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En lisant en écrivant : lectures versatiles #39

Hors gel est le dixième livre d’Emmanuelle Salasc chez P.O.L. après neuf ouvrages parus sous le nom d’Emmanuelle Pagano. Ce roman raconte, dans un présent à peine anticipé, une double menace. Celle d’un glacier, dont la poche d’eau souterraine risque d’éclater et d’emporter tout sur son passage, et celle du retour de la sœur jumelle de la narratrice, disparue pendant trente ans. Un récit fait d’allers-retours entre passé et présent, paysages et personnages, vie intime et milieu de vie, inscrivant avec sensibilité la puissance d’un drame familial dans les tourmentes d’un paysage menaçant.

Hors gel, d’Emmanuelle Salasc, P.O.L, 2021.


Extrait du texte à écouter sur Anchor




« 
Crachée du glacier à plus de trois mille mètres d’altitude sous un ciel de nuit pure, entièrement dégagé, grosse de centaines de milliers de tonnes d’eau et de glace, la lave avançait vers la vallée comme un mur et à toute allure. Au milieu de la nuit, à cette altitude-là, il n’y avait personne pour voir cette masse en mouvement. Plus bas, la lave se heurtait aux obstacles après sa libre cascade dans les éboulis où elle s’était enrichie de matériaux lourds et facilement emportés. Elle se densifiait encore, arrachant la couche végétale, les arbustes brouillés de cailloux, elle s’approchait des hommes et du torrent, qu’elle remplaçait maintenant, le fermant, le débordant. Les cabanes des estives, toutes occupées à cette période de l’année, se situaient sur des replats dominant le torrent et donc la lave, dominant le désastre. Les hommes avaient été enlevés à leur sommeil par les vibrations de la terre, mais il se racontait qu’ils n’avaient rien entendu. Secoués, ils s’étaient réveillés et précipités au-dessus de l’après, au-dessus du rien. Ils étaient restés là, stupéfiés et silencieux, contemplant la béance. La lave avait raclé toute la chair des estives, dépecé jusqu’au squelette les rives et les pâtures, emportant bêtes et terre, laissant la roche à nu. Comme les cabanes, la grange aussi, plus bas, avait été épargnée, mais de justesse, ses murs miraculeusement bordés, léchés par la catastrophe.
Plus bas encore, la lave avait amalgamé de gros rochers de granite, entraînés pendant quelques minutes, rochers roulés formant des barrages, retenant le flot, saccadant son rythme, puis noyés au premier tournant, remplacés par d’autres, poussés et disparaissant sous le flot dense. La force décuplée de la lave s’engageait plus profondément dans la vallée. Elle entrait dans les forêts, se hérissait des arbres des rives, beaucoup d’arbres, vite élagués par la vitesse et les pierres du lit, troncs entraînés et se bousculant dans la gorge, formant embâcles tout autant que tremplins, grumes accumulées ralentissant la lave, hésitante devant cette résistance à vaincre. Mais elle trouvait d’autres chemins, son courant la poussant toujours, jusqu’à l’élever, dansante, d’une rive sur l’autre, haut, très haut au-dessus du lit. La pression n’avait que faire de ces obstacles, ni d’une diminution de la pente : la lave s’accélérait, rendue plus puissante encore par les ruptures de barrages, toute sa masse se remettait en mouvement, de plus en plus lourde et donc de plus en plus rapide. La viscosité se mêlait d’aggraver cette vitesse par des prises inédites, bâtiments, ponts, maisons, chapelles, gens. Elle avalait encore et encore, tout ce qui s’approchait du lit et devenait proie. Enfin le bruit était arrivé par-derrière, poussant cette lave épaisse et visqueuse, essayant de la dépasser, ajoutant des vagues aux vagues. C’est du moins le récit que l’on avait fait alors, il y a plus de cent cinquante ans, et ce récit s’était transmis, transportant la lave et le fracas dans nos mots jusqu’au milieu de notre siècle. Ce bruit en retard, se rajoutant à la lave, était celui de la peur, celui de la prise de conscience soudaine, il se passe quelque chose. Il se passe quelque chose d’inimaginable. Des vagues immenses, de lave, de bruit et de peur. Oui, la lave à grand bruit s’amalgamait de peur. Avant, avant d’avoir peur, on n’avait rien entendu. Il s’était dit que le bruit commençait là, après la stupeur, parvenant enfin aux hommes. Un bruit d’effondrement, d’entrechoquements, si fort qu’il masquait le vacarme habituel du torrent et les cris, ces cris qu’on poussait maintenant, une détonation en retard de la lave, comme le tonnerre traîne derrière l’éclair, finissant de réveiller bêtes et gens. D’abord secoués par un ébrouement de tout l’espace, les hommes, hagards, devenaient conscients : effrayés. Tous réveillés maintenant, des estives jusqu’au village et bientôt dans les thermes, sauf les emportés déjà, emportés dans leur sommeil, mêlés à la poussée de la lave, et déposés, enrobés de vase, dans les parties hautes, où le courant avait été moins impétueux, ou charriés jusque loin, très loin en aval.
Dans les bâtiments des thermes envahis par les eaux, les curistes affolés avaient hurlé les mêmes appels désespérés que les habitants du village et des hameaux ravagés. La seule différence entre les victimes des thermes et celles des hauteurs, c’étaient les quelques minutes qui séparaient leurs appels : on entendait en bas comme l’écho de la terreur d’en haut, un chant d’agonies en canon. Les baigneurs étaient nus, courant à travers les corridors instables, les galeries éventrées, montant et descendant les escaliers qui ne menaient plus qu’au néant, ne sachant où aller, par où s’échapper. Se jetant dans le fracas de l’eau, pour ne pas être écrasés, se jetant dans l’obscurité, pour ne pas se voir mourir. Le vent qui hantait l’étroitesse du vallon, rendu fou par les béances des murs et les fenêtres brisées, éteignait toutes les bougies qu’on parvenait à allumer. Il ne couvrait pas la détonation des murs qui s’écroulaient, mais il ramenait la puanteur de la vase, secouait le mélange suffocant de vapeur d’eau et de poussière, gonflait le courant insensé qui traversait la cour avec son contingent de corps et de débris.
À la sortie de la gorge, en bas du village, la vague avait atteint quarante mètres au-dessus du thalweg, couvrant de boue jusqu’aux plus grands sapins. Un million de mètres cubes avaient dévalé le torrent habituel, celui près duquel j’habite, déchirant la montagne de haut en bas, tapissant toute la vallée d’une terreur qu’on n’aurait pas pu peser, des tonnes et des tonnes tombées dans le lit et ricochant du ciel jusqu’au fleuve, à plusieurs vallées de là. Enfin, l’eau du torrent avait repris sa place, claire, abondante, et passait après la lave comme le temps parfois sur les mémoires : comme si rien ne s’était passé. Mais la lave avait comme bétonné le lit, et le torrent avait été rehaussé de quatre-vingts centimètres : son eau était bien trop abondante et bien trop claire pour que rien ne se soit passé.
J’aime ce torrent, il avive mes jours dès que j’ouvre les grandes baies vitrées, à l’est comme à l’ouest, puisqu’on l’entend de tous les côtés. Il calme mes nuits quand je me concentre pour entendre son bruit derrière les portes et les fenêtres fermées, sa vivacité devient une berceuse au pouls irrégulier. Son eau est une part de moi. Elle est une part de tous les riverains. La montagne se confond avec nos corps, et l’eau qui suit ses flancs coule dans nos veines. Elle ne fait pas que nous abreuver, elle nous nourrit, elle donne à manger à notre esprit de montagnards. J’oublie en m’endormant ce qu’elle avait charrié de morts, de pierres, de blessés, d’arbres, de boue, de cris, de maisons, de chemins, de poussière, de pleurs. Ou peut-être que je ne l’oublie pas, peut-être que ce versant du torrent, son versant sombre, fait aussi partie de moi. De nous tous. Peut-être que nous avons parfaitement assimilé le danger.

Avertis de la catastrophe par le tocsin, les hommes s’étaient portés volontaires pour sauver ceux qui pouvaient encore l’être et repêcher les cadavres. Il se racontait qu’il en venait de partout, de toutes les vallées alentour, de la plaine même, des paysans, des guides, tous descendus des hauteurs, un bataillon du génie, des soldats réquisitionnés en nombre. Ils pataugeaient, essayant, avec des pelles et des pioches, de rejoindre les cris, surmontant l’horreur et l’odeur qui l’accompagnait. La boue épaisse adhérait aux souliers, aux vêtements, au corps. Munis de perches, ils s’étaient échelonnés sur les rives ou parcouraient la rivière en bateau, dirigeant leurs recherches aux abords des digues. La rivière transportait des cadavres qui venaient s’échouer sur ses bords, très en aval. On avait construit un barrage de treillis de cordes et de branches, à cent mètres en amont de la confluence de la rivière et du fleuve, aussi bas que possible, pour arrêter les corps emportés par le courant. Les corps passés avant la construction du barrage ne seraient jamais retrouvés.
Beaucoup de curieux circulaient aux abords du désastre. Ils s’étaient massés au bord de la rivière, pour recueillir les débris de toute sorte, poutres, paillasses, tonneaux, roues de voiture, ornements d’église, objets sans forme, pour se recueillir auprès des victimes, dont les dépouilles surnageaient encore. Ils étaient sortis des maisons où l’humidité avait pris possession de tout, des maisons dont la gangue de vase faisait un bandeau de deuil, pour ceux qui avaient encore une maison. Ils n’étaient pas seulement curieux mais aussi sinistrés, hébétés, stupides. Ils pleuraient, vomissaient, restaient, rebroussaient chemin. Miraculés, témoins d’une horreur inédite, quelques-uns s’embourbaient dans la folie. Les épargnés, comme ceux qui pensaient avoir mal agi pendant la catastrophe, portaient une culpabilité dont aucun n’osait revendiquer la souffrance. Mais les héros étaient rares, il y avait un certain coiffeur des thermes, qui avait fait un pont avec des matelas et des malles, dont on parlait beaucoup, et quelques paysans, qui avaient juste tendu les bras, dont on parlait peu. Si ces héros avaient pu réfléchir et agir à temps, ce n’était pas du fait d’un courage exceptionnel, comme on le croyait alors, mais parce qu’ils n’avaient pas été sidérés, comme on le comprendrait bien plus tard. Ils s’étaient tenus légèrement à l’écart, par hasard, de la catastrophe, comme s’ils ne l’avaient pas vue. Ils n’avaient pas vu l’impossible, l’impensable. Ils n’avaient pas été aveuglés, ils n’avaient pas subi ce qu’on appelait alors une commotion morale. Ils avaient vu les regards des autres et l’effroi dans ces regards, ils avaient entendu les cris et l’horreur dans ces cris. Ils avaient écouté les interjections, ces tentatives archaïques de dire dans un souffle, un râle, un gémissement, ce qui arrivait, et que le langage articulé, auquel plus personne n’avait accès, aurait de toute façon été impuissant à nommer. Ils avaient vu les autres dans un état de torpeur, de catatonie, incapables de penser, de parler, de bouger. Mais eux, parce qu’ils n’avaient pas regardé la catastrophe dans les yeux, se servant de ceux des autres comme d’un bouclier, ils avaient pu penser, parler, bouger, donner des ordres, sauver des vies. »

Hors gel, d’Emmanuelle Salasc, P.O.L, 2021.

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