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Pour éviter qu’on nous mène en bateau

Dans son article Le mur qui efface les migrants, paru le 1er septembre sur son site, Olivier Ertzscheid interrogeait à juste titre notre positionnement et/ou notre engagement politique face à l’afflux des migrants : « Désemparés devant l’afflux et la violence des situations autant que paralysés par la neutralité sémantique du mot. Les mots ne désignent pas seulement la réalité. Ils décident de notre manière de l’appréhender, de la traiter, et comme nous le verrons plus tard, de la documenter. »

« Et sur ce mur, écrivait-il, certains d’entre nous, très peu d’entre nous, ont vu l’insoutenable. Ceux-là ne sont ni migrants ni réfugiés. Ce sont quatre cadavres d’enfants sur les plages de Libye. »

Les corps de quatre enfants anonymes échoués sur la plage de Zouara. Sur Twitter, Maître Eolas accompagne ces photos d’une seule phrase :



Plus de 350 000 migrants ont traversé la Méditerranée depuis janvier, et plus de 2 643 personnes sont mortes en mer après avoir tenté de rallier l’Europe, annonce l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Près de 220 000 sont arrivés en Grèce, près de 115 000 en Italie, détaille l’organisation. Plus de 2 000 sont arrivés en Espagne, et une centaine à Malte.

De nombreux titres de la presse européenne ont fait leur Une sur une des photos d’un enfant syrien retrouvé mort mercredi 2 septembre. Le débat a fait rage dans toutes les rédactions de journaux : faut-il ou non publier la photo ? Et laquelle publier ? La plus choquante, où l’enfant est la tête dans le sable ? ou celle où son corps est transporté par un garde-côte et sur laquelle son visage n’est pas visible ?

Le Monde a ainsi décidé de publier la photo choc pour son édition du 4 septembre. Dans son éditorial. Jérôme Fenoglio, directeur du journal, justifie ainsi sa publication : « Peut-être faudra-t-il cette photo pour que l’Europe ouvre les yeux. »

Les photos de ces quatre cadavres d’enfants ont pourtant circulé. Pourquoi l’opinion publique ne s’empare de cette question et ne s’en émeut qu’avec ce cliché de cet enfant mort sur la plage turque ? On accumules les images sur les migrants dans leurs embarcations, mais la réalité des réfugiés continue d’être totalement absente des préoccupations des hommes politiques.

Après le naufrage qui a fait 800 victimes en avril 2015 en Méditerranée, les dirigeants européens s’étaient réunis pour un sommet extraordinaire afin de prendre des mesures pour lutter contre les trafics de passeurs dans la région et éviter que de tels drames se produisent. Mais cette réponse était insuffisante, les réfugiés continuent d’affluer et pour certains, de plus en plus nombreux, de mourir dans leurs vaines tentatives de traversée, sur les plages de Méditerranée.

Une photo dénonce, à sa manière, celle d’un photomontage d’une rare efficacité, le problème des migrants pour le replacer dans sa dimension politique, en évoquant directement les réfugiés totalement ignorés par les politiques, une image d’une ironie cinglante, d’une force graphique incroyable, où l’émotion n’est pas réduite à la commisération, mais nous fait enfin réfléchir, en renversant la situation pour mieux la questionner (celle des migrants agglutinés sur une embarcation de fortune qui fait place à l’accumulation des gouvernants, chefs d’État et hauts responsables, venus se masser en première ligne pour manifester de leur présence lors de la manifestation du 11 janvier 2015 à Paris). Kenneth Roth, le directeur exécutif de l’ONG Human Rights Watch a en effet réuni les dirigeants politiques sur un bateau pneumatique en pleine mer, dans ce photomontage qu’il a publié sur Twitter avec le message « Je suis migrant. (Si seulement) ».

En cherchant l’image de Kenneth Roth sur Internet, je n’ai pas trouvé l’originale, juste les milliers de copies d’après son image diffusée sur Twitter, je me suis permis d’en réaliser une version sensiblement différente (n’ayant pas réussi à retrouver l’originale de la photo des chefs d’États qui a été utilisée pour le photomontage), afin d’obtenir une version plus nette et plus grande. A diffuser largement.

« Toutes les réflexions, les études, les mises au point, les engagements, les examens, les indignations, ne valent rien, déplore Éric Pessan sur Facebook ; qu’une photo sans analyse partagée de mur en mur donne une couche de vernis à la conscience et remplace aisément la pensée. »


LIMINAIRE le 25/05/2018 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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