| Accueil
LIMINAIRE
Des pierres au lieu des corps


« Vendredi, comme le rappelle Marie Cosnay, dans son texte La cruauté qui vient , alors qu’il neige ou presque à Paris, sous le pont, porte de la Chapelle, la mairie fait installer de grosses pierres. Ainsi les personnes sans refuge ne pourront plus s’allonger, s’allonger les uns contre les autres, pour se tenir un peu chaud, sous ce pauvre abri qu’est le pont. Même pas un pont. Même pas les corps contre les corps. Des pierres au lieu des corps. »

JPEG - 339.2 ko
Photographie du Collectif « Solidarité migrants Wilson » aux abords du Centre humanitaire de la porte de La Chapelle

Le centre humanitaire de la porte de La Chapelle attribue des rendez vous pour une prise en charge des exilés primo arrivants, pour éviter la cohue à l’entrée du centre. Les personnes bénéficie d’un accueil de jour mais doivent attendre 3 à 4 jours en dormant dehors.

« En attendant de pouvoir entrer dans le centre humanitaire, rapporte le Collectif Solidarité Migrants Wilson et le Collectif P’tit Dej’ à Flandre, les personnes s’abritaient sous le pont de la porte de La Chapelle ce qui les protégeaient de la pluie, mais pas du vent, les personnes pouvaient se blottir les unes aux autres pour se tenir un peu chaud.

Vendredi soir le collectif Solidarité Wilson qui distribue des petits déjeuners près du centre humanitaire [1] a signalé avec effroi que d’énormes pierres ont été placés sont ce pont pour les empêcher d’y dormir. »

JPEG - 351.4 ko
Photographie du Collectif « Solidarité migrants Wilson » aux abords du Centre humanitaire de la porte de La Chapelle

En voyant ces images j’ai pensé à cette œuvre insolite Les Rochers dans le ciel de l’artiste français Didier Marcel, découverte il y a plus de trois ans lors de l’inauguration de la place Farhat-Hached, située en début de l’avenue de France, en bordure des boulevards des Maréchaux. Le quartier est encore aujourd’hui en profonde rénovation suite à la couverture des lignes de chemins de fer de la gare d’Austerlitz et la construction de nouveaux immeubles entre l’avenue de France et les bords de Seine. Le nom de la place honore le syndicaliste Tunisien Farhat Hached (1914-1952), assassiné par le SDECE, un service de renseignements français.

JPEG - 1.1 Mo
Portrait du syndicaliste Tunisien Farhat Hached par l’artiste tunisien Mehdi Bouanani, alias DaBro

Les Rochers dans le ciel est une œuvre en cinq épreuves en résine polyester obtenues par moulage de blocs de calcaire bruts d’une masse de 4 à 5 tonnes, extraits directement d’une carrière. L’irréalité de la situation est accentuée par le flottement de ces masses prosaïques sur des mâts fins d’une hauteur de 7 mètres, au fini noir brillant, qui perturbent la perception de la gravité.

L’œuvre occupe un terre-plein sur la place à côté de l’arrêt Avenue de France de la ligne de tramway T3a, au sud-est du 13e arrondissement de Paris. Selon l’auteur, l’œuvre est inspirée d’une photographie qu’il a réalisée au bord d’une route près de Bourges en 2000, sur laquelle des nuages bas se déplaçaient sur la plaine.

JPEG - 1.1 Mo
Les Rochers dans le ciel, de Didier Marcel

Les Rochers dans le ciel construisent une transition progressive entre le paysage et les bâtiments. Quand on arrive sur la place, les premiers rochers se détachent en contre-plongée sur fond de ciel, dans leur dimension spectaculaire. Ils accompagnent ainsi le cheminement du promeneur jusqu’à la station de tramway Porte de France.

« L’œuvre de Didier Marcel, peut-on lire dans la monographie sur l’artiste publiée aux éditions du réel, interroge les rapports entre nature et culture et explore les liens de l’homme à son environnement. Son travail emploie des éléments qui nous rapproche de la nature tout en restant insolites, je pense dit-il, que l’art constitue un écart avec le réel, une forme d’artefact, qui a pour vocation de faire surgir la puissance évocatrice des choses que l’on observe. Créer, c’est mettre en œuvre et en évidence cet écart à différents niveaux : réaliser un moulage en est un, opérer un redressement constitue une deuxième étape. Il est donc bien question de la place des choses. »

JPEG - 833.4 ko
Les Rochers dans le ciel, de Didier Marcel

L’art a bien pour vocation de faire surgir la puissance évocatrice des choses que l’on observe. En regardant ces pierres de la Porte de la Chapelle déposées à la hâte, pour empêcher que les exilés dorment à proximité du Centre d’hébergement, je me souviens que le monde entier est un cactus et que ces pierres forment un mur intérieur qui n’est pas si différent de celui que prépare Donald Trump à la frontière des États-Unis et du Mexique : « Le mobilier urbain s’équipe en effet depuis plusieurs années déjà, de tout un arsenal d’options qui visent à chasser les SDF des trottoirs, des porches et autres devantures d’immeubles : barres ou piques métalliques, jardin de cactus... »

JPEG - 125.5 ko
Photographie du Collectif « Solidarité migrants Wilson » aux abords du Centre humanitaire de la porte de La Chapelle

Et l’image de la pierre cachée à l’intérieur de la boule de neige de Dargelos lancée en direction de Paul remonte à la surface de ma mémoire. Sans doute est-ce le froid qui m’y fait penser. Et la douleur aussi. Il est trop tard, Paul ne peut l’esquiver et cette boule va lui étoiler le cœur.

Nous ne voyons que ce geste. Ce geste immense. Des pierres au lieu des corps.

« ...Un coup le frappe en pleine poitrine. Un coup sombre. Un coup de poing de marbre. Un coup de poing de statue. Sa tête se vide. Il devine Dargelos sur une espèce d’estrade, le bras retombé, stupide, dans un éclairage surnaturel. Il gisait par terre. Un flot de sang échappé de la bouche barbouillait son menton et son cou, imbibait la neige ... » [2]

[1] Soutenez en ligne l’action du collectif Solidarité Wilson

[2] Les enfants terribles, Jean Cocteau

Les rochers dans le ciel
Publié le 13 février 2017
- Dans la rubrique PROCÈS-VERBAL
Photographie Ville Écho Sens Art Information Désordre Paris Société Politique






© LIMINAIRE 2011 - Créé par Pierre Ménard avec SPIP - Administration - Sur Publie.net - contact / @ / liminaire.fr - RSS RSS Netvibes Liminaire Suivez Pierre Ménard sur Facebook Suivez Pierre Ménard sur Twitter