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Quand un homme a peur la colère n’est pas loin


Suite au vote des Britanniques en faveur d’une sortie de leur pays de l’Union européenne (Brexit), un utilisateur du réseau social Twitter a utilisé l’emblème de l’épingle à nourrice en signe de solidarité envers les immigrés et les minorités après avoir observé un regain d’attaques contre ces populations.

La récente campagne de l’élection présidentielle américaine a été virulente, Donald Trump a qualifié les clandestins mexicains de "trafiquants de drogue" et de "violeurs", il a promis d’expulser tous les immigrés clandestins, et d’interdire l’entrée des musulmans sur le territoire américain. Son élection surprise a amplifié les craintes d’un regain de xénophobie dans tout le pays.

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You are safe with me

En réaction à ces propos extrémistes et la crainte d’une politique intolérante et discriminante, une partie de la population américaine s’est mise à porter des épingles à leur poitrine (The Safety Pin Movement) entendant ainsi transmettre un message de soutien aux différentes minorités qui ont été régulièrement la cible du candidat républicain pendant sa campagne électorale.



« Je suis en sécurité. Si vous êtes un musulman, une femme, un homosexuel, une personne de couleur, un latino, un transsexuel, un immigré, ou un handicapé qui a peur... je suis là. Parlez, je vous écouterai, je vous soutiendrai. Me lèverai pour vous. M’assoirai pour vous. Me tairai pour vous. Je ferai mon possible pour vous faire savoir que je vous aime. »

Les épingles à nourrice sont donc devenues des symboles de sécurité et de solidarité avec les minorités aux États-Unis depuis l’élection à la présidence du pays de Donald Trump.
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Punk’s not dead

L’épingle de sûreté est un des symboles de la culture punk. Elle profane et blasphème l’ordre marchand de l’époque, mettant en scène la transition de la pénurie réelle de l’après-guerre à la pénurie symbolique de la crise économique, pour exprimer une misère matérielle qui deviendra symbole du désarroi moral de l’Angleterre de la fin des années 70. Elle est décrite en 1977 comme le « symbole du néant » par Lester Bangs. [1]

Dans les années 80, lorsque j’étais adolescent, pour me démarquer des autres, affirmer mon identité et ma personnalité, j’avais choisi d’accrocher sur mes tee-shirts et mes vestes, une épingle à nourrice, après avoir lu un texte, Propos sur le bonheur d’Alain dont certains passages à l’époque m’avaient ouvert l’esprit.

« Lorsqu’un petit enfant crie et ne veut pas être consolé, la nourrice fait souvent les plus ingénieuses suppositions concernant ce jeune caractère et ce qui lui plaît et déplaît ; appelant même l’hérédité au secours, elle reconnaît déjà le père dans le fils ; ces essais de psychologie se prolongent jusqu’à ce que la nourrice ait découvert l’épingle, cause réelle de tout.

Lorsque Bucéphale, cheval illustre, fut présenté au jeune Alexandre, aucun écuyer ne pouvait se maintenir sur cet animal redoutable. Sur quoi un homme vulgaire aurait dit : « Voilà un cheval méchant. » Alexandre cependant cherchait l’épingle, et la trouva bientôt, remarquant que Bucéphale avait terriblement peur de sa propre ombre ; et comme la peur faisait sauter l’ombre aussi, cela n’avait point de fin. Mais il tourna le nez de Bucéphale vers le soleil, et, le maintenant dans cette direction, il put le rassurer et le fatiguer. Ainsi l’élève d’Aristote savait déjà que nous n’avons aucune puissance sur les passions tant que nous n’en connaissons pas les vraies causes.

Bien des hommes ont réfuté la peur, et par fortes raisons ; mais celui qui a peur n’écoute point les raisons ; il écoute les battements de son cœur et les vagues du sang. Le pédant raisonne du danger à la peur ; l’homme passionné raisonne de la peur au danger ; tous les deux veulent être raisonnables, et tous les deux se trompent ; mais le pédant se trompe deux fois ; il ignore la vraie cause et il ne comprend pas l’erreur de l’autre. Un homme qui a peur invente quelque danger, afin d’expliquer cette peur réelle et amplement constatée. Or la moindre surprise fait peur, sans aucun danger, par exemple un coup de pistolet fort près, et que l’on n’attend point, ou seulement la présence de quelqu’un que l’on n’attend point. Masséna eut peur d’une statue dans un escalier mal éclairé, et s’enfuit à toutes jambes.

L’impatience d’un homme et son humeur viennent quelquefois de ce qu’il est resté trop longtemps debout ; ne raisonnez point contre son humeur, mais offrez-lui un siège. Talleyrand, disant que les manières sont tout, a dit plus qu’il ne croyait dire. Par le souci de ne pas incommoder, il cherchait l’épingle et finissait par la trouver. Tous ces diplomates présentement ont quelque épingle mal placée dans leur maillot, d’où les complications européennes ; et chacun sait qu’un enfant qui crie fait crier les autres ; bien pis, l’on crie de crier. Les nourrices, par un mouvement qui est de métier, mettent l’enfant sur le ventre ; ce sont d’autres mouvements aussitôt et un autre régime ; voilà un art de persuader qui ne vise point trop haut. Les maux de l’an quatorze vinrent, à ce que je crois, de ce que les hommes importants furent tous surpris ; d’où ils eurent peur. Quand un homme a peur la colère n’est pas loin ; l’irritation suit l’excitation. Ce n’est pas une circonstance favorable lorsqu’un homme est brusquement rappelé de son loisir et de son repos ; il se change souvent et se change trop. Comme un homme réveillé par surprise ; il se réveille trop. Mais ne dites jamais que les hommes sont méchants ; ne dites jamais qu’ils ont tel caractère. Cherchez l’épingle. » [2]

Il ne suffit pas d’épingler Donald Trump, c’est tout le système qui vacille (et pas seulement aux États-Unis !). Si l’on veut tirer notre épingle du jeu, il faudrait peut-être se mettre enfin à chercher l’épingle.

[1] Psychotic Reactions & autres carburateurs flingués

[2] Alain, Propos sur le bonheur

Tirer son épingle du jeu
Publié le 13 novembre 2016
- Dans la rubrique PROCÈS-VERBAL
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