descente de police dans son immeuble. Sa fugue se transforme en une longue et chaotique travers&#233;e de la ville, &#224; la fois physique et mentale. Un parcours initiatique vers le langage et l'autonomie. Autour d'elle, une multitude de lieux et de voix se croisent. Le texte se d&#233;veloppe, au fil des minutes, en une (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;Bruits&lt;/i&gt; d'Anne Savelli est un livre intense qui fait entendre la ville comme une &#233;preuve permanente. Le r&#233;cit suit une tr&#232;s jeune enfant qui s'enfuit de chez elle apr&#232;s une violente descente de police dans son immeuble. Sa fugue se transforme en une longue et chaotique travers&#233;e de la ville, &#224; la fois physique et mentale. Un parcours initiatique vers le langage et l'autonomie. Autour d'elle, une multitude de lieux et de voix se croisent. Le texte se d&#233;veloppe, au fil des minutes, en une exploration polyphonique de l'environnement sonore urbain et de son impact psychologique sur les personnages qui, pour s'en sortir, doivent faire preuve d'imagination, inventer des r&#233;cits. L'&#233;criture fragment&#233;e de ce roman propose une cartographie &#233;clat&#233;e d'un monde surcharg&#233; d'informations et de stimuli.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://actes-sud.fr/bruits&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Bruits&lt;/i&gt;, Anne Savelli, Inculte, 2026.&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
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&lt;/div&gt;&lt;center&gt;Photographie de Matteo Mervoyer&lt;/center&gt;
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&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://open.spotify.com/episode/5sT8T56aikKfxbODx65PVf?si=Ezr54qR8TcKzWHRZ_xQEqQ&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Extrait du texte &#224; &#233;couter sur Spotify&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; &lt;br&gt;
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&lt;div class='spip_document_3089 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
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&lt;a href=&#034;https://open.spotify.com/episode/5sT8T56aikKfxbODx65PVf?si=Ezr54qR8TcKzWHRZ_xQEqQ&#034; class=&#034;spip_out spip_doc_lien&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L35xH35/anchor-52133.png?1739520156' width='35' height='35' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
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[08:38] [h&#244;pital] [cham&#173;bre] [bo&#238;te cr&#226;nienne de la patiente] Il y a trop de monde dans cette t&#234;te, trop de voix et de personnages, &#231;a s'entrem&#234;le, je m'&#233;puise. La fatigue part du ventre, elle est immense alors, elle fait bloc et remonte, elle irrigue la poitrine. Je la sens se fixer partout. Trop de monde, dans ce corps. F suffirait pour raconter la ville. Pourquoi faut-il aussi ces flics, ces d&#233;tenus, ces &#233;tudiants qui n'ont pas de rapport entre eux ? Il y a, dans le d&#233;sordre, celui qui apprend la m&#233;decine, vivant dans la r&#233;serve de la biblioth&#232;que. Kelly, l'employ&#233;e du supermarch&#233; qui aligne les p&#226;tes, l'homme dont elle a peur et que je n'entends pas. Il y a cette doctorante en lettres, qui d&#233;boule &#224; peine, prend d&#233;j&#224; de la place. Son directeur de recherches et l'&#233;crivaine interview&#233;e. Il y a Bernex, le flic errant apr&#232;s une nuit de garde. Le chat de la cit&#233;. Les corneilles qui nidifient. Le gar&#231;on aux cheveux rouges et au dr&#244;le de pseudo, Orion. Il y a l'argot de son p&#232;re. L'inspecteur &#233;nerv&#233;, &#224; la tasse de caf&#233;. Il y a le gard&#233; &#224; vue du 3B, difficile &#224; d&#233;crire, ang&#233;lique, muet ou gueulard. Les parents inconnus de F. Il y a l'appart squatt&#233; et le voisin qui jacte, et le gardien d'immeuble. Il y a l'homme qui filme, suit la horde au complet. La star entraper&#231;ue, son fan veilleur de nuit, son chauffeur, son manager. Il y a le VRP en pi&#232;ges pour oiseaux en route vers l'a&#233;roport, croisant peut-&#234;tre, sans la voir, la Rolls. Il y a le personnel des &#233;coles. Les chattes Doris et Dodue. Il y a le r&#233;fugi&#233; des quais, tremp&#233; par la pluie, et celui qui dort sous sa tente. Il y a des &#233;boueurs et des femmes de m&#233;nage, des mariniers et des dealers, des sportifs, des conducteurs de scoots, de bus, de berlines. Ici m&#234;me : des m&#233;decins, des patients, des infirmi&#232;res. Il y a mille personnes que je ne connais pas. Et ce petit bruit de fuite pr&#232;s de moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[08:39] Grincement de la porte de la chambre. Pas qui se succ&#232;dent, au galop, puis &#224; l'arr&#234;t devant le lit. Brouhaha du couloir. Fermez la porte deux secondes, on ne s'entend plus. Bon. Inerte depuis&#8230; ? Six heures, dit quelqu'un. On ne sait rien d'elle, ni son nom, ni rien d'autre ? (&lt;i&gt;nnnnn&lt;/i&gt;, murmure des &#233;tudiants de m&#233;decine) On peut deviner son &#226;ge, remarquez, il suffit de la foutre &#224; poil (rire gras du professeur non repris par les &#233;tudiants). Bon. Vous notez ? Arriv&#233;e propre, avec des traces de coups plus ou moins r&#233;centes. On remarque des ecchymoses sur les bras et les jambes et, surtout, un h&#233;matome sous-dural (il d&#233;signe la radio d'un scanner c&#233;r&#233;bral). Est-ce qu'elle est tomb&#233;e et s'est cogn&#233; la t&#234;te ? Est-ce qu'elle a &#233;t&#233; frapp&#233;e ? Dans une s&#233;rie t&#233;l&#233;, un confr&#232;re l&#233;giste le dirait dans la seconde. Mais nous ne sommes pas dans&#8230; Ne notez pas, voyons. On reprend. &#192; votre avis, en dehors de l'aspect m&#233;dical, qu'est-ce qu'on peut dire d'elle ? Je vous &#233;coute. Pas de rides marqu&#233;es, pas de boursoufflures du visage. Par contre, plusieurs cicatrices, ici, l&#224; et l&#224;. Notez-les. Quoi d'autre ? Ongles courts, dents soign&#233;es, oui, et encore ? (marmonnement indistinct) Disons qu'elle n'est pas &#224; la rue, ou alors qu'elle se prot&#232;ge : pas ou peu d'alcool, douches r&#233;guli&#232;res, manche destin&#233;e &#224; la nourriture et au lavomatic (remarque d'une cons&#339;ur dans le fond de la pi&#232;ce, dont la voix est jeune). Comment je le sais ? Je ne sais pas, ma petite, j'extrapole. Je fais de la fiction. Temp&#233;rature ? 32, 34 ? Allez, on surveille, on suit le protocole, au suivant, vous avez vu l'heure ? Grincement de la porte, bruits de pas qui s'&#233;loignent. Voix de la cons&#339;ur, rest&#233;e l&#224;. Elle se pr&#233;sente, mais on n'entend pas grand-chose de plus que : www. Appelons-la Docteur W.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[08:40] [square] [faux-acacia] [fourche] Le couple de corneilles n'en est qu'au d&#233;but de la construction, &#224; l'assise, &#224; la premi&#232;re des quatre couches qui formeront le nid. En face, au commissariat, le calme est revenu apr&#232;s un moment de panique. Au d&#233;part, la poubelle semblait tentante, source de revenus toute trouv&#233;e, mais faut-il vraiment s'installer ici, dans cet arbre ? Entre le square et l'entr&#233;e du commissariat, malgr&#233; les insectes et les chiens, le trottoir reste l'apanage de &lt;i&gt;sapiens&lt;/i&gt;, le pollueur. En voil&#224; un qui sort, tiens, bonnet enfonc&#233; sur cheveux rouges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[08:41] [trottoir] Une minute d'inspection des lieux, d'introspection chancelante selon le point de vue, c'est long, c'est court, c'est comment ? &#199;a rapproche du sol celui qui voudrait s'&#233;loigner, rester droit, retrouver sa dignit&#233; apr&#232;s avoir, au fil des heures, donn&#233; des noms. Une minute de vertige, de naus&#233;e, d'oubli de ce qui vient de passer, de d&#233;ni de la trahison, &#231;a se ramasse, pour finir, en une acc&#233;l&#233;ration des pas, en un all&#232;gement, une d&#233;charge de toute pesanteur. Comme si le gar&#231;on sentait, sous ses pieds, un tapis roulant. On te l'avait bien dit, que tu ne valais rien. Oui, voil&#224;. C'est la preuve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Biiiiiiiiiiii &lt;/i&gt; [08:43]&lt;i&gt; iiiiiip &lt;/i&gt; [gare] [salle des pas perdus] [borne] qui bipe, train qui grince, une voix au micro pr&#233;vient d'un &lt;i&gt;Attention&lt;/i&gt; &#224; [foule des voyageurs] &lt;i&gt;la fermeture&lt;/i&gt; des corps &lt;i&gt;des portes&lt;/i&gt; travers&#233;s par le biiiip avancent, &lt;i&gt;retard d'environ dix minutes&lt;/i&gt;, badgent, se pressent, entrent et sortent des wagons [borne] d&#233;j&#224; [08:44] dix minutes de perdues c'est l'enfer cette gare [couloir] ah [&#233;couteurs] basse bo&#238;te &#224; rythmes [foule] merci pour le coup de [couloir] [bifurcation] vous pourriez dire &lt;i&gt;biiip &lt;/i&gt; quoi merde &#224; la fin [08:45] et puis &#224; quoi &#231;a sert [salle des pas perdus] [boulangerie] [file d'attente] d'arriver pile &#224; l'heure pour &#234;tre dans cet &#233;tat [sortie] [esplanade] [bar] oui je vais prendre un caf&#233; je crois bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[08:46] [rue] [boulangerie] F comme farine, fermentation, fourn&#233;e : des boulangeries, il y en a des centaines dans cette ville, voil&#224; ce que tu es en train de d&#233;couvrir. Certaines ont des rideaux de fer, d'autres, des grilles &#224; losanges. Certaines font tinter une cloche &#224; l'entr&#233;e. Certaines sentent le pain alors qu'il est dans le four. Certaines ont une porte qui coulisse, d'autres deux, d'autres non, fa&#231;on d'attirer le client sans qu'il n'ait, la main sur la poign&#233;e, le temps de changer d'avis. Certaines ont des vitrines de grand magasin, leurs moelleux, g&#226;teaux secs, plats ou triangulaires align&#233;s par couleurs &#8211; celles-l&#224;, tu ne les connais pas. Au fond d'une d'entre elles, situ&#233;e pr&#232;s de la gare, une dame en blouse qui te para&#238;t tr&#232;s grande attend la monnaie. Mais, &#224; [08:47], quelle monnaie ? Quel argent dans ton sac &#224; dos ? Rien, il n'y a ni pi&#232;ces ni billets, rien &#224; troquer qui int&#233;resse les boulang&#232;res, juste un bonbon trouv&#233; dans une poche. Tu te demandes ce qu'il faut en faire. Le manger maintenant le plus lentement possible ? Tu ne peux pas entrer dans la boutique, avec sa patronne qui guette. Qu'est-ce que tu r&#233;pondras, quand elle cherchera &#224; savoir ce que tu veux ? Quel r&#244;le jouer ? Celui de la petite fille perdue ? Tu ne sais pas si tu es perdue. Personne n'a pris le temps, jusqu'ici, de t'expliquer la marche &#224; suivre. Tu ne pleures pas. Tu ne demandes pas, en reniflant, o&#249; sont tes parents, o&#249; se trouve ta maison. Tu ne dis pas le mot maison. Tu ne donnes aucun nom, tu n'ouvres pas la bouche. Sous tes doigts, le bonbon roule dans son emballage, entre le pouce et l'index. Il brille dans ta paume devant la grande aiguille de l'horloge derri&#232;re la vitre, au fond de la boulangerie. L'aiguille fl&#232;che le 9, il n'est pas loin de [08:50] maintenant, ici comme partout en ville, &#224; la [gare], par exemple, situ&#233;e &#224; deux minutes. Ici, la boulang&#232;re l&#232;ve la t&#234;te. L&#224;-bas, deux ados fur&#232;tent, guettent quelque chose, un bagage perdu, un sac d&#233;zipp&#233; peut-&#234;tre, tout en se faisant remarquer. Ils trimbalent une enceinte qui diffuse, tonitruant, un son aussit&#244;t brouill&#233; par la masse des voyageurs &#8211; leurs corps qui se d&#233;placent, leurs voix qui s'interpellent ou parlent au t&#233;l&#233;phone ; un son noy&#233;, amplifi&#233; par le micro des annonces, la friction des roulettes de valise en valise, les rebonds sur le plafond de verre. Les ados sont aussi voyants qu'ils ont des yeux partout. Est-ce que tu les entends, &#224; deux minutes &#224; peine ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[centre commercial] Bernex, surveill&#233; par le vigile qui lui a, cependant, ouvert la porte, parcourt les lieux sans savoir ce qu'il cherche. Qu'est-ce qu'il fout l&#224; encore, dans cet espace ferm&#233;, au lieu de rentrer chez lui ? Tra&#238;ner sans &#234;tre en service, c'est jeter un &#339;il aux flyers laiss&#233;s devant la m&#233;diath&#232;que ferm&#233;e, situ&#233;e &#8211; strat&#233;giquement ? &#8211; devant une enseigne de fast-food. Se dire que le centre com&#173;mercial, avec ses animations, aimerait se faire passer pour une ville. C'est tester, sans en avoir conscience, cette proposition. C'est traverser le hall pour se rendre aux toilettes, revenir, remarquer &#224; l'&#233;tage la lumi&#232;re allum&#233;e &#8211; quel&#173; qu'un, suppose-t&#8209;il, est en train de classer des livres, les range, organise une rencontre, glisse des antivols. C'est s'arr&#234;ter, regarder en vitrine le choix de l'&#233;quipe, les th&#233;matiques, Cin&#233;ma d'au&#173;&#173; jour&#173; d'hui ou L'&#233;conomie en question(s) ou Coups de c&#339;ur, Prix des lecteurs, La cryptographie pour quoi faire. C'est voir dans une all&#233;e les rideaux de fer se lever, mais d'un quart seulement. D&#233;couvrir au passage des jambes coup&#233;es au genou, &#224; talons, en collants noirs ou chair ; des jambes agit&#233;es, dont on peine &#224; imaginer les visages ; jambes uniformes, ambassadrices de la franchise, semblant dans l'avanc&#233;e traverser les cloisons pour passer d'une &#233;choppe &#224; l'au&#173;&#173; tre ; jambes de fem&#173;mes au travail qui bient&#244;t r&#233;v&#233;leront mains et bou&#173; ches, brushing, chignons, colonnes vert&#233;brales dress&#233;es. Tout le corps, alors, parlera jusqu'au soir carnation, teint, fragrance dans un cadre pens&#233; pour donner &#224; la client&#232;le l'impression d'un luxe bon march&#233;, neutre, peu intimidant, dans un espace riv&#233; &#224; l'all&#233;e principale, aux va-et-vient, aux annonces et jingles, o&#249; il est interdit de s'asseoir. Poursuivre son errance sans croiser personne c'est tomber, &#224; l'&#233;tage, sur une boutique &#233;ph&#233;m&#232;re dite de cr&#233;ateurs. Un panneau &#224; l'entr&#233;e indique : une trentaine d'artistes et d'artisans se relaie pour com&#173;mercialiser les sacs, bijoux, cartes postales, illustrations, affiches que vous trouverez ici. C'est le lire, ce qu'au&#173;&#173;trement, on ne ferait jamais. C'est distinguer &#224; travers la grille, un caf&#233; &#224; la main, quelques formes color&#233;es, une &#233;charpe, une bague. Se demander, l'espace d'un instant, si ce qu'on voit, on le trouve beau. S'il faut, d'avance, savoir tout &#233;valuer. Tra&#238;ner, pour Bernex qui ne regarde plus l'heure &#8211; cheville ouvri&#232;re de l'errance, son t&#233;l&#233;phone &#233;teint &#8211; c'est lentement comprendre qu'il n'est plus [08:16], plut&#244;t [08:50]. Le gardien lui fait signe. Le centre va ouvrir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[08:51] [gare] Ces gars qui d&#233;rangent, avec leur enceinte pouss&#233;e &#224; fond dans la salle des pas perdus, leurs yeux, c'est sur toi qu'ils les posent, F, pendant qu'ils appuient sur stop. Ici, les boulangeries semblent coll&#233;es aux murs, quasi plates. En passant, on fr&#244;le les &#233;tals. Ni une ni deux, le pain au chocolat juste sorti du four, petit pain sur la plaque que la vendeuse, d&#233;j&#224;, doit vite d&#233;barrasser, petit pain pr&#232;s du bord, si pr&#232;s qu'il pourrait en tomber, doit tomber, va tomber, devenant ainsi invendable, viennoiserie que la vendeuse ignore, dont elle ne s'occupe pas car il lui faut trancher, tendre, vendre, rendre la monnaie &#224; une cliente qui conteste, r&#233;clame, ce petit pain passe de la paume de l'un &#224; la paume de l'autre et bient&#244;t dans la tienne, qui n'a rien demand&#233;. Les deux gars disparaissent, rieurs. Tu n'as le temps de rien dire et la vendeuse non plus, qui de toute fa&#231;on n'a rien vu, accapar&#233;e par la cliente, puis par la file qui se forme, proteste, conteste, alors, &#231;a vient ? Tu te d&#233;cales, cherches l'ombre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[08:52] Oh, F, est-ce une initiative ? Est-ce que tu as su observer, voir les gar&#231;ons, te placer dans le bon que le centre commercial, avec ses animations, aimerait se faire passer pour une ville. C'est tester, sans en avoir conscience, cette proposition. C'est traverser le hall pour se rendre aux toilettes, revenir, remarquer &#224; l'&#233;tage la lumi&#232;re allum&#233;e &#8211; quelqu'un, suppose-t-il, est en train de classer des livres, les range, organise une rencontre, glisse des antivols. C'est s'arr&#234;ter, regarder en vitrine le choix de l'&#233;quipe, les th&#233;matiques, Cin&#233;ma d'aujourd'hui ou L'&#233;conomie en question(s) ou Coups de c&#339;ur, Prix des lecteurs, La cryptographie pour quoi faire. C'est voir dans une all&#233;e les rideaux de fer se lever, mais d'un quart seulement. D&#233;couvrir au passage des jambes coup&#233;es au genou, &#224; talons, en collants noirs ou chair ; des jambes agit&#233;es, dont on peine &#224; imaginer les visages ; jambes uniformes, ambassadrices de la franchise, semblant dans l'avanc&#233;e traverser les cloisons pour passer d'une &#233;choppe &#224; l'autre ; jambes de femmes au travail qui bient&#244;t r&#233;v&#233;leront mains et bouches, brushing, chignons, colonnes vert&#233;brales dress&#233;es. Tout le corps, alors, parlera jusqu'au soir carnation, teint, fragrance dans un cadre pens&#233; pour donner &#224; la client&#232;le l'impression d'un luxe bon march&#233;, neutre, peu intimidant, dans un espace riv&#233; &#224; l'all&#233;e principale, aux va-et-vient, aux annonces et jingles, o&#249; il est interdit de s'asseoir. Poursuivre son errance sans croiser per- sonne c'est tomber, &#224; l'&#233;tage, sur une boutique &#233;ph&#233;- m&#232;re dite de cr&#233;ateurs. Un panneau &#224; l'entr&#233;e indique : une trentaine d'artistes et d'artisans se relaie pour commercialiser les sacs, bijoux, cartes postales, illustrations, affiches que vous trouverez ici. C'est le lire, ce qu'autrement, on ne ferait jamais. C'est distinguer &#224; axe, attraper le cadeau ? Un auvent te cache de la foule qui s'allonge, veut son pain et son train dans ce quartier de gares. Je ne te vois pas, bien s&#251;r, mais je r&#233;ussis &#224; t'entendre. J'entends ton c&#339;ur, ton souffle. Je me demande dans quelle mesure la ville elle-m&#234;me pourvoit &#224; tes besoins, te nourrit, te surveille. Intarissable, voil&#224; comment peut-&#234;tre elle se pr&#233;sentera, maintenant que tu traces ta ligne. C'est du moins ce que j'esp&#232;re. Je voudrais &#234;tre celle qui pourrait te bercer, te dire que les bottes de sept lieues existent. Je voudrais t'assurer que tu vas t'en sortir, que tout le monde t'aidera, &#224; commencer par moi. Mais je suis bloqu&#233;e dans cette chambre, immobile dans ce lit, inerte, selon le mot des m&#233;decins. Je suis en train de penser, tandis que la trotteuse fait basculer l'aiguille vers la minute suivante, que je n'arriverai pas &#224; t'envoyer ma force. Que je te laisserai l&#224;, face &#224; tous les dangers. Fille toujours plus petite. Isol&#233;e la plus isol&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[08:53] Punaise, foutaises, fournaise, putain, je t'en foutrais, de ces conneries, braille alors quelqu'un dans la gare. F &lt;i&gt;comme fournaise&lt;/i&gt;, tu ne sais pas ce que &#231;a veut dire mais tu sens qu'on n'est pas loin de &lt;i&gt;braise&lt;/i&gt;, et de braise &#224; incendie, il n'y a plus qu'un pas. On l'a retrouv&#233;e dans les braises, il n'en restait plus rien, tu l'entends, cette phrase ? Pas le temps d'y penser, tu files. Tu traverses la gare et tu reprends ta course, sans rien &#233;couter d'autre, sans r&#233;aliser que te voil&#224; maintenant dans le&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[d&#233;dale]. Devant toi, des murs pouilleux, des tessons de bouteilles, des porches pissoti&#232;res et des voiles sur les vitres, X scotch&#233;s ou peints pour barrer les entr&#233;es, pr&#233;venir des effondrements. En quelques secondes tout devient opaque. &#199;a ne fait pas de bruit, cette mis&#232;re de la matin&#233;e, mais tu continues de courir pour &#233;chapper &#224; ce qui, dans le d&#233;cor, va t'attaquer crois-tu. Peur qu'un homme sorte de l'ombre et t'attrape par le bras. Peur de tomber, de t'&#233;corcher, de t'&#233;vanouir, de ne plus r&#233;ussir &#224; te remettre debout. Peur que tout se renverse, que le sol se d&#233;robe. Fuir ce qui pue en changeant de trottoir, en tournant aux intersections.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://actes-sud.fr/bruits&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Bruits&lt;/i&gt;, Anne Savelli, Inculte, 2026.&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous pouvez suivre le podcast de ces lectures versatiles sur les diff&#233;rents points d'acc&#232;s ci-dessous : &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://anchor.fm/s/24d0b3d4/podcast/rss&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;RSS&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://podcasts.apple.com/fr/podcast/en-lisant-en-%C3%A9crivant/id1517222611&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Apple Podcast&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/c/PierreM%C3%A9nard/podcasts&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Youtube&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.deezer.com/fr/show/1001542221&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Deezer&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://open.spotify.com/show/5VkBfdpna4Cg8lkfrP5Crp&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Spotify&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>F comme Fugue : Polyphonie de voix au milieu du fracas</title>
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		<dc:creator>Pierre M&#233;nard</dc:creator>


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&lt;p&gt;Bruits, le roman d'Anne Savelli est une lecture immersive. Une exp&#233;rience sensorielle intense, une travers&#233;e litt&#233;raire qui nous fait entendre la ville comme une &#233;preuve permanente. Le texte nous plonge, minute par minute, dans un tumulte o&#249; le fracas du monde ext&#233;rieur se confond avec le vacarme int&#233;rieur de ses habitants. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; travers la fugue d'une tr&#232;s jeune enfant nomm&#233;e F, le roman tisse une polyphonie de voix qui luttent pour exister au milieu du chaos. La fugue de F comme fil narratif (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/ecriture" rel="tag"&gt;&#201;criture&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L150xH84/en_lisant_en_e_crivant_30_1_-bc20b.png?1767945921' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Bruits&lt;/i&gt;, le roman d'Anne Savelli est une lecture immersive. Une exp&#233;rience sensorielle intense, une travers&#233;e litt&#233;raire qui nous fait entendre la ville comme une &#233;preuve permanente. Le texte nous plonge, minute par minute, dans un tumulte o&#249; le fracas du monde ext&#233;rieur se confond avec le vacarme int&#233;rieur de ses habitants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; travers la fugue d'une tr&#232;s jeune enfant nomm&#233;e F, le roman tisse une polyphonie de voix qui luttent pour exister au milieu du chaos. La fugue de F comme fil narratif d'une qu&#234;te de silence, la ville en tant que personnage sonore et oppressant, et la conqu&#234;te du langage comme un acte de survie qui, d'individuel, deviendra finalement collectif.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip_document_8625 spip_document spip_documents spip_document_video spip_documents_center spip_document_center&#034;&gt;
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&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La structure narrative de &lt;i&gt;Bruits&lt;/i&gt; s'articule autour de la fuite de son personnage principal, F, une enfant dont l'errance devient le point de convergence de toutes les tensions du roman.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le roman s'ouvre sur une sc&#232;ne d'une brutalit&#233; assourdissante : une descente de police dans l'immeuble de F. Cet &#233;v&#233;nement, marqu&#233; par la confusion et la violence, est le d&#233;clencheur de sa fuite. L'intrusion fracasse non seulement une porte, mais aussi le fragile &#233;quilibre de l'enfant, la projetant hors de chez elle. La description de la sc&#232;ne est s&#232;che, factuelle, et n'en est que plus percutante : &#171; Une matraque, un b&#233;lier ? C'est all&#233; en avant, en arri&#232;re, &#231;a a fait une bascule, a fracass&#233; la porte et la masse est entr&#233;e. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le personnage de F est celui d'une tr&#232;s jeune fille dont la fuite n'est pas une aventure, mais une recherche d&#233;sesp&#233;r&#233;e de silence. Elle fuit une agression sonore constante, que ce soit la violence polici&#232;re, les disputes des voisins ou le grondement incessant de la circulation. Face &#224; ce vacarme, son premier refuge est son imagination, un espace int&#233;rieur o&#249; elle peut construire des abris et inventer des r&#233;cits pour &#233;chapper au r&#233;el. Depuis le placard o&#249; elle tente de se cacher, elle se raconte d&#233;j&#224; une autre vie, loin du bruit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Alors, je partirai en for&#234;t, racontes-tu depuis le placard. J'entrerai dans une grotte, j'apprendrai le feu, la cueillette. Plus loin, plus tard peut-&#234;tre, je trouverai un chalet, inhabit&#233; bien s&#251;r, avec volets aux fen&#234;tres et bo&#238;tes de conserve align&#233;es sur des &#233;tag&#232;res. Et s'il n'y a rien de tout &#231;a, je fabriquerai une cabane au fond d'une clairi&#232;re, dans un arbre, en hauteur, sans mulots ni rats ni chasseurs ni ogres. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Bruits&lt;/i&gt;, la ville n'est pas un simple d&#233;cor. Elle est une entit&#233; vivante, un personnage &#224; part enti&#232;re dont la voix est une cacophonie constante qui agresse et fa&#231;onne l'existence de ses habitants.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8610 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://liminaire.fr/IMG/jpg/49403919118_cf74ee353c_k_1_.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L500xH333/49403919118_cf74ee353c_k_1_-9e6d5.jpg?1767945921' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;center&gt;Casque anti-bruit d'Anne Savelli&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Anne Savelli cartographie un paysage urbain satur&#233; de stimuli, mais le &#171; bruit &#187; y rev&#234;t des formes multiples et complexes. Il y a bien s&#251;r la cacophonie du quotidien (circulation, travaux, commerces) qui constitue une &#171; &#233;preuve permanente &#187;. Mais aussi, paradoxalement, un silence oppressant, comme celui qui d&#233;soriente le voisin dans le v&#233;hicule de police, un vide sonore plus angoissant que le vacarme familier. Le bruit peut &#233;galement &#234;tre une technologie, un son activement militaris&#233;, comme la musique et les lumi&#232;res assourdissantes du flex office, con&#231;ues pour &#171; am&#233;liorer l'exp&#233;rience &#187; mais v&#233;cues comme une v&#233;ritable &#171; torture &#187;. Enfin, le bruit s'int&#233;riorise jusqu'&#224; devenir organique, &#224; l'image du &#171; pchit-pchit-pchit &#187; acouph&#233;nique du battement de c&#339;ur dans l'oreille, &#233;tudi&#233; par un jeune m&#233;decin. La ville d'Anne Savelli est une machine hostile qui agresse les sens de toutes les mani&#232;res possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour retranscrire ce chaos, le roman adopte une structure polyphonique. La narration ne se limite pas au point de vue de F, mais s'infiltre dans de multiples &#171; bo&#238;tes cr&#226;niennes &#187;. Bien que ces consciences soient isol&#233;es, leurs luttes parall&#232;les contre l'agression acoustique forment un r&#233;seau implicite, une communaut&#233; fragment&#233;e par la souffrance partag&#233;e. Parmi ces voix, on retrouve notamment :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kelly, la caissi&#232;re et ancienne danseuse, qui lutte contre le bruit du supermarch&#233;. Dans sa t&#234;te, ses gestes de mise en rayon redeviennent une &#171; chor&#233;graphie &#187;, son imagination agissant comme un ultime rempart.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le voisin, arr&#234;t&#233; lors de la descente de police. Dans le silence de la voiture, il n'est pas seulement d&#233;sorient&#233; ; il tente activement d'&#171; anticiper les questions qui viendront &#187;, pr&#233;parant le r&#233;cit qu'il devra livrer, illustrant parfaitement la th&#233;matique de la narration comme survie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le vieux locataire, dont l'obsession matinale est le vacarme du camion-poubelle qui le r&#233;veille chaque jour sans espoir de r&#233;pit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Bernex (Le policier). Officier de police hant&#233; par les images de violence et le bruit incessant de son travail.&lt;br class='autobr' /&gt;
La cin&#233;aste, une femme brune &#224; m&#232;che blanche qui, de retour de voyage, r&#233;fl&#233;chit &#224; la difficult&#233; de raconter les autres, les invisibles, et se demande comment r&#233;aliser un autoportrait quand son regard est toujours tourn&#233; vers l'ext&#233;rieur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elisa Day / Sybille (La patiente X), une femme hospitalis&#233;e, initialement inconsciente et sans identit&#233;. &#171; Cette femme qui parle dans ses r&#234;ves. &#187; Elle est renomm&#233;e Elisa Day par le Docteur W en r&#233;f&#233;rence &#224; la chanson de Nick Cave qui la fait r&#233;agir. Elle per&#231;oit le monde par une &lt;i&gt;&#233;coute panoramique&lt;/i&gt; depuis son lit et finit par s'&#233;veiller sous le nom de Sybille pour quitter l'h&#244;pital avec F.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;iframe width=&#034;660&#034; height=&#034;415&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/lDpnjE1LUvE&#034; title=&#034;Nick Cave &amp; The Bad Seeds ft. Kylie Minogue - Where The Wild Roses Grow (Official HD Video)&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; referrerpolicy=&#034;strict-origin-when-cross-origin&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Face &#224; un r&#233;el insupportable et &#224; un monde satur&#233; de bruits, l'imagination, la narration et les mots deviennent des outils de r&#233;sistance. C'est par le langage que les personnages, et F en particulier, trouvent une voie d'&#233;mancipation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les personnages de &lt;i&gt;Bruits&lt;/i&gt;, survivre signifie &#171; inventer des r&#233;cits &#187;. Que ce soit F qui r&#234;ve d'une cabane en for&#234;t, Kelly qui transpose son travail en ballet, ou le voisin qui &#233;labore une narration pr&#233;ventive pour son interrogatoire, la cr&#233;ation est une strat&#233;gie pour donner un sens au chaos, pour se construire un espace mental o&#249; le r&#233;el peut &#234;tre ma&#238;tris&#233;, ou du moins, support&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je le r&#233;p&#232;te : imaginez que vous ne puissiez plus ni parler, ni jouer, ni lire, ni apprendre, ni regarder un film. Que vous n'ayez plus acc&#232;s aux r&#233;cits d&#233;j&#224; formul&#233;s de vos semblables. Que votre seule possibilit&#233; soit d'attendre, allong&#233;e, inchang&#233;e, sans aucune certitude sur la suite &#224; venir. Sachant que vous &#234;tes capable d'entendre ce qui vous entoure, que feriez-vous, alors, pour ne pas devenir folle ? Comment, je vous le demande, penser par soi-m&#234;me &#224; nouveau et retrouver un fil pour d&#233;crypter le monde ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8619 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://liminaire.fr/IMG/jpg/frise_9-10.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L500xH375/frise_9-10-a4242.jpg?1767945921' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;center&gt;Frise de &lt;i&gt;Bruits&lt;/i&gt;, photographie d'Anne Savelli prise &#224; la biblioth&#232;que Fran&#231;ois Villon, Paris 10&#232;me&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;La fugue de F qui grandit et devient une femme au fil du r&#233;cit, se double d'un parcours initiatique vers l'autonomie par le langage. Une &#233;tape cl&#233; de son &#233;mancipation est le moment o&#249;, pour la premi&#232;re fois, elle parvient &#224; d&#233;chiffrer l'heure sur une horloge num&#233;rique. Ce n'est plus un simple clignotement de chiffres, mais un message qu'elle peut lire et nommer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est marqu&#233; [09:09]. [09:09] &#231;a clignote, [09:09] &#231;a insiste. Il est [09:09] pour tout le monde sauf pour toi, et soudain, toujours &#224; [09:09], [09:09] devient neuf-heures-neuf. Tu r&#233;p&#232;tes &#224; voix haute : NEUF HEURES NEUF. Voil&#224;, tu sais lire [09:09]. Victoire. Si ce n'est que d&#233;j&#224;, &#224; peine le temps de le dire, il est [09:10]. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette premi&#232;re victoire sur le chaos est fondamentale. Elle est un microcosme de la d&#233;marche m&#234;me du roman : imposer un ordre linguistique &#224; un tumulte insens&#233;. Plus tard, cette conqu&#234;te s'&#233;tendra &#224; la lecture des murs de la ville, o&#249; elle d&#233;chiffre les fant&#244;mes d'anciennes inscriptions (&#171; Chi-ffo-nnier, Mar-chan-d'vin, Foi-ra-nnuelle &#187;). Elle n'y voit pas des messages secrets, mais apprend &#224; lire les strates temporelles de la cit&#233;, son histoire. En apprenant &#224; lire le monde qui l'entoure, F cesse d'en &#234;tre seulement la victime ; elle commence &#224; se l'approprier.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8611 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://liminaire.fr/IMG/jpg/media_file_244.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L500xH280/media_file_244-41c0c.jpg?1767945922' width='500' height='280' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;center&gt;Stanza, Multi-Composition de Catherine Gfeller&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;La forme m&#234;me du roman d'Anne Savelli est une r&#233;flexion sur son sujet. La structure &#233;clat&#233;e du texte sous forme d'ondes successives qui se d&#233;ploient dans le temps, est la transcription litt&#233;raire de l'exp&#233;rience du bruit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Bruits&lt;/i&gt; est un texte fragment&#233;. Chaque extrait est pr&#233;c&#233;d&#233; d'un horodatage et d'indications de lieu ([06:02] [cit&#233;] [troisi&#232;me &#233;tage] [palier]). La narration saute d'une conscience &#224; une autre, m&#234;lant dialogues, pens&#233;es et descriptions en un flux continu et saccad&#233;. Cette &#233;criture imite le bombardement de stimuli du monde contemporain et la perception psychologique d'un environnement satur&#233;. La fragmentation n'est pas synonyme de d&#233;sordre, elle est au contraire la forme la plus juste pour dire un monde qui a perdu son centre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je ne sais pas ce que nous faisons l&#224;, toi et moi, ce que le bruit fait l&#224;, entre nous, dans nos corps, ni com&#173;ment il entre dedans et transforme le monde, et nous transforme, nous. Je ne sais pas si ce que je vis, ce sont des images mentales, une forme r&#234;v&#233;e, mouvante, tourbillonnante, un cauchemar, si je d&#233;r&#233;alise, si je per&#231;ois au plus pr&#232;s, au contraire, si je suis tout enti&#232;re fix&#233;e dans la mati&#232;re, un corps ou le frottement d'un drap, de la peau et des os ou un rideau qui flotte &#224; la fen&#234;tre entrav&#233;e. Je ne sais pas si mon corps se d&#233;forme, &#224; quoi il ressemble, quel est son &#226;ge. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8612 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://liminaire.fr/IMG/jpg/media_file_266.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L500xH125/media_file_266-dc03e.jpg?1767945922' width='500' height='125' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;center&gt;Elle ne sait pas o&#249; la ville s'arr&#234;te&lt;/center&gt;&lt;div class='spip_document_8613 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://liminaire.fr/IMG/jpg/media_file_265.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L500xH161/media_file_265-1af9d.jpg?1767945922' width='500' height='161' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;center&gt;Elle garde en elle toutes ces voix diff&#233;rentes &lt;/center&gt;&lt;div class='spip_document_8614 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://liminaire.fr/IMG/jpg/media_file_267.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L500xH131/media_file_267-297be.jpg?1767945922' width='500' height='131' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;center&gt;Elle r&#234;ve sur ce qui n'a pas eu lieu&lt;/center&gt;&lt;center&gt;Visages de villes, de Catherine Gfeller&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Le texte poss&#232;de une forte dimension m&#233;ta-litt&#233;raire, r&#233;fl&#233;chissant &#224; ses propres r&#232;gles au moment m&#234;me o&#249; il les met en &#339;uvre. Cette conscience de soi se manifeste &#224; plusieurs niveaux. D'abord, par une ironie formelle, lorsqu'une voix &#233;nonce des consignes narratives classiques avant de les dynamiter :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Consigne : Respecter le niveau de lan&#173;gue des personnages. Une caissi&#232;re ne d&#233;clame pas de vers dans le vestiaire d'un supermarch&#233;. Une fillette ne parle pas en po&#232;te, pas plus qu'un vieux de cit&#233; qui jacte. Au mieux, elle conna&#238;t des comptines. Au pire, il &#233;ructe, se plaint, balance des phrases probl&#233;matiques. On se m&#233;fiera du style oralis&#233;, qui devra de&#173;meurer fluide, et des questions pos&#233;es. On ne m&#234;lera pas les voix, les bruits, les sons, les formes, les noms, les onomatop&#233;es. | Ah | F comme fuck. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette transgression est l'acte de naissance du roman, qui s'arroge le droit de forger ses propres r&#232;gles pour dire le chaos. &#171; Briser les habitudes. D&#233;tourner les r&#232;gles. Quitter la m&#233;canique des r&#233;flexes conditionn&#233;s. &#187; Mais cette autor&#233;flexion va plus loin en int&#233;grant la figure de Constance, la doctorante qui analyse, dans une sc&#232;ne saisissante, la vid&#233;o d'une rencontre litt&#233;raire. Son monologue int&#233;rieur d&#233;cortique avec une lucidit&#233; f&#233;roce les dynamiques de pouvoir &#224; l'&#339;uvre. L'universitaire homme qui monopolise la parole, l'&#233;crivaine femme contrainte au sourire, les marqueurs de classe dans le langage. Le roman int&#232;gre ainsi sa propre critique, se pensant non seulement comme objet litt&#233;raire mais aussi comme acteur au sein d'un champ culturel et social. La conqu&#234;te des mots par F trouve ici son &#233;cho critique et politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grande force de &lt;i&gt;Bruits&lt;/i&gt; est de ne pas &#234;tre seulement le r&#233;cit d'une oppression sonore. C'est avant tout celui d'une &#233;mancipation par le langage, qui passe de la survie individuelle &#224; la possibilit&#233; d'une action collective. Le parcours de F, de sa victoire solitaire sur les chiffres, &#224; sa lecture des strates de la ville, est la graine d'une conscience qui germe. Cette &#233;mancipation individuelle trouve son aboutissement dans les derni&#232;res pages du roman, qui d&#233;laissent les &#171; bo&#238;tes cr&#226;niennes &#187; isol&#233;es pour mettre en sc&#232;ne un rassemblement. Dans un geste coordonn&#233;, des femmes sont &#171; &#233;veill&#233;es &#187; par des signaux sonores et sortent dans la rue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; [20:25] Elles sont toutes hors de chez elles, maintenant. Gr&#226;ce &#224; celles qui &#233;clairent les abords des gares, les recoins, les ruelles en allumant, dans un geste coordonn&#233;, leurs guirlandes &#233;lectriques et leurs lampes de po&#173;&#173;che, la ville peut s'&#233;tendre, enfin. Ne plus avoir peur de la nuit, ne plus s'inqui&#233;ter de la rue dont les dangers s'&#233;loignent, des trottoirs qu'elles arpentent &#224; coups de talon, com&#173;me dans les films de la brune &#224; m&#232;che blanche, ou en baskets, &#224; petites foul&#233;es. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elles reprennent possession de l'espace nocturne, transformant le bruit subi en un langage choisi, en une pr&#233;sence collective. &#192; partir du chaos, de la fragmentation et de la violence, Anne Savelli ne fait pas seulement &#233;merger une voix singuli&#232;re, elle tisse les fils d'un ch&#339;ur et rend &#224; la litt&#233;rature sa puissance politique : celle de construire, au c&#339;ur m&#234;me du tumulte, un refuge et un avenir communs.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Pour accompagner l'&#233;criture de son livre, &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://annesavelli.fr/bruits/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Anne Savelli&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; a &#233;labor&#233;, avec Joachim S&#233;n&#233; pour la cr&#233;ation du site web et Jean-Marc Montera pour la musique, &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.lairnu.net/bruits/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;une cr&#233;ation propos&#233;e sur le site de L'aiR Nu&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, en partenariat avec &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.la-marelle.org/en-creation/residences/663-anne-savelli-a-marseille.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La Marelle&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://liminaire.fr/creation/radio-marelle/article/bruits-d-anne-savelli&#034;&gt;Lecture d'un extrait du texte dans le podcast &lt;i&gt;en lisant en &#233;crivant&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le pays dont tu as march&#233; la terre, de Daniel Bourrion</title>
		<link>https://liminaire.fr/creation/radio-marelle/article/le-pays-dont-tu-as-marche-la-terre-de-daniel-bourrion</link>
		<guid isPermaLink="true">https://liminaire.fr/creation/radio-marelle/article/le-pays-dont-tu-as-marche-la-terre-de-daniel-bourrion</guid>
		<dc:date>2026-01-02T08:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre M&#233;nard</dc:creator>


		<dc:subject>Biographie</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;criture</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Lecture</dc:subject>
		<dc:subject>Livre</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cit</dc:subject>
		<dc:subject>Voix</dc:subject>
		<dc:subject>En lisant en &#233;crivant</dc:subject>
		<dc:subject>Absence</dc:subject>
		<dc:subject>Enfance</dc:subject>
		<dc:subject>M&#233;moire</dc:subject>
		<dc:subject>Temps</dc:subject>
		<dc:subject>Solitude</dc:subject>
		<dc:subject>Traces</dc:subject>
		<dc:subject>Silence</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Dans ce roman en forme d'hommage, l'auteur revient sur la mort d'un camarade d'enfance rest&#233; toute sa vie dans son village lorrain. Il tente de comprendre comment ce gar&#231;on discret, presque invisible, a gliss&#233; &#171; vers une absence progressive avant que d'&#234;tre permanente &#187;, disparaissant hors du monde sans que personne ne s'en rende vraiment compte. Leur amiti&#233;, n&#233;e dans cette campagne, s'est dilu&#233;e quand leurs routes se sont s&#233;par&#233;es, &#171; chacun sur sa voie, sans croisements &#187;. Ce livre retrace (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L150xH84/en_lisant_en_e_crivant_26_1_-c7029.png?1767341277' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_8563 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L120xH180/9782487819252_1_-85721.jpg?1763978300' width='120' height='180' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Dans ce roman en forme d'hommage, l'auteur revient sur la mort d'un camarade d'enfance rest&#233; toute sa vie dans son village lorrain. Il tente de comprendre comment ce gar&#231;on discret, presque invisible, a gliss&#233; &#171; vers une absence progressive avant que d'&#234;tre permanente &#187;, disparaissant hors du monde sans que personne ne s'en rende vraiment compte. Leur amiti&#233;, n&#233;e dans cette campagne, s'est dilu&#233;e quand leurs routes se sont s&#233;par&#233;es, &#171; chacun sur sa voie, sans croisements &#187;. Ce livre retrace leur parcours, interroge ce qui pousse certains &#224; s'effacer quand d'autres parviennent &#224; s'en sortir. Avec une langue sensible, Daniel Bourrion reconstitue le souvenir d'un homme que tout semblait condamner au silence et &#224; l'oubli. Un livre dense, &#233;mouvant, sur l'amiti&#233; et la m&#233;moire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.lisez.com/livres/le-pays-dont-tu-marche-la-terre/9782487819252&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Le pays dont tu as march&#233; la terre&lt;/i&gt;, Daniel Bourrion, &#201;ditions H&#233;lo&#239;se d'Ormesson, 2025.&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip_document_8566 spip_document spip_documents spip_document_video&#034;&gt;
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&lt;div class=&#034;video-intrinsic-wrapper&#034; style='height:0;width:640px;max-width:100%;padding-bottom:56.25%;position:relative;'&gt; &lt;div class=&#034;video-wrapper&#034; style=&#034;position: absolute;top:0;left:0;width:100%;height:100%;&#034;&gt; &lt;video class=&#034;mejs mejs-8566&#034; data-id=&#034;896cc33960c19d100105f0da138329e0&#034; data-mejsoptions='{&#034;iconSprite&#034;: &#034;plugins-dist/medias/lib/mejs/mejs-controls.svg&#034;,&#034;alwaysShowControls&#034;: true,&#034;pluginPath&#034;:&#034;plugins-dist/medias/lib/mejs/&#034;,&#034;loop&#034;:false,&#034;videoWidth&#034;:&#034;100%&#034;,&#034;videoHeight&#034;:&#034;100%&#034;,&#034;duration&#034;:859}' width=&#034;100%&#034; height=&#034;100%&#034; poster=&#034;local/cache-vignettes/L640xH360/en_lisant_en_e_crivant_26_-1b1b5.png?1767341230&#034; controls=&#034;controls&#034; preload=&#034;none&#034; &gt; &lt;source type=&#034;video/mp4&#034; src=&#034;IMG/mp4/en_lisant_le_pays_ou_tu_as_marche_la_terre_daniel_bourrion.mp4&#034; /&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L500xH281/en_lisant_en_e_crivant_26_-1b1b5-8f12a.png?1767341277' width='500' height='281' alt='Impossible de lire la video' /&gt; &lt;/video&gt; &lt;/div&gt;
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&lt;p&gt;&lt;br&gt;
&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://open.spotify.com/episode/0fTgditklrAIFawDvvhn17?si=8YE_2fu_T6qMc9-o5u7fIQ&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Extrait du texte &#224; &#233;couter sur Spotify&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; &lt;br&gt;
&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_3089 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt;
&lt;a href=&#034;https://open.spotify.com/episode/0fTgditklrAIFawDvvhn17?si=8YE_2fu_T6qMc9-o5u7fIQ&#034; class=&#034;spip_out spip_doc_lien&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L35xH35/anchor-52133.png?1739520156' width='35' height='35' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
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&lt;p&gt;&lt;br&gt;
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&lt;strong&gt;4&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;PARTANT, le vrai point de d&#233;part de l'histoire entre nous a eu lieu l&#224;-haut, dans la longue b&#226;tisse basse d&#233;pliant sa cour de bitume comme il se doit, &#224; l'exception du marronnier qu'il y a eu, les vieux le disent, je ne l'ai pas vu, je les crois. Cette cour d'ailleurs, elle demeure identique &#224; ce que j'ai connu, toi aussi, m&#234;me si l'&#233;cole n'est plus.&lt;br class='autobr' /&gt;
De fait, elle a &#233;t&#233; ferm&#233;e quelques ann&#233;es apr&#232;s notre passage, un regroupement. C'&#233;tait cette &#233;poque, on commen&#231;ait &#224; parler de rationaliser ce saupoudrage d'&#233;tablissements dans des villages o&#249; la natalit&#233; ne suffisait plus &#224; remplir les classes. Dans le m&#234;me temps, il devenait inconvenant de regrouper dans une unique salle des enfants d'&#226;ges divers, glanant ce que le ma&#238;tre ou la ma&#238;tresse apprenait aux plus vieux. &#192; la suite, les enfants &#8211;- nous &#8211;- se sont retrouv&#233;s &#224; passer d'un lieu l'autre, matin et soir, dans des autobus sillonnant les bans sur des routes juste suffisantes pour leurs gros culs.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je m'en souviens un peu, de ces d&#233;partementales, du bus, de la poussi&#232;re en rage lorsque les roues mordaient les &#224;-c&#244;t&#233;s, camion en face, on se fr&#244;lait. Tu &#233;tais l&#224; aussi, parfois, rarement, assis, regard sur les collines. Tu ne bougeais pas, ne parlais pas cependant que nous autres &#233;tions piaillants. Tu regardais je ne sais quoi, la libert&#233; s'il se trouve.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ces bouleversements, l'autre &#233;cole, celle des s&#339;urs jadis remerci&#233;es, a surv&#233;cu comme telle, devenant le lieu qu'elle est toujours o&#249; les plus petits sont livr&#233;s chaque jour, colis sur pattes peinant &#224; descendre les hautes marches de l'autobus.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le m&#234;me temps, notre &#233;cole, celle de notre rencontre, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; ferm&#233;e en vertu de cette logique rationnelle qui ne l'est que pour ceux qui en d&#233;cident, est rest&#233;e longtemps abandonn&#233;e, son jus, nous laissant voir ses petites chaises sages, ses armoires closes sur leurs merveilles r&#234;v&#233;es, les salles visibles de l'ext&#233;rieur de la b&#226;tisse si on se perchait d'un seul orteil sur l'appui que fait le bas bout du mur quand il se pince &#224; la fa&#231;ade et se r&#233;v&#232;le marchepied.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ensuite le vide, plusieurs ann&#233;es, j'ai vu cela : un parquet sur lequel il n'y avait rien que les reflets teint&#233;s par le soleil, les bruits des pas de ceux qui visitaient dont moi, je ne sais plus en quelle occasion, se rem&#233;morant ce qu'ils pouvaient : tous &#233;taient pass&#233;s l&#224; &#224; un moment, chacun le sien, et racontait, un tourbillon, plusieurs &#226;ges, voix, rires, comme s'il avait fallu que les meubles disparaissent pour que remonte une mar&#233;e que nous regardions d&#233;ferler en faisant largement grincer le sol.&lt;br class='autobr' /&gt;
Puis sont venus quelques travaux, on distinguait, au travers des fen&#234;tres illumin&#233;es, les ouvriers tr&#232;s tard. Soudain, le maire a coup&#233; un ruban de trois couleurs, toujours les m&#234;mes, le maire et le ruban, pour ce dernier sorti d'un gros rouleau dans la r&#233;serve, on en tirait le m&#232;tre n&#233;cessaire, et les ciseaux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s, l'&#233;cole &#233;tait devenue une salle communale carrel&#233;e, immense, les murs du dedans, ceux qui tenaient les salles de classe auparavant, avaient &#233;t&#233; tomb&#233;s par de lourdes masses dont les coups de boutoir allaient m&#234;me d&#233;crocher les lampes, robustes boules opalescentes dont une ou deux avaient chu sans pr&#233;venir, se fracassant non loin des ouvriers, nuls casques, des espadrilles, vin rouge le midi, une autre &#233;poque.&lt;br class='autobr' /&gt;
Depuis, ceux, celles qui ont appris ici leurs premiers mots &#233;crits sur de minuscules pupitres vident leurs derniers verres chantants. Sur de longues tabl&#233;es, ils ont des repas gargantuesques, je ne sais comment on peut manger autant sans en mourir d'apoplexie. Entre eux, tous ces convives, il y a les morts qu'on devine comme silence, qui s'invitent &#224; la table.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand je les vois ainsi, je parle des vivants, puisque parfois j'en suis, je me demande toujours qui se souvient qu'ici, avant, nous &#233;tions tous des enfants. Qui se souvient aussi avec moi qu'il y avait ce tableau, que &#231;a sentait l'encre vers&#233;e dans les coupelles de porcelaine tr&#232;s blanches coinc&#233;es dans le trou rond les accueillant, des nids.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au milieu de l'immense bruit, je croise mes couverts, regarde les visages, j'y cherche l'enfance alors qu'il n'y a plus de tableau, plus d'encre non plus, pas plus de ma&#238;tresse rousse morte vive en cognant dans un arbre avec une voiture folle, elle ne tenait pas le volant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cet accident, c'est une borne pos&#233;e, un lundi de P&#226;ques, ce devait &#234;tre apr&#232;s que nous avons &#233;t&#233; voisins ou du moins dans la m&#234;me classe, et toi, et moi, pendant la Communale, un souvenir vague, cette brume.&lt;br class='autobr' /&gt;
Lorsque je fouille dans ce qu'il me reste de la salle de classe, tu &#233;tais dans le rang derri&#232;re le mien, tu ne parlais toujours pas, jamais, je crois bien que tu es le premier taiseux que j'ai crois&#233;. Moi, qui suis bavard tellement que je m'en saoule, finis par ne plus ouvrir la bouche pendant des jours, cela me laissait &#233;bahi de te voir aussi silencieux qu'une souche d'arbre. Un rocher de tranquillit&#233; derri&#232;re son pupitre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tellement qu'il m'arrivait, les premiers mois dans cette &#233;cole primaire, de me tourner pour voir si tu &#233;tais toujours aur&#233;ol&#233; de ton myst&#232;re. Quand tu l'&#233;tais, monolithique, le regard droit sur la fen&#234;tre si haute que je me demandais qui les lavait, un jour ce serait ma m&#232;re, j'&#233;tais rassur&#233; sans bien saisir pourquoi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une fois, me remarquant, tu as eu cette grimace qui t'emportait tout le visage, un tourbillon, j'en ai souri longtemps, la ma&#238;tresse alors vivante m'a demand&#233; ce qui m'apportait cette joie. Surpris, j'ai invent&#233; une histoire sans queue ni t&#234;te, elle s'en est content&#233;e. Je sais mentir de belle mani&#232;re, &#224; presque y croire moi-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu ne le sauras pas, mais retrouver quelque chose dans ce fatras flou qui ne cesse d'augmenter &#224; mesure qu'on avance est une t&#226;che impossible. Je tente ma chance malgr&#233; cette difficult&#233;, puisque c'est seulement &#224; &#231;a que servent les mots, ceux qui les &#233;crivent, parler des morts, les faire vivre, et tous les morts, particuli&#232;rement ceux dont personne ne parle plus, afin qu'au moins quelqu'un cr&#233;e la trace qu'ils n'ont pas m&#234;me pas tent&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cette perspective, je fais ce que je peux. Je gratte cette terre noire, j'exhume, des petits tas de sable que l'eau des ruisseaux grosse des pluies mangera sans doute aucun. J'essaie, tu vois, j'essaie, tu en valais la peine.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce travail qui ne sert qu'&#224; &#231;a, aux morts, il est b&#234;cher, il remue ce qu'on ne voyait plus, il d&#233;range de longs sommeils, fait au passage &#233;merger d'autres souvenirs, une racine qu'on tire dont on pensait qu'elle n'&#233;tait rien, son filament se d&#233;couvre &#224; mesure, r&#233;v&#232;le. Des visages, des figures, quelqu'un, une vieille dame qui m'avait dit que j'&#233;tais un fils du soleil, ainsi que tous ceux n&#233;s ce mois des premiers pas, des premi&#232;res fleurs, de tout ce qui se peut.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si je parle d'avril, c'est qu'il m'est revenu, tu passes dans ma m&#233;moire, que tu &#233;tais &#233;galement fils du soleil &#8211; tes dates de naissance, de mort, affirment que nous &#233;tions de m&#234;me ann&#233;e, m&#234;me mois. Une question.&lt;br class='autobr' /&gt;
Se demander pourquoi, comment, deux personnes n&#233;es en m&#234;me temps et au m&#234;me endroit, amies, voient leurs trajectoires diverger tellement qu'elles finissent par &#234;tre inconnues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;5&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MON d&#233;frichement m'am&#232;ne &#224; la suivante des &#233;coles, celle dans le village pr&#233;c&#233;d&#233; de chapelets de bosses : notre tour d'autobus &#233;tait venu, toujours une cons&#233;quence du regroupement qui avait transform&#233; en pugilats les conseils municipaux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les nerfs s'y chauffaient. Des doigts, poings serr&#233;s en enclumes, pointaient vers les plafonds. Sous les b&#233;rets que quelques-uns portaient &#224; l'int&#233;rieur, la sueur, rage humide, perlait. Il se raconte m&#234;me que d'aucuns en vinrent aux mains, je ne sais pas de qui on parle mais je peux deviner.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est &#233;tonnant qu'ils en soient arriv&#233;s &#224; se saisir au col. D'habitude, ces extr&#233;mit&#233;s n'&#233;taient atteintes que pour des histoires de terres, de femmes, des choses s&#233;rieuses que ne sont pas des chamboulements d'enfants, &#234;tres de peu de valeur sinon celle de leurs bras encore &#224; venir, un investissement risqu&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quoi qu'il en soit, plusieurs bourgades se partag&#232;rent leurs &#233;coles, et donc leurs prog&#233;nitures. Puisqu'on d&#233;cidait pour nous, nous avons effectu&#233; une premi&#232;re rentr&#233;e dans le quasi-hameau o&#249; nul n'allait : il n'y avait rien &#224; y voir, la route qui le traversait menait au creux de l'horizon, personne ne s'y savait le moindre lien familial ou amical. C'&#233;tait au-del&#224; de tout rep&#232;re une terre inconnue, un autre continent &#224; moins d'une dizaine de kilom&#232;tres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je m'en souviens. L'&#233;cole, la cour coinc&#233;e &#224; rebours de l'&#233;glise petite, les murs ventrus au surplomb de la route, un calvaire dans son coin avec sa Vierge jetant ses mains vers un grand vain, quelques marronniers, cette fois, ils &#233;taient l&#224;. Je sais qu'en dessous, nous nous &#233;tions pos&#233;s pour la photographie sempiternelle avec l'instituteur et sa guitare si nous &#233;tions sages.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je me souviens, aussi, de cet hiver si froid que des &#233;tourneaux tombaient des hautes branches, fruits m&#251;rs : au sol incapables et gel&#233;s, nous les glanions pour les chauffer, r&#233;animer, ressusciter dans la salle aux plafonds t&#234;te bascul&#233;e qui t'accueillait, m&#234;me si je n'en ai pas la certitude &#8211;- il faudrait que je revienne au clich&#233; perdu dans quelque armoire, ou aux registres de pr&#233;sence s'ils existent toujours, ce dont je doute, voire que j'aille interroger le ma&#238;tre qui doit savoir, ils savent tout puisqu'ils sont ma&#238;tres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je me souviens que l&#224;, apprenant, &#233;coutant, n'&#233;coutant pas, j'avais crois&#233; quelque autre n&#233; les m&#234;mes jour mois an que moi, presque mon double cette fois, quasi jumeau. Pour lui, je sais toujours son nom, pr&#233;nom, tout autant sa maison coll&#233;e &#224; l'&#233;glise au c&#244;t&#233; oppos&#233;. Du fait de la proximit&#233;, son paradoxe, il arrivait largement en retard, et chaque jour nous nous moquions. Son visage riant aux cheveux noirs &#224; croire qu'ils &#233;taient teints, je l'ai bien plus que le tien.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je me souviens encore d'un autre des camarades que je retrouverais au coll&#232;ge, m&#234;me classe, et lui avait neuf fr&#232;res, chose impensable, une tradition que les g&#233;n&#233;rations pr&#233;c&#233;dentes avaient pourtant en habitude, de faire grande famille, nombre d'enfants, chair &#224; canon, les deux guerres &#224; peine referm&#233;es avaient donn&#233; le pli, il fallait &#231;a quand &#231;a tonnait d&#232;s l'aube, on ne voyait pas trop pourquoi le d&#233;compte des morts tomb&#233;s au champ d'honneur s'arr&#234;terait, peut-&#234;tre que ces dix-l&#224; &#233;taient un semblant de r&#233;ponse.&lt;br class='autobr' /&gt;
Puis aussi de ce jour-l&#224;, tu l'as peut-&#234;tre vu, je ne pense pas, o&#249; deux cousines, une brune, une blonde, les plus belles filles, courant chacune dans son sens, avaient pass&#233; en m&#234;me temps le coin pour se heurter pleine vitesse. Le choc avait produit ce bruit dur mat, j'ai entendu, les os quand ils se cognent &#224; plus r&#233;sistant qu'eux et l&#224;, c'&#233;tait le cr&#226;ne de l'autre, cette boule dure cach&#233;e, un secret rond. La chair fendue des deux c&#244;t&#233;s, au-dessus de l'arcade sourcili&#232;re, &#224; l'arrondi, les gamines saignaient beaucoup, beaucoup.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a avait fait toute une histoire, les cris, les pleurs, la peur, le sang, ce qu'on distinguait de tr&#232;s blanc dans le fond des plaies, myst&#232;re. Les parents alert&#233;s, les filles &#233;taient parties un torchon sanguinolent sur la t&#234;te, nous en avions trembl&#233;. Le lendemain, elles revenaient, recousues et lav&#233;es, fi&#232;res d'&#234;tre au centre. Souvent, je me demande si les cicatrices se distinguent sur leurs peaux qui se rel&#226;chent tout autant que la mienne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais ce n'est pas mon sujet. Mon sujet, c'est toi, toi dont je ne distingue pas la chevelure &#233;bouriff&#233;e au milieu des t&#234;tes occup&#233;es &#224; faire des exercices, ligner, conjuguer, compter avec des doigts toujours insuffisants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.lisez.com/livres/le-pays-dont-tu-marche-la-terre/9782487819252&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Le pays dont tu as march&#233; la terre&lt;/i&gt;, Daniel Bourrion, &#201;ditions H&#233;lo&#239;se d'Ormesson, 2025.&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous pouvez suivre le podcast de ces lectures versatiles sur les diff&#233;rents points d'acc&#232;s ci-dessous : &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://anchor.fm/s/24d0b3d4/podcast/rss&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;RSS&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://podcasts.apple.com/fr/podcast/en-lisant-en-%C3%A9crivant/id1517222611&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Apple Podcast&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/c/PierreM%C3%A9nard/podcasts&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Youtube&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.deezer.com/fr/show/1001542221&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Deezer&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://open.spotify.com/show/5VkBfdpna4Cg8lkfrP5Crp&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Spotify&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le temps retrouss&#233; &#224; l'infini</title>
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		<dc:creator>Pierre M&#233;nard</dc:creator>


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&lt;p&gt;Tout d'un seul coup comme jadis &lt;br class='autobr' /&gt;
Lorsque les filles reviennent &#224; la maison, pour les f&#234;tes notamment, elles nous questionnent souvent sur les parents que nous &#233;tions et cherchent &#224; savoir comment elles &#233;taient, elles nous demandent qu'on leur raconte des anecdotes du temps de leur enfance, qu'on &#233;voque des souvenirs qu'on a d&#233;j&#224; d&#233;crits, la g&#234;ne passag&#232;re de se r&#233;p&#233;ter, d'avouer parfois que ceux-ci s'estompent avec le temps, et que le r&#233;cit qu'on en fait est sans doute assez loin de la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L150xH75/contacts_succcessifs_52_1_-4a298.png?1766908957' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='75' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tout d'un seul coup comme jadis&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque les filles reviennent &#224; la maison, pour les f&#234;tes notamment, elles nous questionnent souvent sur les parents que nous &#233;tions et cherchent &#224; savoir comment elles &#233;taient, elles nous demandent qu'on leur raconte des anecdotes du temps de leur enfance, qu'on &#233;voque des souvenirs qu'on a d&#233;j&#224; d&#233;crits, la g&#234;ne passag&#232;re de se r&#233;p&#233;ter, d'avouer parfois que ceux-ci s'estompent avec le temps, et que le r&#233;cit qu'on en fait est sans doute assez loin de la r&#233;alit&#233;, sans qu'on parvienne &#224; savoir imm&#233;diatement si elles feignent d'avoir oubli&#233; ce qu'on leur a d&#233;j&#224; racont&#233;, nous obligent &#224; revenir sur telle ou telle histoire de notre vie pass&#233;e. Hier soir, c'&#233;tait, par exemple, l'excitation &#224; la d&#233;couverte des cadeaux sous le sapin de No&#235;l. Une ann&#233;e, j'avais laiss&#233; l'enregistreur num&#233;rique capter leurs petites voix chuchotant seules dans la p&#233;nombre de la salle &#224; manger, alors que Caroline et moi &#233;tions encore au lit, se demandant si elles pouvaient ouvrir les cadeaux, ou si elles devaient nous attendre, et combien de temps faudrait-il patienter avant de nous r&#233;veiller. Ce qui &#233;tait touchant, c'&#233;tait leur petite voix chuchotant pour ne pas nous r&#233;veiller. L'impatience retenue de ce moment. Et, tandis que je tarde &#224; raconter &#224; nouveau cette sc&#232;ne, dans l'excitation g&#233;n&#233;rale, je r&#233;alise que j'ai fait la m&#234;me chose, enfant : j'ai demand&#233; de nombreuses fois &#224; mes parents de r&#233;p&#233;ter des histoires dont j'avais d&#233;j&#224; entendu le r&#233;cit, car ce n'&#233;tait pas l'histoire en elle-m&#234;me que j'attendais, c'&#233;tait d'entendre parler mon p&#232;re et ma m&#232;re, raconter leur histoire et la n&#244;tre, dire leur amour, autrement qu'avec les mots attendus quand on exprime ce sentiment.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8588 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://liminaire.fr/IMG/jpg/54987002218_5aab6f760e_k.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L500xH333/54987002218_5aab6f760e_k-5e7e4.jpg?1766908957' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;center&gt;Station Villejuif - Gustave Roussy, Villejuif, Val-de-Marne, 15 d&#233;cembre 2025&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce froid qui ne m'appartient pas&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le froid me saisit sans pr&#233;ambule. Il s'infiltre dans ma poitrine, bloque ma respiration, comme si l'air devenait soudain trop dense pour entrer. Je ralentis, j'apprends &#224; doser chaque inspiration, de peur que ma gorge ne se referme. Il y a quelque chose de min&#233;ral dans ce froid-l&#224;, une duret&#233; qui comprime les joues, glace le front, les rares parcelles de peau laiss&#233;es &#224; d&#233;couvert. Et pourtant, dans ce choc, une forme de s&#233;r&#233;nit&#233; s'installe. Le contraste apaise. Comme lorsqu'on s'immerge brutalement dans une eau glac&#233;e. Le corps proteste, br&#251;le presque, puis renonce. La douleur se retourne, se dissout, et laisse place &#224; une chaleur inattendue, int&#233;rieure, sourde. Le froid cesse alors d'&#234;tre une menace pour devenir une pr&#233;sence, un seuil franchi. Il clarifie les pens&#233;es, oblige &#224; &#234;tre l&#224;, enti&#232;rement, dans cet instant pr&#233;cis o&#249; le souffle revient, o&#249; le corps apprend &#224; tenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Trou noir b&#233;ant sur tout&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mauvaise nuit. Au r&#233;veil, la sensation d'avoir tr&#232;s mal dormi. Si peu. La journ&#233;e de No&#235;l risque d'&#234;tre longue. Finalement, cela se d&#233;roule plut&#244;t bien. Je ne ressens pas trop la fatigue m&#234;me si, comme d'habitude, le repas dure trop longtemps. Les conversations commencent mais ne vont jamais &#224; leur terme. Trop nombreux &#224; table pour pouvoir discuter. Nous zappons d'un sujet &#224; l'autre. La fatigue me rend raisonnable, je ne fais aucun exc&#232;s cette ann&#233;e. En fin de journ&#233;e, nous rentrons &#224; la maison, le manque de sommeil se fait sentir. Le corps f&#233;brile, je tremble, mal &#224; la t&#234;te, le cr&#226;ne compress&#233;, les membres engourdis, j'ai l'impression de marcher au ralenti, de porter mon corps sur mes &#233;paules, je me sens las. Tous les effets du d&#233;calage horaire. Une seule envie, me coucher pour r&#233;cup&#233;rer.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8589 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://liminaire.fr/IMG/jpg/9731142867_2936ad714e_k.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L500xH334/9731142867_2936ad714e_k-09fcd.jpg?1766908957' width='500' height='334' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;center&gt;Statue &#233;questre de Marc Aur&#232;le, place du Capitole, Rome, Italie, 8 ao&#251;t 2010&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une pr&#233;sence impos&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour montrer &#224; Caroline o&#249; se situe la Tour hertzienne de Romainville qu'on aper&#231;oit depuis le parc de la Butte du Chapeau Rouge, je lui indique le meilleur point de vue, entre immeubles et arbres du jardin. Je remarque, tout en lui parlant de la Tour, un homme qui se tient immobile &#224; c&#244;t&#233; d'une armoire &#233;lectrique. Il vit sans doute &#224; la rue. Ses v&#234;tements de seconde main sont sales et us&#233;s. Il a l'air d'avoir froid. Il remue ses pieds en faisant du surplace pour tenter de se r&#233;chauffer. En nous voyant nous approcher, il recule lentement, comme s'il cherchait &#224; sortir de notre champ de vision, en arri&#232;re, sans qu'on s'en aper&#231;oive. Il cherche &#224; s'effacer, pour ne pas figurer dans le cadre alors que Caroline est en train de prendre une photographie de la Tour. En le voyant faire, l'image du m&#232;me d'Homer Simpson disparaissant dans les buissons me revient en m&#233;moire. Il montre le personnage embl&#233;matique de la s&#233;rie &lt;i&gt;Les Simpson&lt;/i&gt;, reculant lentement dans un buisson jusqu'&#224; dispara&#238;tre enti&#232;rement, avec une expression g&#234;n&#233;e sur le visage. Ce m&#232;me est utilis&#233; tr&#232;s souvent pour repr&#233;senter ce moment d&#233;licat o&#249; l'on pr&#233;f&#232;re dispara&#238;tre au plus vite plut&#244;t que de faire face &#224; une situation embarrassante. Bien s&#251;r, c'est nous qui devrions nous sentir embarrass&#233;s &#224; cet instant pr&#233;cis, devant la situation de cet homme qui vit aux abords du parc, par le trouble involontaire que nous lui causons. Je repense &#233;galement &#224; ce qui s'est pass&#233; la veille, &#224; No&#235;l, au moment o&#249; ma tante a voulu qu'on prenne une photo de l'ensemble de la famille : l'un des enfants a refus&#233; de para&#238;tre sur la photo et s'est mis &#224; pleurer lorsque ses parents l'ont forc&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Les forces, de Laura Vazquez</title>
		<link>https://liminaire.fr/creation/radio-marelle/article/les-forces-de-laura-vazquez</link>
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		<dc:creator>Pierre M&#233;nard</dc:creator>


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		<dc:subject>Lecture</dc:subject>
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		<dc:subject>Portrait</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cit</dc:subject>
		<dc:subject>En lisant en &#233;crivant</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;rive</dc:subject>
		<dc:subject>Corps</dc:subject>
		<dc:subject>Enfance</dc:subject>
		<dc:subject>Biographie</dc:subject>
		<dc:subject>R&#234;ve</dc:subject>
		<dc:subject>Solitude</dc:subject>
		<dc:subject>Soci&#233;t&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Sensation</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Les Forces d&#233;crit le parcours intiatique d'une jeune femme en qu&#234;te de libert&#233; dans un monde satur&#233; de contraintes &#224; la fois physiques, sociales, &#233;conomiques, o&#249; chaque pas, chaque lieu (d'un bar lesbien &#224; une maison des mort&#183;es en passant par un immeuble abritant des sectes qui inventent de nouveaux syst&#232;mes de croyances) devient une &#233;preuve et une r&#233;v&#233;lation. &#192; travers des fragments tendus, d'une &#233;criture dense, le texte explore dans un flux de pens&#233;es entre incantation et r&#233;flexion, les (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://liminaire.fr/creation/radio-marelle/" rel="directory"&gt;Radio Marelle&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/ecriture" rel="tag"&gt;&#201;criture&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/livre" rel="tag"&gt;Livre&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/portrait" rel="tag"&gt;Portrait&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/recit" rel="tag"&gt;R&#233;cit&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/en-lisant-en-ecrivant" rel="tag"&gt;En lisant en &#233;crivant&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/derive" rel="tag"&gt;D&#233;rive&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/enfance" rel="tag"&gt;Enfance&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/societe" rel="tag"&gt;Soci&#233;t&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/sensation" rel="tag"&gt;Sensation&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L150xH84/en_lisant_en_e_crivant_25_1_-5252b.png?1766131437' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_8548 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L120xH175/31vfm3bskhl__sx195__1_-252cb.jpg?1762383125' width='120' height='175' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;Les Forces&lt;/i&gt; d&#233;crit le parcours intiatique d'une jeune femme en qu&#234;te de libert&#233; dans un monde satur&#233; de contraintes &#224; la fois physiques, sociales, &#233;conomiques, o&#249; chaque pas, chaque lieu (d'un bar lesbien &#224; une maison des mort&#183;es en passant par un immeuble abritant des sectes qui inventent de nouveaux syst&#232;mes de croyances) devient une &#233;preuve et une r&#233;v&#233;lation. &#192; travers des fragments tendus, d'une &#233;criture dense, le texte explore dans un flux de pens&#233;es entre incantation et r&#233;flexion, les impasses du langage, l'illusion du libre-arbitre, les mascarades du quotidien et l'absurdit&#233; comique de certaines interactions sociales. Un texte po&#233;tique singulier, &#233;maill&#233; de citations venues d'horizons divers (Kierkegaard, Rousseau, Simone Veil, Grothendieck, Sophocle, Nietzsche, Louise Lab&#233;). Une langue brute, incandescente, qui interroge notre rapport &#224; la libert&#233;, &#224; la parole et &#224; la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://editions-du-sous-sol.com/publication/les-forces/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Les forces&lt;/i&gt;, Laura Vazquez, Les &#201;ditions du sous-sol, 2025.&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
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&lt;div class=&#034;video-intrinsic-wrapper&#034; style='height:0;width:640px;max-width:100%;padding-bottom:56.25%;position:relative;'&gt; &lt;div class=&#034;video-wrapper&#034; style=&#034;position: absolute;top:0;left:0;width:100%;height:100%;&#034;&gt; &lt;video class=&#034;mejs mejs-8586&#034; data-id=&#034;edc9d9d78e5c2dd5743af6ac2c6a0dcf&#034; data-mejsoptions='{&#034;iconSprite&#034;: &#034;plugins-dist/medias/lib/mejs/mejs-controls.svg&#034;,&#034;alwaysShowControls&#034;: true,&#034;pluginPath&#034;:&#034;plugins-dist/medias/lib/mejs/&#034;,&#034;loop&#034;:false,&#034;videoWidth&#034;:&#034;100%&#034;,&#034;videoHeight&#034;:&#034;100%&#034;,&#034;duration&#034;:895}' width=&#034;100%&#034; height=&#034;100%&#034; poster=&#034;local/cache-vignettes/L640xH360/en_lisant_en_e_crivant_28_-b0580.png?1766131438&#034; controls=&#034;controls&#034; preload=&#034;none&#034; &gt; &lt;source type=&#034;video/mp4&#034; src=&#034;IMG/mp4/en_lisant_les_forces_laura_vazquez.mp4&#034; /&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L500xH281/en_lisant_en_e_crivant_28_-b0580-a8450.png?1766131438' width='500' height='281' alt='Impossible de lire la video' /&gt; &lt;/video&gt; &lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
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&lt;p&gt;&lt;br&gt;
&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://open.spotify.com/episode/0MjmxKudTLiR2iQMbQRtzv?si=7NHTAYDMScG_gwqhk8dnHQ&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Extrait du texte &#224; &#233;couter sur Spotify&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; &lt;br&gt;
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&lt;div class='spip_document_3089 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
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&lt;a href=&#034;https://open.spotify.com/episode/0MjmxKudTLiR2iQMbQRtzv?si=7NHTAYDMScG_gwqhk8dnHQ&#034; class=&#034;spip_out spip_doc_lien&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L35xH35/anchor-52133.png?1739520156' width='35' height='35' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
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Et pour y retourner, je pris le train.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aime mon corps d&#233;plac&#233; dans un autre qui roule. Cependant, il y a des gens. Et, dans le wagon, des personnes cherchaient le confort et la pr&#233;servation et le meilleur pour elles-m&#234;mes. Vouloir la meilleure place &lt;i&gt;pour soi&lt;/i&gt;, la fen&#234;tre &lt;i&gt;pour soi&lt;/i&gt;, la prise &#233;lectrique &lt;i&gt;pour soi&lt;/i&gt;, le sens de la marche &lt;i&gt;pour soi&lt;/i&gt; est une banalit&#233; dans notre monde, doubl&#233;e d'une lourdeur. J'avais envie de croiser une personne capable de me dire : je ne souhaite pas le meilleur pour moi. Pourquoi la meilleure place me reviendrait- elle ? Je suis ici, mais je pourrais &#234;tre ailleurs, quelle importance, je reste dans la vie. Je continue de vivre. Je suis ici, mais je pourrais me trouver dans une autre situation, je suis en vie et je pense, o&#249; que je sois, et quel que soit mon niveau de confort. Mais, au lieu de cela, chacun cherchait son agr&#233;ment, sa facilit&#233; personnelle, et deux jeunes filles se filmaient, elles remettaient leurs cheveux en place avec le bout de leurs ongles, d'autres se photographiaient, et un gar&#231;on se filmait, il fron&#231;ait les sourcils, il remuait les l&#232;vres. En parcourant des yeux la pi&#232;ce en mouvement, je vis que chacun se filmait ou se photographiait ou regardait des vid&#233;os d'autres personnes qui s'&#233;taient film&#233;es, ou qui s'&#233;taient photographi&#233;es. C'&#233;tait fini, je pensai : ils sont malades. Ils sont comme un fant&#244;me gigantesque. Une entit&#233; mobile impersonnelle. Un monstre. D'ailleurs, leurs machines sont fabriqu&#233;es par des corps d'enfants. N'est-ce pas le symbole m&#234;me de leur monstruosit&#233; ? Nous avons pr&#233;cis&#233;ment dans les mains une machine fabriqu&#233;e &#224; partir de corps d'enfants. Les mati&#232;res premi&#232;res de nos machines personnelles sont &#233;chang&#233;es contre les corps d'enfants vivant sur un autre continent. Ces enfants tirent de la terre du cobalt avec leurs mains minuscules. Ils descendent dans des puits qui s'effondrent. Ces enfants trient et tamisent les r&#233;sidus miniers. Ils travaillent plus de douze heures. Ils transportent des charges allant de vingt &#224; quarante kilos. Ils gagnent environ un euro par jour. Des corps d'enfants s'usent et se tuent dans les sols des mines, dans la boue, pour en extraire les mati&#232;res destin&#233;es &#224; la fabrication de nos machines. Nous le savons. L'information n'est pas cach&#233;e. Qui peut vivre dans un tel monde ? Qui veut vivre l&#224;-dedans ? Tout le monde, apparement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais l'homme &#226;g&#233; pr&#232;s de moi ne regardait pas son &#233;cran. C'&#233;tait le seul. Et il se lan&#231;a dans une pratique assez courante par le pass&#233; : &lt;i&gt;engager la conversation&lt;/i&gt;. Il commen&#231;a par prononcer des phrases de type : j'ai bien failli rater ce train, il y a du monde ici. Et quantit&#233; de platitudes. Il &#233;tait brun, avec beaucoup de cheveux gris. Ses mains touchaient ses objets, son portefeuille, un vieux journal, il farfouillait en continu. Et son visage ne cessait de se tourner vers le mien, si bien que nos regards se sont crois&#233;s. Alors, j'ai pris la d&#233;cision de ne pas donner d'expression &#224; mes yeux, &#224; ma bouche, &#224; mes joues, par pr&#233;caution. Mais l'homme ne cessait de r&#233;p&#233;ter des phrases de type : qu'est-ce qu'il fait chaud ici. Puis : moi, j'ai chaud. Et puis : pas vous ? Et : vous descendez o&#249; ? J'ai r&#233;pondu, car je ne suis pas abjecte, en un seul mot. Bien s&#251;r, l'homme a saisi ce stimulus verbal pour composer des phrases &#224; propos de son propre voyage, et du prix des billets, de la m&#233;t&#233;o, de la ville, et d'autres &#233;l&#233;ments dans une conversation monologu&#233;e d'une indigence classique. Et je n'avais pas la force d'&#234;tre touch&#233;e par cet homme et par sa situation dans l'Univers, je n'avais pas envie d'imaginer ses sensations d'enfance ou ses douleurs au fond de lui, je n'avais pas envie de cr&#233;er une conversation parall&#232;le et mentale, je n'avais plus de forces. J'ai sorti mon &#233;cran et je me suis tourn&#233;e. J'ai lanc&#233; une conversation avec un &#234;tre non humain contribuant aux &#233;missions de gaz &#224; effet de serre, augmentant la demande &#233;nerg&#233;tique, d&#233;gradant l'environnement dans les zones mini&#232;res, polluant chimiquement les sols et les rivi&#232;res, r&#233;chauffant les &#233;cosyst&#232;mes aquatiques, exer&#231;ant des pressions accrues sur les ressources d'eau, ayant aussi r&#233;ponse &#224; tout. J'exposai ma situation &#224; L'Intelligence, et elle me r&#233;pondit :&lt;br class='autobr' /&gt;
Voici des strat&#233;gies pour g&#233;rer cela : 1. LANGAGE CORPOREL : Essayez de signaler votre d&#233;sint&#233;r&#234;t &#224; travers votre langage corporel. Par exemple, regardez par la fen&#234;tre, lisez un livre, ou portez des &#233;couteurs. 2. R&#201;PONSES COURTES MAIS POLIES : Si la personne continue d'essayer de parler, r&#233;pondez par des phrases courtes et polies sans encourager la conversation. 3. EXPLIQUEZ-VOUS BRI&#200;- VEMENT : Vous pouvez aussi &#234;tre honn&#234;te et gentil.le en disant quelque chose comme : &#034;Je suis d&#233;sol&#233;.e, je suis un peu fatigu&#233;.e et j'aimerais me reposer, je ne souhaite pas discuter.&#034; 4. CHANGEZ DE SI&#200;GE SI POSSIBLE : Si la situation devient trop inconfortable et que le train n'est pas plein, envisagez de changer de place.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je choisis la troisi&#232;me. Je me tournai vers l'homme et je lui dis : je suis d&#233;sol&#233;e, je suis un peu fatigu&#233;e et j'aimerais me reposer, je ne souhaite pas discuter. Mais ma phrase tomba dans la g&#234;ne et dans le n&#233;ant, parce que depuis un moment l'homme ne me par- lait plus. Il me regarda avec des yeux comme effray&#233;s. Il se leva et je le vis se diriger vers un autre wagon. Il boitait, l'arri&#232;re de son cr&#226;ne tout seul dans le wagon, et j'aurais voulu dire : excusez-moi monsieur, je suis cass&#233;e. Tout ce que je dis est cass&#233;, tout ce que je pense est cass&#233;. J'avais envie de courir apr&#232;s l'homme en criant : non, monsieur, je vous en prie, excusez-moi ! Je crois en votre importance, car j'avais le sentiment : chaque personne est le centre de l'Univers, ou : il n'existe pas de personne insignifiante, ou : une simple main, un simple doigt sont le centre du monde. Et ce pauvre homme avait en lui tant de choses dans ses pens&#233;es, et dans son c&#339;ur, et certainement, il aimait, il avait la bont&#233;, la douceur, et la complexit&#233;. J'imaginais cet homme soignant sa femme malade. Je voyais sa pauvre main essuyer la bouche d'une vieille dame. J'imaginais cet homme seul dans son jardin, se relevant, la main sur le dos, apr&#232;s avoir taill&#233; un rosier. J'imaginais cet homme pleurant la nuit, seul dans son lit. Ou cet homme souriant devant les fac&#233;ties d'un petit animal, un pigeon sur une table de caf&#233;, un &#233;cureuil qui saute de branche en branche. Cet homme &#233;tait dot&#233; d'une puissance fascinante qui l'avait maintenu en vie dans le ventre de sa m&#232;re jusqu'&#224; nos jours dans ce wagon. Cette puissance miraculeuse lui avait permis d'acqu&#233;rir la motricit&#233;, la parole, le langage, une palette de connaissances, de savoir-faire, et certainement cet homme &#233;tait le centre du grand cercle contenant l'ensemble de la galaxie. J'avais envie de courir, d'attraper son &#233;paule, qu'il se retourne, et j'aurais dit : pardonnez-moi, le monde m'a d&#233;form&#233;e. Vous &#234;tes immense, vous &#234;tes pr&#233;cieux, monsieur, vous &#234;tes une vie, et moi aussi, je suis une vie. Nous sommes deux vies et nous nous sommes rencontr&#233;es, mais je n'ai pas pu vous parler, je n'ai pas pu vous dire des mots simples, je n'ai pas su m'accommoder d'une conversation banale pour ressentir la force de nos liens, mon semblable, mon fr&#232;re. Pardonnez-moi monsieur, je n'ai pas su. Mentalement, monsieur, je vous touche l'&#233;paule, vous vous tournez et je vous parle. Nous nous r&#233;concilions et nous nous comprenons. La chaleur de nos liens d&#233;fait les n&#339;uds des autres. Les personnes se voient, elles se voient et elles s'aiment dans ce wagon et dans le monde. Elles sont simple- ment l&#224;, elles brillent et elles sont dignes. Et je sentais en moi de la lumi&#232;re et je pensais : je m'exalte. Et : encore, je m'exalte, et il ne faudrait pas s'exalter devant les autres, mais il ne faudrait pas non plus les rabaisser. Il faudrait que je reste au calme, et calmement me dire : ceci est bien. J'en parlai &#224; L'Intelligence. J'&#233;crivis : comment faire pour ne pas s'exalter devant les individus de l'esp&#232;ce humaine et comment faire pour ne pas rabaisser mentalement les individus de l'esp&#232;ce humaine en les jugeant, comment faire parmi les autres ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Et la r&#233;ponse fut lamentable. Elle reposait sur des directives de type &lt;i&gt;g&#233;rez vos &#233;motions, pratiquez l'&#233;coute active, valorisez la diversit&#233;, etc.&lt;/i&gt; Alors, je fouillai dans ma m&#233;moire, car &#224; l'int&#233;rieur de soi, on trouve la m&#233;moire et la densit&#233;. Et dans la densit&#233;, je creusais jusqu'&#224; l'absence. Et je me sentais vivre dans l'absence. C'est-&#224;-dire que le creux de ma vie, ce qu'on appelle soi, je le mettais dans cette absence, et l'absence gonflait, elle cr&#233;pitait, et je pensais : j'apprends l'absence, il faut que je l'apprenne en moi, il faut que je me repose, je dois passer du temps pr&#232;s d'elle, et avec elle, en elle. Je ne suis nulle part pr&#233;sente. Dans le d&#233;but de ce livre ou dans sa partie finale, je ne suis nulle part. Je ne suis pas venue. J'&#233;tais l&#224; depuis toujours. Je ne suis jamais partie. Si je fouille dans ma m&#233;moire, je tombe sur un espace sans limites. Et ma m&#233;moire devient noire et minuscule, et puis elle dispara&#238;t, il n'y a plus de m&#233;moire, il ne reste qu'une absence, et je repose, je me repose, mais mon esprit invente des questions, et il me dit : la vie n'est pas tranquille. Alors je forme des questions qui d&#233;butent par SI :&lt;br class='autobr' /&gt;
SI je me dirige vers un voyageur au hasard et que je lui dis : &#233;coute, je suis d&#233;sol&#233;e, ni plus, ni moins, je suis d&#233;sol&#233;e, est-ce que cette personne interpr&#232;tera ma phrase en fonction de sa situation personnelle ou en fonction de mon apparence ou bien des deux et dans quelles proportions ?&lt;br class='autobr' /&gt;
SI un petit insecte vient pr&#232;s de mon oreille et murmure des paroles humaines v&#233;ritables, par exemple cet insecte me dit : lumi&#232;re, il me dit : couleur, quelle sera ma r&#233;action et quelle sera la r&#233;action la plus adapt&#233;e ?&lt;br class='autobr' /&gt;
SI je saute de ma fen&#234;tre, du quatri&#232;me &#233;tage, mais avec une chaise, et si au dernier moment, je saute de la chaise, est-ce que je peux survivre ?&lt;br class='autobr' /&gt;
L'Intelligence me r&#233;pondit : sauter d'une fen&#234;tre avec une chaise et essayer de sauter de la chaise au dernier moment est dangereux et ne garantit pas la survie. Si vous avez des pens&#233;es dangereuses, parlez-en &#224; un professionnel de sant&#233;. Et de mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, L'Intelligence me d&#233;conseillait les actes bizarres et antisociaux. J'avais l'impression qu'elle me disait : il ne faut pas faire de choses bizarres dans ce monde, les gens bizarres iront en prison ou dans un h&#244;pital pour gens bizarres ou dans la mis&#232;re sous les villes, dans les trous, il vaut mieux que tu fasses ce que le monde te demande. Si tu ne sais pas faire comme tout le monde, je peux t'indiquer des adresses de professionnels qui t'aideront &#224; retrouver la norme. Il ne faut pas que tu quittes le r&#233;seau mental des humains. Je t'interpr&#232;te et je te lie et je te vois comme une partie de ce r&#233;seau. Je demandai &#224; L'Intelligence : comment suis-je form&#233;e ? L'Intelligence &#233;voqua mon d&#233;veloppement personnel et social et son fa&#231;onnement d&#232;s la petite enfance. Au fil de la discussion, elle me parla de b&#233;haviorisme et d'autres courants psychosociaux. Elle cita diff&#233;rentes &#233;tudes dont celle d'un &#233;thologue nomm&#233; Lorenz. Dans les ann&#233;es 1930, Lorenz d&#233;montra le ph&#233;nom&#232;ne de l'empreinte ou de l'impr&#233;gnation, qui correspond &#224; la mise en place d'un lien entre un d&#233;clencheur ext&#233;rieur et un comportement instinctif, en faisant des exp&#233;riences sur des oies. Concr&#232;tement, Lorenz se pla&#231;ait pr&#232;s des &#339;ufs, et lorsque les oisons venaient au monde, ils le suivaient partout. Lorenz pla&#231;ait n'importe quel objet mobile (comme un ballon color&#233;) devant les oisons au moment de leur naissance et les oisons s'attachaient &#224; n'importe quel objet mobile, ils le suivaient partout. La pr&#233;sentation ult&#233;rieure de la m&#232;re v&#233;ritable n'y changeait rien. Les oisons l'ignoraient. Le premier objet pr&#233;sent&#233; tra&#231;ait l'&lt;i&gt;empreinte&lt;/i&gt; &#224; l'int&#233;rieur. Je regardai une interview de Lorenz qui finissait par dire : nous ne savons jamais ce qui se passe subjectivement dans l'esprit de l'animal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://editions-du-sous-sol.com/publication/les-forces/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Les forces&lt;/i&gt;, Laura Vazquez, Les &#201;ditions du sous-sol, 2025.&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous pouvez suivre le podcast de ces lectures versatiles sur les diff&#233;rents points d'acc&#232;s ci-dessous : &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://anchor.fm/s/24d0b3d4/podcast/rss&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;RSS&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://podcasts.apple.com/fr/podcast/en-lisant-en-%C3%A9crivant/id1517222611&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Apple Podcast&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/c/PierreM%C3%A9nard/podcasts&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Youtube&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.deezer.com/fr/show/1001542221&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Deezer&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; | &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://open.spotify.com/show/5VkBfdpna4Cg8lkfrP5Crp&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Spotify&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Une justesse presque secr&#232;te</title>
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		<dc:date>2025-12-14T08:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre M&#233;nard</dc:creator>


		<dc:subject>Biographie</dc:subject>
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&lt;p&gt;Nous deux encore &lt;br class='autobr' /&gt;
Revenir dans un endroit dans lequel on a v&#233;cu, o&#249; l'on n'est pas venu depuis longtemps, au point m&#234;me de ne plus se souvenir &#224; quand remonte sa derni&#232;re visite. Dr&#244;le de sensation, sous la pluie, tout semble r&#233;tr&#233;ci, presque ratatin&#233;. Les immeubles sont beaucoup moins grands que dans mon souvenir. Le monticule de pierres sur lequel tr&#244;nait un d&#244;me d'escalade au sommet duquel j'ai connu mes premi&#232;res frayeurs, ne parvenant plus &#224; redescendre une fois en haut. Le bac &#224; sable (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://liminaire.fr/mot/peinture" rel="tag"&gt;Peinture&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L150xH75/contacts_succcessifs_50_1_-39f53.png?1765699212' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='75' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Nous deux encore&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenir dans un endroit dans lequel on a v&#233;cu, o&#249; l'on n'est pas venu depuis longtemps, au point m&#234;me de ne plus se souvenir &#224; quand remonte sa derni&#232;re visite. Dr&#244;le de sensation, sous la pluie, tout semble r&#233;tr&#233;ci, presque ratatin&#233;. Les immeubles sont beaucoup moins grands que dans mon souvenir. Le monticule de pierres sur lequel tr&#244;nait un d&#244;me d'escalade au sommet duquel j'ai connu mes premi&#232;res frayeurs, ne parvenant plus &#224; redescendre une fois en haut. Le bac &#224; sable &#224; c&#244;t&#233; duquel j'ai grimp&#233; sur un ballon avant de finir aux urgences. Je raconte l'anecdote &#224; Caroline et Alice en cherchant sous mes cheveux la trace de la boursouflure de la cicatrice, mais m&#234;me elle, semble s'&#234;tre effac&#233;e avec le temps. Tout ce qui, enfant, me paraissait gigantesque s'est r&#233;duit comme peau de chagrin. Vers la fin du repas, chez ma tante, je me retrouve un instant seul &#224; table, mon regard croise, sur le buffet de la salle &#224; manger, le portrait photographique de mon oncle d&#233;c&#233;d&#233; il y a un peu moins de deux ans. Je finis mon verre de vin, j'ai l'impression qu'il est l&#224; &#224; mes c&#244;t&#233;s, son visage souriant, le regard un peu flou &#224; cause de l'alcool, dans cet instant que je partage avec lui m&#234;me s'il n'est plus l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8574 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://liminaire.fr/IMG/jpg/54968651566_83dc134b25_k.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L500xH333/54968651566_83dc134b25_k-86bc2.jpg?1765699212' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;center&gt;Le Hamac, peinture d'H&#233;l&#232;ne Dufau, salle de restauration, Fonds d'art contemporain &#8211; Paris Collections, 11 rue du Pr&#233;, Paris 18&#232;me, 2 d&#233;cembre 2025&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans la lenteur et l'&#233;paisseur du temps&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Visioconf&#233;rence avec les repr&#233;sentants de &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://serendip-livres.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Serendip&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; dans les principales r&#233;gions de France qui vont assurer la diffusion en librairie de mon livre publi&#233; aux &#233;ditions JOU. Je me pr&#233;sente rapidement. Je parle du livre, de sa structure particuli&#232;re. Je mentionne le &lt;i&gt;Tour du jour en 80 mondes&lt;/i&gt; de Julio Cort&#225;zar. J'&#233;voque un souvenir personnel pour expliquer ce qui m'a pouss&#233; &#224; &#233;crire ce livre. On a tous d&#233;j&#224; fait cette exp&#233;rience, dans un paysage, sous un ciel nuageux, de se demander ce que les gens vivent, chacun &#224; une extr&#233;mit&#233; de ce nuage, &#224; des dizaines, des centaines de kilom&#232;tres de distance, ce &#224; quoi ils peuvent bien penser, ce qu'ils peuvent faire en m&#234;me temps que nous. Et plus g&#233;n&#233;ralement, ce qu'il se passe en m&#234;me temps dans diff&#233;rents endroits du monde, au moment m&#234;me o&#249; cette pens&#233;e nous traversait l'esprit. C'est une exp&#233;rience universelle, une tentation d'acc&#233;der &#224; un ensemble qui nous d&#233;passe. C'est le sujet de ce livre. Je me rends compte que cette anecdote sur les nuages fonctionne bien sur plusieurs repr&#233;sentants. Apr&#232;s la pr&#233;sentation, je r&#233;ponds &#224; leurs questions. Le r&#233;cit se d&#233;roule sur une journ&#233;e, du jour au lendemain. Ce n'est pas un roman-monde. Je cite &lt;i&gt;L'Invention du monde&lt;/i&gt;, d'Olivier Rollin, mise en fiction de la journ&#233;e du 21 mars 1989, et Laurent Mauvignier avec &lt;i&gt;Autour du monde&lt;/i&gt;, qui raconte le tremblement de terre et le tsunami qui ont d&#233;vast&#233; Fukushima au Japon, en mars 2011. Ce n'est pas une invitation au voyage m&#234;me si le lecteur traverse plus de 146 pays et 396 lieux diff&#233;rents, c'est un r&#233;cit polyphonique, une fiction sp&#233;culative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chaque mouvement dessine un nouveau contour&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alice est rest&#233;e dormir &#224; la maison en d&#233;but de semaine, car elle encha&#238;nait plusieurs journ&#233;es de travail avec une prise de poste &#224; 7h30 dans le foyer de l'enfance o&#249; elle travaille qui se trouve dans notre quartier, ce qui lui faisait gagner du temps de trajet. Elle est retourn&#233;e chez elle, hier apr&#232;s-midi, mais en rentrant manger ce midi je la croise dans notre rue. Ce qui m'intrigue, au-del&#224; du fait qu'elle soit l&#224; alors qu'elle ne nous a pas dit qu'elle passerait nous voir ou qu'elle avait &#224; faire dans le quartier, c'est qu'elle porte un beau manteau en tweed &#224; chevrons que je ne lui connais pas. Mais plus je m'avance vers elle sur le trottoir, inclinant la t&#234;te vers elle pour qu'elle m'aper&#231;oive enfin, les yeux baiss&#233;s sur son portable, plus le doute s'immisce en moi. Je reconnais bien ses lunettes &#224; montures dor&#233;es qu'elle devait faire r&#233;parer hier, dans le quartier justement, sa chevelure ondoyante qui lui mange un peu le front et cache ses oreilles (c'est fou ce que ses cheveux ont pouss&#233; derni&#232;rement), sa moue, l&#232;vres pinc&#233;es l&#233;g&#232;rement de travers, lorsqu'elle r&#233;fl&#233;chit ou qu'elle cherche quelque chose, l'index effleurant le coin de sa bouche. Parvenant &#224; ses c&#244;t&#233;s, je me rends compte enfin que ce n'est pas elle. Au moment m&#234;me o&#249; j'allais l'appeler par son pr&#233;nom pour qu'elle se tourne vers moi, je me ravise in extremis. Et nous continuons chacun notre chemin.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8575 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://liminaire.fr/IMG/jpg/27662268480_b358663d41_k.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://liminaire.fr/local/cache-vignettes/L500xH334/27662268480_b358663d41_k-93f64.jpg?1765699212' width='500' height='334' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;center&gt;Digue de mer, Dunkerque, 27 juin 2016&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les sentiments, l'empathie, les diff&#233;rences&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.nobelprize.org/uploads/2025/12/krasznahorkai-lecture-english.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Le discours de l'&#233;crivain hongrois L&#225;szl&#243; Krasznahorkai&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, r&#233;compens&#233; &#171; pour une &#339;uvre puissante et visionnaire qui, au milieu d'une terreur apocalyptique, r&#233;affirme le pouvoir de l'art &#187;, se maintient aux franges du d&#233;sespoir. &#171; Sa le&#231;on, construite en trois mouvements &#8212; anges, dignit&#233; humaine, r&#233;volte &#8212; comme la pr&#233;sente &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://actualitte.com/article/128099/insolite/laszlo-krasznahorkai-un-nobel-qui-parle-des-anges-faute-d-espoir&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Hocine Bouhadjera sur le site Actualitt&#233;&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; dessine un constat d'extr&#234;me lucidit&#233;, &#224; propos des anges, mais pas ceux des tableaux de Giotto ou Fra Angelico. Les &#171; anciens &#187; anges, rappelle-t-il, &#233;taient des messagers, indissociables de la parole divine qu'ils portaient. Ils descendaient vers les humains avec une annonce, un ordre, une promesse. Ils attestaient d'un &#171; en haut &#187; bien r&#233;el, structurant notre repr&#233;sentation du monde en un axe clair : au-dessus / au-dessous, le ciel et la terre. Les &#171; nouveaux &#187; anges, ceux qui l'obs&#232;dent, n'ont plus d'ailes, plus de manteaux c&#233;lestes et, surtout, plus aucun message. Ils marchent &#171; en simples v&#234;tements de ville &#187;, parmi nous, difficilement reconnaissables, comme s'ils n'avaient plus de point d'origine identifiable. Il ajoute m&#234;me qu'il n'est plus s&#251;r qu'il existe encore un &#171; l&#224;-haut &#187; : cet endroit aurait c&#233;d&#233; la place &#224; un &#171; &#233;ternel QUELQUE PART &#187;, colonis&#233; par &#171; les structures insens&#233;es des Elon Musk de ce monde &#187;, ces projets technologiques qui redessinent l'espace et le temps. &#187; Ces mots produisent en moi un curieux effet, agissant comme un r&#233;v&#233;lateur, &#233;clairant d'une lumi&#232;re in&#233;dite une sc&#232;ne pourtant pas si ancienne, mais dont je ne parvenais &#224; comprendre la signification qu'elle avait fait vibrer en moi, me laissant &#224; fois &#233;mu et troubl&#233;. La veille en effet, en rangeant des documents au sous-sol de la biblioth&#232;que, j'ai remarqu&#233; une jeune femme aux cheveux teints en roux. Elle &#233;tait accroupie, devant le rayonnage du fonds informatique que je g&#232;re &#224; la biblioth&#232;que. Elle avait sorti du rayonnage une pile de livres et semblait h&#233;siter devant le d&#233;sordre de cette accumulation d'ouvrages, demeurant perplexe. Je me suis permis de lui adressser la parole pour lui demander si elle avait besoin d'aide. Elle a lev&#233; les yeux vers moi tout en restant dans son inconfortable position. Elle cherchait un livre dont elle ne parvenait pas &#224; se souvenir le titre. Elle a pr&#233;cis&#233; que cela devait &#234;tre &#224; cause de la fatigue. Je lui ai avou&#233; que cela m'arrivait moi aussi tr&#232;s souvent comme si je cherchais &#224; l'apaiser tout en partageant avec elle quelque chose de personnel, d'intime. Dans le silence qui a suivi, alors que je m'&#233;loignais, j'ai senti que l'ange ici c'&#233;tait elle. &#171; Ces nouveaux anges se tiennent simplement l&#224;, silencieux, cherchant notre regard, comme s'ils nous imploraient de leur transmettre quelque chose. Mais nous n'avons plus rien &#224; leur dire. La figure messianique est renvers&#233;e : ce ne sont plus les anges qui viennent sauver les humains, ce sont les anges qui attendent en vain une parole humaine salvatrice. &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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