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Tenter d’exorciser la douleur de l’incompréhensible


La valeur des mots. Celle qu’on leur accorde. Leur poids face à celui des photos pour reprendre le slogan d’un journal que je ne lis pas. Le poids des mots, le choc des photos. Les images nous envahissent au quotidien. Et les mots sont à la traîne.

Des mots sans image, dans ce blanc laissé, cette béance, ce jeu dangereux, d’incertitude et de doute, et c’est le rire qui s’engouffre dans la brèche, un rire gêné, un peu bête et méchant, vite décomplexé, gênant à son tour, un rire pour faire passer l’embarras de la situation, le poids de cette information, sa violence, et l’incompréhension qu’elle ravive en nous. Ce trou noir. Tenter d’exorciser la douleur de l’incompréhensible. Tu as vu cette histoire du bébé dans le lave-linge ?

Je n’ai rien dit. Je me suis souvenu de l’expérience intense de la lecture du livre du japonais Ryū Murakami, Les Bébés de la consigne automatique, roman paru en 1980 au Japon. Le lecteur y vit la déliquescence mentale de deux jeunes enfants qui, à partir de leur traumatisme initial, l’abandon dans les casiers d’une gare, sombrent peu à peu dans la folie et la destruction de ce qui leur est extérieur. Un texte sur le sexe, la violence, la surmédiatisation des malheurs, la maladie mentale et physique, la haine et la cruauté.

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Manifestation professionnels des crèches en grève pour un « accueil de qualité » en mars 2011.

Je ne juge pas ce couple, un procès vient de le faire, condamnant l’homme à 30 ans de réclusion, et son ex-femme à 12 ans. Mais à lire le compte rendu du verdict, propulsé par l’intermédiaire d’une dépêche de l’Agence France Presse, et se rendre compte que la plupart des journaux (hormis Le Monde, je crois), en reproduisent en chaîne l’essentiel, répétant dans l’ignominie d’une formule, la gêne face à cette horreur abominable. Le choix des mots, encore une fois. Pour faire image.

« Poursuivi pour « meurtre aggravé », Christophe Champenois, 36 ans, est accusé d’avoir tué son fils le 25 novembre 2011 à Germigny-l’Evêque (Seine-et-Marne), au prétexte qu’il n’avait pas été sage à l’école. Et cela, selon un mode opératoire « particulièrement ignoble » : en l’enfermant dans le lave-linge familial, lancé sur le programme essorage ».

Sans doute est-ce vrai, sûrement ce détail a-t-il vraiment été évoqué lors des minutes du procès, mais la décence empêche de l’ajouter à un compte-rendu d’information qu’on cherche le plus précis possible ? Sur le programme essorage.

La version du journal Le Monde reprend pourtant l’essentiel de la dépêche de l’AFP : « Christophe Champenois, père de famille au chômage était jugé pour tué son fils le 25 novembre 2011 à Germigny-l’Evêque (Seine-et-Marne), selon un mode opératoire décrit comme « particulièrement ignoble » et cela, au prétexte que le garçonnet, que son père ne supportait pas et qu’il enfermait régulièrement dans le placard, n’avait pas été sage à l’école ce jour-là ».

C’est un détail bien-sûr, mais comme on le sait tous, le diable s’y cache avec perversité.

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L’indifférence est la forme la plus légère de l’intolérance. Karl Jaspers (Berlin, octobre 2014)

Dans un autre genre, et pourtant je lie les deux informations qui sont en Une de nos journaux, le battage médiatique autour des réfugiés. Demain, la page sera tournée. Passons à autre chose, mais ça ne me rassure pas, bien au contraire. Des années qu’on traite ainsi de l’immigration, certains cherchent même à focaliser l’attention de l’opinion publique sur cette question et fixer leur combat politique sur cet unique terrain. Chômage, immigration au rendez-vous de 2017.

Glissement sémantique progressif.

Les migrations sont souvent économiques ou politiques. mais tenter de nous faire croire qu’il y a une migration volontaire, c’est un peu exagéré. La migration est le plus souvent involontaire, due à une situation de guerre (les gens fuyant leur propre pays), à une situation économique précaire, de famine ou d’influence politique. Une migration volontaire, j’appelle ça le tourisme.

Depuis des années les migrants sont rejetés, reconduits à la frontière en avions ou meurent noyés en pleine mer qu’ils tentent de traverser pour rejoindre des pays plus prospères que leur pays d’origine, mais pourquoi faire une différence entre ceux qui fuient leur pays pour des raisons économiques et ceux qui partent de chez eux pour des raisons politiques ? Les migrants sont à bannir et les exilés accueillis à bras ouverts ?

Une question d’image ? Celle du bébé mort sur la plage, c’est cela ? Pourquoi cette image là, alors que tant d’autres nous ont montré l’horreur de la situation des migrants. Quelques jours avant d’autres enfants, dont j’ai déjà parlé, sur une autre plage, un peu plus loin de l’Europe celle-là, ne créaient pas le même mouvement de solidarité, cette soi-disant prise de conscience. Et que dire des 800 morts dans la mer Méditerranée ?

Les réfugiés. On ne parle plus que des réfugiés.

Nous mettions en ce mot tous nos espoirs, toute notre force de faire obstacle, et ainsi suspendus, d’arrêter là, un instant, en abîme, temps et espace, trouver refuge.

On accepterait les réfugiés (demandeurs d’asile) mais pas les migrants (demandeurs d’emplois) ? Quel mépris !

La photo du jeune Syrien a fait le tour du monde, début septembre, le regard sur les réfugiés semble avoir évolué, mais c’est seulement du côté de la classe politique, française et même européenne. Pourquoi maintenant, alors que tout semble confirmer, selon Libération, que la population française ne semble pas avoir significativement changé d’opinion.

Autant d’épreuves qu’il faut affronter sans pouvoir trouver de réponse.

Mais il y a des jours où je me dis que ce sont toujours les sentiments les plus bas et veules de l’homme qu’on flatte.

Quand on ne peut plus communiquer que par la violence et le rejet de sa propre identité.



Les paroles de la chanson d’Alain Souchon, À la machine, me reviennent en mémoire :

« Passez notre amour à la machine

Faites le bouillir

Pour voir si les couleurs d’origine

Peuvent revenir… »

Et tandis que je fredonne ces mots sur son entêtante mélodie, je me dis qu’on devrait sans doute faire pareil avec nos mots, notre langue :

« Est-ce qu’on peut ravoir à l’eau de Javel ?

Des sentiments

La blancheur qu’on croyait éternelle

Avant. »

Sur le programme essorage.



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