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Compenser une image ou la penser ?


Je n’ai pas compris tout de suite ce qui était en jeu. Lorsque j’ai vu pour la première cette photographie, j’ai été cueilli, surpris, saisi, et j’avoue, je suis resté plusieurs jours ainsi, médusé. Sans savoir comment réagir. Quelle position adopter. Cette photographie me fascinait. La candidate de droite à l’élection municipale de Paris, Nathalie Kosciusko-Morizet, prise en photo en compagnie de membres de la sécurité civile, lors d’une maraude cet hiver.

Nathalie Kosciusko-Morizet avec des SDF, photographie de Romuald Meigneux DR/ VSD / Agence Sipa

Elle s’approche d’un groupe de SDF venu de Pologne. La candidate, elle-même d’origine polonaise, entame une conversation avec l’un des sans-abri polonais visibles sur la photo. Il lui adresse la parole, il vient d’un village dans lequel elle a déjà été, un début de conversation s’engage. Il lui demande une cigarette, elle lui en tend une. C’est ce geste que le photographe fixe, celui qui va être largement diffusé dans la presse, et commenté comme il se doit. La photographie est prise à la hâte, au jugé, en professionnel qui sait viser sans regarder dans son viseur. L’image est légèrement inclinée, au premier plan la silhouette d’un homme dont on ne voit pas la tête, focalise notre regard sur ce qui se déroule en arrière-plan.

Ce qui m’attire dans cette photo, c’est son aspect non-figé, prise sur le vif, montrant une réalité d’apparence banale, une jeune femme allume une cigarette en la tenant du bout des doigts, pouce et index serrés sur le cylindre brûlant, de cette manière si spécifique que l’on prend généralement pour allumer une cigarette et la tendre ensuite à son vis-à-vis pour qu’il la fume. Et cet homme en question, est plus vieux et n’est visiblement pas du même milieu qu’elle, même si sa coupe de cheveux, sa tenue (ses vêtements et son maintien, dos au mur, le corps légèrement relâché) cache mal ses origines et son milieu favorisés. La complicité de l’instant partagé entre ces deux êtres est troublant avant même que l’on sache qui est qui.

Sans toit ni loi, film d'Agnès Varda, avec Sandrine Bonnaire

Son attitude paraît assez incongrue : on se sait pas si elle pose ou si c’est un moment de détente naturel. On pourrait presque croire qu’elle fait partie du groupe avec son côté Sandrine Bonnaire, dans Sans toit ni loi d’Agnès Varda, avec le blouson en cuir et les cheveux détachés, la cigarette aux lèvres sur laquelle on tire comme un homme.

Dès que l’on sait que cette femme est en campagne, tout devient louche, décalée, détournée, l’image se trouble et doit être décryptée. Mais en même temps, ce qui intrigue, c’est le pourquoi de son geste s’il est prémédité, s’il sert à modeler une autre image que celle qu’elle donne, qu’elle soit vraie ou fausse. Ce qui s’appelle « salir son image » pour la rendre moins lisse, plus accessible. Se faire passer pour quelqu’un de moins coincé ? De plus généreux, de plus ouvert ?

Diptyque de visages d'Anne Hidalgo dans l'article « Vite dit » d'Alain Korkos, sur « Arrêt sur Images » : Percevoir Anne Hidalgo"

À quoi sert une affiche électorale ? Comment fonctionne la communication politique ? Alain Korkos, toujours précis dans son analyse des images, ne voit dans le portrait de campagne d’Anne Hidalgo, qu’une affiche retravaillée, cherchant par tous les moyens dans ses récents articles sur Arrêts dur images, les moyens d’en démontrer les trucages, sans doute réels, et finement dénichés par l’écrivain. Il est clair qu’Anne Hidalgo paraît plus jeune, plus lumineuse, plus émaciée, sur son affiche de campagne. Et peu probable en effet que seuls une bonne coupe de cheveux, un maquillage adapté, des lumières tamisées, des habits élégants et printaniers, le tout enregistré par un photographe professionnel, donnent au visage de la candidate de gauche l’allure d’une jeune femme combattante, heureuse et fière.

L’image est travaillée, cela ne fait presque aucun doute, mais l’essentiel des photographies le sont aujourd’hui. Mais travaillée n’est pas retravaillée qui sous-entend trucage, triche, mensonge. La question est donc de savoir si cette image dit la vérité.

Ce qui est troublant, c’est de suivre le fil Twitter d’Anne Hidalgo au quotidien, ce que je fais depuis que ma plus jeune fille fille a assisté à une séance du Conseil de Paris et qu’elle a rencontré l’adjointe au Maire de Paris, qui me suit comme je la suis sur Twitter depuis, elle y apparaît très régulièrement sans fard, sans maquillage, et sous l’objectif d’un photographe, sans doute un de ses assistants, qui relaie sur Internet le moindre faits et gestes de l’élue, actualité qui s’est bien évidemment décuplée avec la période électorale.

Quand on compare les deux photographies bien sûr les différences sont criantes. À se demander si l’on fait une différence entre une communication pour l’imprimé (une image de soi contrôlée, lisse, aseptisée, comme image idéale, respectant les règles scrupuleuses, des modes, des standards, de l’Histoire) et une communication pour le numérique où s’exprime plutôt le quotidien, l’instantané. C’est justement là-dessus que j’aimerais lire l’analyse d’Alain Korkos, pour voir ce qui est en jeu dans l’esthétique de ces supports de communication spécifique.

Affiches de campagne des candidates PS et UMP à la mairie de Paris

C’est finalement dans l’entretien de Christian Delporte, historien, et Jean-François Bordron, professeur de sémiotique, paru samedi dans le journal Libération que je la découvre, les deux hommes y décryptant en effet les affiches de campagne des candidates PS et UMP à la mairie de Paris.

Christian Delporte, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Versailles-Saint-Quentin, et directeur de la revue le Temps des médias :

« Ces affiches sont très différentes, mais elles relèvent en fait de démarches assez identiques. Dans les deux cas, il s’agit, pour la candidate, de compenser une image.

« Anne Hidalgo tente, par son affiche, de s’affirmer par rapport à Bertrand Delanoë. Ce portrait, très classique, correspond à une recherche de notoriété, de respectabilité. Plein-cadre, elle se détache d’un décor flou, nous regarde dans les yeux. Il y a un côté "portrait officiel", mais l’objectif est précisément de s’affirmer. Ensuite, on voit son slogan en grosses lettres blanches, sur fond sombre, et les sigles des partis qui la soutiennent. Cette candidate essaie de nous expliquer qu’elle est portée par un mouvement.

« Si Anne Hidalgo a une image de proximité mais pâtit d’un retard de notoriété, Nathalie Kosciusko-Morizet doit, elle, répondre à la problématique inverse. Elle est connue mais souvent considérée comme une grande bourgeoise, loin des Parisiens. Sur son affiche, elle joue l’écoute, le dialogue, elle apparaît dans une tenue décontractée, sur un marché, un lieu typiquement populaire. Le logo en forme de cœur, le prénom "Nathalie" dans un autre caractère que le nom nous placent dans l’affectif. Le sigle NKM et le flashcode visent à donner un côté branché. Elle joue sa carte personnelle… au point qu’il n’y a pas de slogan sur l’affiche. Le message, c’est elle. »

Le visage est le révélateur de ce que nous sommes, et surtout de ce que nous vivons, les épreuves que nous traversons, les traces qui s’y inscrivent durablement, rides, ridules, pâtes d’oie, tâches de rousseurs, dépigmentations, cernes sous les yeux, fatigues, usure du temps, soucis, etc. Se prendre en photo, c’est une activité devenue quotidienne avec les appareils photo numériques, les téléphones portables, les selfies, les photos de profils sont régulièrement mis à jour. Les politiques se sont largement emparés de ces médias et des réseaux sociaux, mais ils adaptent leur communication en fonction du support utilisé, et du public visé, montrant ainsi des visages différents pour toucher des publics différents, au risque de friser parfois la caricature, mais révélant surtout l’impressionnant fossé entre les mondes depuis lesquels ils s’expriment : l’imprimé (l’ancien) et le numérique (le moderne).

À quoi tient la vérité d’une image ? Aussi fausse nous apparaît-elle, avec ses truquages, son maquillage, la photo du visage rajeuni d’Anne Hidalgo ne ressemble-t-elle pas à celui de la femme qu’elle est ? Telle qu’elle se voit ? Du mal à l’imaginer, face à ce portrait enjolivé d’elle, et cédant par seul orgueil ou coquetterie féminine. Il faut imaginer à quoi sert une affiche électorale, collée sur tous les murs de la ville. Le visage d’une ville qu’on souhaite rajeunie, féminine. C’est ce que ces images traduisent.

Et même si Nathalie Kosciusko-Morizet a organisé sa maraude auprès des SDF à l’époque de Noël pour changer son image un peu coincée et affirmer ainsi que la candidate de gauche n’avait pas le monopole du cœur, et qu’elle pouvait s’intéresser aux plus démunis de notre société, ce moment de partage avec eux, aussi court a-t-il été, ne peut-il pas contenir sa petite part de vérité ? C’est cette vérité là qui m’attire et me trouble, au-delà des apparences. Sans être dupe des mises en scènes et manigances du paraître (et le politique n’est pas seul en faute, c’est un trait commun de la nature humaine), sans tomber dans le tableau du tous pourris, tous menteurs, tous faux.

Projet d'affiche pour la candidature de Nathalie Kosciusko-Morizet

Jean-François Bordron, professeur émérite de sémiotique à l’université de Limoges, explique ainsi dans le journal Libération :

« Toute une mise en scène entoure Nathalie Kosciusko-Morizet : l’arrière-plan - un marché -, le jeune homme avec lequel elle parle. Du blanc du bleu et du rouge composent discrètement l’image. Bref, elle prend l’attitude d’une personne qui fait campagne. C’est un message ambivalent qui peut aussi être compris comme une position de faiblesse : elle doit séduire les Parisiens et donc n’a pas d’emblée la légitimité, position de "challengeuse" qu’elle semble assumer. NKM insiste aussi sur son charme et sa personne. Il y a son regard, son sourire, l’idée qu’elle se mêle aux gens, une attitude décontractée. Mais aussi ce graphisme très arrondi du prénom "Nathalie" et ce cœur qui donnent même, à mon avis, un côté un petit peu niais. »

Sur Twitter, Anne Hidalgo montre donc son vrai visage, elle ne s’y montre pas toujours sous son meilleur jour (justement parce que c’est dans l’action, au quotidien, et plusieurs fois par jour, souvent dehors, sous la pluie, le vent, dans le froid, emmitouflée et cachée derrière sa grande écharpe rose qui est devenue un signe distinctif comme en son temps pour François Mitterrand son écharpe rouge). Il faut battre le pavé pour remporter l’élection, battre la campagne, se montrer tous les jours en action (et pas forcément sous son meilleur jour, esthétiquement parlant) mais ce qui compte vraiment c’est le visage de la ville qui se dessine en campagne.

Le visage d’une ville se dessine en campagne
Publié le 16 février 2014
- Dans la rubrique PROCÈS-VERBAL
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