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LIMINAIRE
Pour un art qui interroge la surveillance


« Il reconnaît qu’il ignore la loi, et il affirme en même temps qu’il n’est pas coupable ! »

Le Procès (traduction d’Alexandre Vialatte), dans Œuvres complètes, Franz Kafka, Gallimard, 1984.

Rien à cacher ?

Le projet de loi relatif au renseignement a été soumis à l’examen accéléré de l’Assemblée nationale. 63% des Français sont favorables à une restriction des libertés pour lutter contre le terrorisme.

De quoi s’agit-il ? Mise en place d’outils d’analyse automatique sur les réseaux des opérateurs, pour détecter par une « succession suspecte de données de connexion » une menace terroriste. Large possibilité d’intercepter les téléphones portables et de contrôler Internet. Un dispositif automatique de surveillance des données de navigation des internautes.

Dans cette installation Database, les visages des passants sont filmés dans une rue de Trier en Allemagne, ils sont imprimés puis passés au broyeur de papier. Les papiers déchiquetés s’accumulent au fil du temps, offrant aux passants une image concrète des données qui s’amoncellent sur les citoyens dans un état de surveillance.



« Vous n’avez rien à craindre... »

Pour le Conseil national du numérique, ce dispositif « confine à une forme de surveillance de masse » qui a « démontré son extrême inefficacité aux États-Unis ». 

Ce projet de loi est susceptible de porter une atteinte grave à l’article 8 » de la Convention européenne des droits de l’homme qui affirme « le droit au respect de la vie privée et familiale ». Allusion aux pratiques de la NSA révélées par Edward Snowden. Une mise sous surveillance généralisée de la population. Article 7 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne : «  Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de ses communications ».

L’artiste Marie Sester propose de « traquer des individus anonymes dans l’espace public, en les pourchassant avec un moteur de recherche automatisé et un système de projection acoustique » que l’on retrouve dans son installation Access.



« Vous n’avez rien à craindre si vous n’avez rien à cacher. » « Si vous n’avez rien à cacher, vous n’avez rien à craindre » un argument mis en avant pour soutenir que les analyses des données et les programmes de surveillance des gouvernements ne sont pas un problème pour la vie privée, dans la mesure où cette vie privée ne couvre pas d’activités illégales.

Ce slogan a été utilisé dans le programme de vidéosurveillance des villes du Royaume-Uni : If you’ve got nothing to hide, you’ve got nothing to fear.
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Œuvre de Fabienne Yvert

Nous nous sommes laissés prendre au piège en ne voyant dans la technologie qu’une source de progrès. Pour pouvoir développer leurs modèles économiques basés sur la pseudo-gratuité et la revente des données collectées, les géants du Web ont mis en place des infrastructures qui rendent possible la logique de surveillance. Tout le développement du numérique s’est focalisé autour de ces services. Nous sommes entrés dans l’ère de l’invisible. « Vous n’avez rien à craindre si vous n’avez rien à cacher. » Mais qui a dit cela ?

La semaine où ce projet de loi relatif au renseignement est voté à l’Assemblée Nationale, j’apprends que Pierre Guyotat qui a fait don en 2004 de ses papiers et manuscrits à la BnF, vient de proposer que la bibliothèque archive désormais régulièrement ses SMS et ses e-mails : « Il y a des vidéos, des enregistrements sonores, des e-mails, des textos. Et s’y trouvent des choses intimes, qui ne concernent pas forcément que l’auteur. Cette correspondance implique aussi des gens qui ne sont pas forcément au courant de cet archivage. » Ce n’est pas la même chose que la BnF procède à des campagnes régulières d’archivage du web national, pour accomplir sa mission de dépôt légal de l’internet français (collecte en ligne de sites, pages et fichiers, pour les conserver et garantir leur accessibilité sur le long terme) et qu’elle archive (depuis son ordinateur, à son domicile) la correspondance numérique d’un auteur qui tente vainement d’archiver son existence (sans le faire lui-même, ce que chacun peut faire) en renforçant au passage, cette image désuète de grand écrivain.



IN LIMBO, une création d’Antoine Viviani, coproduite par ARTE et l’ONF, questionne le devenir de notre mémoire individuelle et collective dans un environnement numérique, depuis le point de vue de toutes les données qui nous survivront. Ce film s’articule autour d’un récit de trente minutes augmenté de nos données personnelles, il nous emmène dans l’imaginaire de la machine, les rêves que nous y projetons et le monde qu’elle invente, au cœur d’un voyage sensoriel dans notre mémoire connectée.

Comment se révolter contre l’utilisation abusive de nos données ? Difficile que de se rebeller contre l’invisible. Difficile de construire une résistance individuelle et collective face à l’invisible, il faut rendre la surveillance concrète. Il faut faire circuler des mots, des images et des émotions.



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