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En lisant en écrivant : lectures versatiles #56

Le bingo est un jeu de probabilité dans lequel les joueurs marquent des numéros sur des cartes, les numéros sont ensuite tirés au hasard par un appelant, le gagnant est la première personne à marquer tous ses numéros. Chaque phrase est précédée d’un nombre comme dans la grille de jeu qui donne son titre au livre. Chaque phrase efface la précédente qui efface la suivante. Ce n’est pas l’ordre mais le sens de la lecture qui est questionnée ici avec ironie. L’ensemble des fragments se répète en retrouvant leur ordre initial, dans le mouvement de leur écriture, mouvement nous échappant toujours tout en nous faisant signe. L’enjeu n’est pas de s’attarder à saisir toutes les pensées qui sont développées, il faut se laisser porter par des mots dont on ne sait pas, s’ils sont là en tant que signifiants ou s’ils se dressent d’eux-mêmes, graphiquement : « Salies, non les idées ne peuvent pas être, mais échevelées et défaites par l’amour qui les a portées jusqu’à cet état qui empêche de les remettre dans le commerce d’où elles furent tirées ».

BINGO, de Marc Cholodenko, P.O.L., 2022.


Extrait du texte à écouter sur Anchor




« 77 Cette vérité, dont le sentiment fonde l’impatience moqueuse de la jeunesse, que nous ne sommes pas responsables du passage du temps, il pourrait l’éprouver de nouveau celui qui saurait aussi persévérer suffisamment pour obtenir la patience de l’observation des mouvements du feuillage sous les atteintes du vent. 92 Ces petites choses, ainsi que nous les qualifions pour les extraire de la masse de nos regrets ou remords, ne le sont pas plus que les grandes, toutes devant, pour passer du règne des hommes et des évènements à notre univers, épouser la taille uniforme qui répond à sa mesure, et le monde des choses où il n’y a que les choses et le nôtre qui ne contient que les nôtres, devront attendre pour se confondre la venue de cette dernière qui mériterait une capitale et qui s’annoncera peut-être ou pas, comme n’étant aucune ni à personne. 58 Que notre main ait écrasé le moucheron est une affirmation qui ne peut être contestée, mais le savoir s’il est mort et si c’est nous qui l’avons tué devra rester flottant pour toujours dans l’air une fois que nous avons à jamais le dos tourné. 85 Tendre l’autre joue la plupart de nos prochains ne sont pas en position de le faire, ayant dès longtemps renoncé à se présenter de face aux éventuels affronts pour aller tête basse, mais couronnée d’épines en contrepartie et par anticipation. 95 L’impos­sibilité d’acquérir une connaissance ni accumuler une expérience intime des mots par leur fréquentation est dû à leur nature qui est leur ensemble qu’une fois quitté aucun ne conserve pour lui-même, ainsi que l’enfant le ressent qui ne rapporte pas ce qu’il entend à ce qu’il voit, ou celui qui regarde le filet d’air qui volette devant ses yeux avant qu’un choix ne le déchire ou le rêveur qui se trouve introduit dans leur compagnie sans qu’aucune­ intention ne l’y ait attiré. 98 Plutôt que oiseuses certaines interrogations sont volatiles à l’image de leurs objets quand elles ne fournissent pas leur matière même, ainsi de celle concernant la provenance des idées, tombée comme feuille morte sur une page d’avance périmée. 26 Ce terme d’arrière-pensées ne se réfère pas à une manière de penser ou une sorte de pensée mais à un lieu qui n’en constitue pas la coulisse, le sous-sol, la mine ni les limbes, mais un domaine d’espérance et de consolation, leur paradis où elles furent, sont et seront sans jamais avoir existé, depuis lequel ces saintes vierges font signe, en manière de dérision, de les rejoindre, à celles qui ont déjà cédé à la tentation de se manifester. 79 Entre ce qui devait arriver et n’arrivera pas, tout en étant habité tumultueusement au mode conditionnel, le temps a continué de s’occuper au gérondif, celui de son passage, tel celui du cheval, dont l’écuyer attend qu’il progresse lentement vers l’avant parfaitement droit sans balancement latéral. 64 C’est de l’air quand il ne laisse plus distinguer les choses, que nous cherchons à attirer la charge de notre dernier regard qui l’a purifié, conservé là en tant que son œuvre même, pour nous en oppresser comme si cela qui, du sens, reste ondoyant entre le corps et l’esprit, nous le lui sacrifiions en échange de notre souffle. 100 Il est certains moments dont la trace empreint la conscience au point qu’ils excèdent la capacité de la mémoire et dressent à sa limite un tombeau encore vacant, un cénotaphe occupé.

Du verbiage des choses

Brutalement rejeté le drap déploie dans l’air une aile froissée. Même renvoyée en bout de page sous les ratures et les effacements la soustraction persiste dans son exactitude. Inséré dans son linceul blanc le tabac est présenté à la flamme libératrice ou vivificatrice. La culotte suspendue au fil balance rythmiquement une molle suggestion de bassin. De la lumière de la notoriété à l’obscurité de l’anonymat les noms du générique se laissent glisser avec le détachement de tous ceux qui sont soumis équitablement au même traitement. La feuille tombée sur le trottoir hésite entre l’abandon et la résistance aux assauts du vent. Délégué par l’assistance en allégorie de sa ferveur et symbole de l’élévation de ses intentions l’encens est retenu à mi-chemin entre le sol et le sommet de la voûte. Crocheté entre un index et un majeur l’auriculaire tâte avec diplomatie les chances d’un repli tactique. Quoique rencogné au bord de la table le plat se maintient dans la même disposition engageante. Prévenu des inconstances de l’air le corbeau annonce son vol d’un battement d’ailes à vide. Mi-diaphane mi-transparent le chemisier conserve par-devers lui les détails précisément révélateurs des intentions cachées à l’origine de son choix. Retirée de la multiplicité adventice du bouquet la première fleur fanée est restituée à sa singularité générique. Ses facultés réflectives inopinément emportées par le vent le verre de la fenêtre est rappelé dans le cadre à sa fonction pratique. De la chaise renversée les quatre supports révèlent soudain dans leur disposition potentiellement vulnérante une grandeur incompatible avec le vocable minorant de pied. Séparés par un coup définitif la tête et le manche du marteau sont reposés côte à côte dans l’espa­cement immensurable de l’inutilité. Sur le trottoir la flaque achève le processus mimétique en étirant des tentacules noirs en direction de la chaussée. D’ellipse en ellipse la mouche persévère dans la recherche de l’aléa qui boucle son parcours obsédant. Avec l’entrain joyeux caractéristique de la vitalité complaisante commune à nos appareils familiers la bicyclette couchée sur le côté anime sa roue arrière de quelques tours supplémentaires. Poursuivis par une gêne intérieure les doigts cherchent dans l’air le refuge d’un gant immatériel. Des deux tétons celui scrupuleusement humecté surpasse en hauteur et coloration son double affaissé par le flétrissement à fleur de l’auréole. Déroulé de son propre mouvement sur la lumière du jour le store assombrit la pièce en préambule d’une future leçon des ténèbres. Dans un lien tenace le lacet est ramené de son inexpérience première fugitivement recouvrée le temps d’une escapade. La chaussure abandonnée avance le premier pas du sempiternel paso doble de l’unicité avec la viduité. Poussée dans le caveau la bière résiste à toute association par contiguïté. Roulée en boule la lettre va porter plus loin des griefs plus étroitement conservés. Lavé de larmes le mouchoir se déprend de ses froissements précédents. Oscillant encore sur sa chaise de mousse le savon accorde déjà son indulgence à d’autres mains. À persévérer dans sa disparition le stylo gagne en proportion une valeur opportunément irréductible à toute utilisation. Déchue de sa position première la chaussette usagée trouve de l’autre côté du cuir une plus humble et plate occupation. D’ondoyer incessamment d’une souple danse serpentine la serpillière chasse à l’autre bout du manche toute la semblance servile de son activité. Une fois réduit à la moitié de sa hauteur le papier se prête sans délai ni résistance à une plus basse et obscure­ affectation. Du fond de la corbeille sur la photo déchirée les deux moitiés du sourire exigent d’un air narquois une immédiate réparation. Assistée des deux mains attentives à sa position la râpe retient son inclinaison à l’acerbité. Sous le dansottement de ses manches et de sa jupe impatientes de la soirée prochaine la robe promenée sur le cintre couvre son indifférence pour toute chose son corps excepté. Repoussée au bout au pied du lit la couverture rehausse encore son attachement par sa configuration canine. Dans le caniveau le mégot de cigare rachète sa cherté passée en assumant les dehors ignobles de l’étron. Sous l’effet d’une saisie évasive la bouteille regagne à l’horizontale la pondération dont par son obliquité elle s’est graduellement délestée. Exposée sur son socle la vieille ancre exhibe conjointement avec sa suffisance perdue celle pitoyable des objets débauchés. Sillon après sillon le peigne s’entête­ à amender en ordonnance l’aridité de la perpétuité et de l’impermanence. »

BINGO, de Marc Cholodenko, P.O.L., 2022.

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