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LIMINAIRE
À propos de l’intercompréhension


J’ai assisté à une scène très émouvante il y a quelques jours, assis aux côtés de ma fille aînée, dans une salle de cinéma avant le début de la projection du film X-Men days of future past. Mes voisins de rangée discutaient ensemble chacun dans sa langue. Elle parlait en français et son ami anglais, tenait conversation avec elle, sans avoir besoin d’utiliser une autre langue que la sienne, de la traduire, pour se faire comprendre par elle. Et plus je les écoutais, en attendant le début du film (j’ai eu du temps pour les écouter du coup), plus je me rendais compte que je comprenais parfaitement ce qu’ils se disaient, et que je suivais sans mal leur conversation.

J’ai eu l’occasion de découvrir lors du dernier Festival de l’Astrolabe sur te thème des langues, la manière avec laquelle Françoise Ploquin, présidente de l’Association pour la promotion de l’Intercompréhension (APIC) montre dans les ateliers qu’elle anime comment il est possible de lire un journal en italien ou d’écouter une chanson en espagnol sans « parler » ces langues, il s’agit de l’intercompréhension.

Françoise Ploquin a découvert cette pratique il y a quinze ans alors qu’elle était rédactrice en chef de la revue destinée aux professeurs de français, Le français dans le monde. Une linguiste de l’Université d’Aix-en-Provence, Claire-Blanche Benveniste, avait fait une expérience d’intercompréhension sur des étudiants non linguistes français, italiens, espagnols et portugais. Elle avait constaté qu’en une quarantaine d’heures, chacun parvenait à lire dans les trois autres langues.

L'intercompréhension en image

L’apprentissage d’une langue se divise entre quatre grandes compétences : comprendre l’oral et l’écrit et produire de l’oral et de l’écrit. Tous les cours font les quatre de front, et une personne normale arrive à un bon niveau en 600 heures. Mais en seulement 50 heures, on peut avancer très loin en commençant par le plus simple, la compréhension écrite, parce qu’on peut y aller à son rythme, reculer, reprendre, revenir en arrière, il n’y a pas d’accent.

Le lecteur accède au texte à partir de ce qu’il connaît, c’est-à-dire sa langue et peut-être ses langues. Les gens se lancent dans l’apprentissage des langues comme si cela allait de soit, alors qu’on peut au contraire labourer le terrain en travaillant sa compréhension. Cela dit, il y a même un petit manuel intéressant, Eurom5, qui propose une série de textes accompagnés de notes et d’une grammaire comparative.

Raymond, vendeur de glaces et ami de Ghost Dog, dans le film éponyme de Jim Jarmusch, ne parle que le français et ses paroles restent incomprises des autres personnages qui ne parlent qu’anglais, hormis par Ghost Dog lui-même. Pour placer le spectateur non francophone dans la même situation que ces personnages, aucun sous titre n’est inclus dans le film à l’origine. Dans la version française, Raymond parle le yoruba, mais malheureusement ses paroles ont été cette fois sous-titrées en français, ce qui supprime la possible intercompréhension.



L’intercompréhension est selon Filomena Capucho « le développement de la capacité à co-construire du sens, dans le contexte de la rencontre entre des langues différentes, et d’en faire usage pragmatique dans une situation communicative concrète. » En catalan, une boîte se dit capsa, qui renvoie à capsule. En roumain, tuer se dit ucider, qui évoque occire ou trucider.

Charles-Xavier avec le cérébro sur la tête dans le film X-Men days of future past

À la fin de la séance, ma fille remet en perspective le film X-Men days of future past :

Charles Xavier, ou professeur Xavier/professeur X est un des personnages principaux de la saga X-Men. C’est le fondateur d’une école pour les jeunes mutants. Un mutant (doté d’un gêne qui donne un pouvoir surhumain) : il est télépathe. Il peut donc lire dans les pensées des autres, mais il peut également bloquer leurs pensées (tout devient ralenti, ou s’arrête). Il peut prendre le contrôle des corps des gens et les manipuler comme des marionnettes. On peut le voir dans X-Men Days of Futur Past lors de la scène de l’avion : Charles Xavier utilise ce pouvoir pour parler à Raven en passant d’un corps à l’autre (hôtesse de l’air, passagers...), alors qu’il est à des kilomètres d’elle. Il n’a pas de limites pour transmettre sa pensée : il peut rejoindre des gens sur la planète entière. Il entend donc les pensées de n’importe quelles personnes lorsqu’il utilise son pouvoir. Non seulement il entend leurs pensées mais il voit leurs visages. Quand il fait cela, il ressent les émotions de la personne, ce qui fait que parfois, c’est émouvant voire douloureux. Il hésite à recommencer à le faire parce que cette douleur lui est insupportable.

Vision des mutants dans X-Men days of future past

C’est probablement le meilleur télépathe de l’univers. Il est donc un personnage très puissant, même s’il est paralysé des deux jambes. Il pense que les mutants peuvent être acceptés parmi les humains, et qu’en attendant, il faut apprendre aux jeunes mutants à maitriser leurs dons. C’est lui qui a ce rôle. Il répugne la violence et fait tout pour maintenir la paix. Il est très intelligent et c’est un peu le « père » de tout les mutants : les jeunes le traitent avec respect et obéissance.

Le Cerebro est le casque relié à une machine complexe qui permet de décupler les ondes cérébrales de Charles Xavier que ce dernier utilise pour recruter les mutants dans le monde entier.

La scène où Charles Xavier remet son casque pour retrouver des mutants en écoutant leurs voix m’a rappelé le film de Wim Wenders : Les Ailes du désir.

L’histoire du film raconte l’errance planétaire d’un ange et raconte l’errance, la nostalgie et l’incertitude quotidiennes des hommes. Berlin, la ville est grise et lourde de son passé. L’ange, déjà habité par la volonté d’« avoir la sensation en marchant que toute sa charpente avance à chaque pas », rencontre une femme trapéziste dont il tombe amoureux. Finalement, gagnant le monde des hommes, il la rejoint. Comme pour faire se matérialiser le temps et l’espace, les images du film, jusque-là en noir et blanc sont en couleur.

« Le film Les Ailes du désir, écrit Lucie Roy dans son texte Entre réalité et idéalité : les tracés de la voix au cinéma, paru dans la revue Cinémas est construit sur le mode des tensions entre la voix et sa mise en abîme par le "off", entre le littéraire et le filmique, entre l’immatérialité de la pensée et la relative matérialité de l’espace, entre la mobilité et la fixité, entre le noir, le blanc et la couleur, entre la véracité des personnages, leur éphémérité ou leur absence, entre le procès de la sensation d’immanence de la réalité dans le film et la mise en présence de la scripturalité au sein même du circuit filmique. »

La bande sonore est hantée par les voix off des personnes que cet ange entend. Les voix donnent sens aux images ou, au contraire, se font murmures. Les plans sont présentés dans le film comme des fragments isolés : le ciel, un oiseau, une femme et un enfant roulant à bicyclette, un avion. À l’intérieur de celui-ci, des passagers se parlent à eux-mêmes, la voix d’une enfant offre à l’ange de lui dessiner une charrette avec du foin. Un acteur cherche à mieux comprendre le personnage qu’il doit interpréter. Une hôtesse de l’air félicite la fillette pour son beau dessin.



La musique d’un violoncelle, des chants, un regard errent longuement dans le ciel. Une tour. Des voix se confondent comme des ondes de radio qui se brouillent. Des plans aériens : une ville, des autoroutes, des édifices à logements.

La musique d’un violoncelle parcourt gravement les plans suivants : une femme âgée dans un appartement : « Trébuchez sur vos couleurs et vous n’êtes jamais à l’heure.... » Une jeune femme cherche l’endroit où placer son frigo. Un homme entre dans l’appartement de sa mère récemment décédée. Une femme fume une cigarette. Des murs. Des enfants courent dans la ruelle. Une fenêtre. Un homme assis sur le bord de son lit : « Elle ne t’aime pas, elle ne t’a jamais aimé... » Un mur. Un homme : « Mon dieu, quel va être l’avenir de ce garçon... » Une femme dans une cuisine : « C’est pas surprenant, en dehors du rock and roll, il n’a rien appris d’autre... »

Photogramme du film de Wim Wenders : Les Ailes du désir

« Lorsque l’enfant était enfant

Vint le temps des questions comme celle ci :

Pourquoi est-ce que je suis moi ?

Et pourquoi est-ce que je ne suis pas toi ?

Pourquoi est-ce que je suis ici ?

Et pourquoi est-ce que je ne suis pas ailleurs ?

Quand a commencé le temps ?

Et où finit l’espace ?

La vie sur le soleil n’est-elle rien d’autre qu’un rêve ?

Ce que je vois, ce que j’entends

Ce que je sens

N’est-ce pas simplement l’apparence d’un monde devant le monde ? »

« Le silence, conclut Lucie Roy en tant que lieu de l’interstice, en tant que lieu de l’envers de la voix, lieu de non-parole plutôt que de non-langage, en interrompant ou en faisant imploser la course de l’énonciation de la parole, du film ou de la parole contenue dans le film, interroge parfois ce mouvement associé à un autre mouvement : l’attente d’un regard à nouveau porté sur la parole ou sur le récit qui est en elle-même plus vaste en vertu de l’appel de l’écriture ou en vertu de l’appel au réseau phénoménal de l’écriture que cette attente impose. »

L’intercompréhension est un moyen de se comprendre, car il est plus simple d’apprendre à comprendre une langue que d’apprendre à la parler couramment.

Se comprendre en parlant une langue différente
Publié le 3 juin 2014
- Dans la rubrique PROCÈS-VERBAL
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