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C’est un pan entier de nos cultures qui tombe


En Irak, l’organisation État islamique (EI) a mis en ligne, samedi 4 avril 2015, une vidéo montrant ses soldats djihadistes à l’œuvre dans la destruction de la cité antique d’Hatra, premier site irakien inscrit en 1985 sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Dans cette vidéo de plus de sept minutes, on y voit des hommes frapper les bas-reliefs à la masse et tirer sur les statues à la kalachnikov.

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Hatra, Photographie de Véronique Dauge 01/01/2002 © UNESCO

Ce saccage fait suite à l’attaque au bulldozer des vestiges de l’ancienne capitale assyrienne de Nimroud, dans le nord de l’Irak, ainsi qu’à celui perpétré une semaine plus tard au musée de Mossoul. Même si la plupart de ces statues sont des répliques en plâtre d’originaux, certaines sont authentiques, et perdues à jamais. La vidéo de cinq minutes qui montre ces destructions s’achève sur des destructions dans un autre site archéologique, celui de Ninive, ancienne capitale de l’empire chrétien d’Assyrie.

En 2012 déjà, des groupes islamistes armés avaient détruis les mausolées de saints musulmans à Tombouctou au Mali, en représailles à la décision de l’Unesco de classer cette ville au patrimoine mondial en péril.

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La statue du grand Bouddha (Dipankara) avant et après sa destruction en mars 2001

La démolition de ces mausolées et de ces musées par les islamistes rappelle le sort d’autres ouvrages du patrimoine mondial, dont les bouddhas de Bâmiyân, dans le centre de l’Afghanistan, détruits en mars 2001 par les talibans et leurs alliés d’Al-Qaida.

Sur le mur de l’école élémentaire de la rue Alibert, dans le 10e arrondissement, une peinture, recouverte de mots dans de très nombreuses langues, rappelle aux passants qu’une langue disparaît tous les quinze jours. Vingt-cinq chaque année. C’est la moitié de notre patrimoine linguistique qui aura disparu dans un siècle, à cause de l’accélération due à nos moyens de communication. Quand une langue disparaît, c’est une partie de notre humanité qui s’efface. Ce ne sont pas seulement des mots, c’est une histoire, une mémoire, une manière de penser.

« Une langue qui disparaît, explique le linguiste Claude Hagège, ce ne sont pas seulement des textes qui se perdent. C’est un pan entier de nos cultures qui tombe. Avec la langue meurt une manière de comprendre la nature, de percevoir le monde, de le mettre en mots. Avec elle disparaît une poésie, une façon de raisonner, un mode de créativité. C’est donc d’un appauvrissement de l’intelligence humaine qu’il est question. »

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Carte en ligne interactive lancée par l’UNESCO, présentant les 2 500 langues en danger, sur les 6 000 existantes

L’abandon progressif de l’enseignement de ces langues anciennes, depuis plusieurs décennies, constitue une erreur majeure. La récente réforme du collège présentée par Najat Vallaud-Belkacem qui prévoit la suppression des options linguistiques au collège telles que le grec ou le latin, au profit d’un enseignement interdisciplinaire, s’inscrit inévitablement dans la continuité de ces renoncements successifs, reléguant ces matières au rang de disciplines optionnelles, obsolètes, avant d’être finalement jugées inutiles.

« Soulignons aussi, comme le fait remarquer Jean-Claude Lewandowski sur son blog Focus Campus, qu’il est faux d’imaginer que l’apprentissage du latin et du grec va encombrer un peu plus l’emploi du temps déjà surchargé des élèves : ces deux matières sont une clé majeure, un fabuleux moyen d’acquisition pour les autres disciplines - le français, bien sûr (expression écrite, expression orale, raisonnement, orthographe), mais aussi l’histoire, les math, la physique... On y acquiert le sens du détail et de l’analyse, l’art de la synthèse, la maîtrise de la logique et de la déduction, le sens de la beauté (la vraie, pas celle des plateaux de télé)... Toutes choses utiles dans la plupart des autres matières, et pour toute la vie. L’apprentissage du grec et du latin, loin d’alourdir les emplois du temps, facilite en réalité l’ensemble des études. »

Si l’ancienne Mésopotamie est le berceau d’une des plus anciennes civilisations et de la naissance de l’histoire avec celle de l’écriture, de la même manière le latin et le grec sont aux sources de notre langue.

Une histoire, une mémoire
Publié le 7 avril 2015
- Dans la rubrique PROCÈS-VERBAL
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