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Mort anonyme / 無関係な死


Que faire lorsqu’on rentre chez soi et que l’on découvre un cadavre anonyme en plein milieu de son salon ? Qu’y a-t-il au coin de la rue ? Dernière ce virage ? D’où vient cette amnésie subite ? Une famille s’empare de votre appartement et vous pendant ce temps-là, que faites-vous ? Comment réagir ? Quand les décisions se prennent à la majorité, et que vous vous trouvez systématiquement en minorité, y a-t-il un moyen de reprendre le contrôle de son appartement et de sa vie ? Beaucoup d’interrogations face à l’aspect désopilant et déroutant de cette vie imaginée par Kôbô Abe dans Mort anonyme.

Mort anonyme / 無関係な死

Le visiteur était là. Allongé sur le ventre, les deux pieds joints, en direction de la porte. Mort. Bien évidemment, A. ne comprit pas tout de suite. Plusieurs secondes s’écoulèrent avant qu’il ne fût saisi d’une intense stupéfaction. Secondes remplies d’un silence haletant, semblable à une feuille de papier blanc chargé d’électricité.

Puis les capillaires du pourtour de ses lèvres se contractèrent brusquement, ses pupilles se dilatèrent, sa vue se brouilla. Son odorat s’affina et il sentit tout à coup une forte odeur de cuir brut. A., occupant de l’appartement n° 7 du bâtiment M., frissonnait, comme tétanisé, et prenait conscience de la gravité de la situation : un inconnu était mort chez lui, sans sa permission.



Dans cette ville immense, ordonnée à l’extrême, où tout semble réglé à la manière d’une implacable mécanique, on ne les voit pas les tous premiers jours. On marche en ville, dans les rues, les ruelles ou les boulevards, on passe de quartier en quartier, on prend le métro, les distances sont grandes, différentes lignes, on regarde partout, curieux, tout est nouveau, tout est propre, à sa place. Et puis, peu à peu, dans les quartiers où on les attend le moins, les quartiers aux immeubles les plus vertigineux, grandioses, indécents, du côté de Shinjuku, du côté de la Mairie de Tokyo, c’est là qu’on les aperçoit pour la première fois, les SDF de Tokyo, lointains dans l’ombre des souterrains et des parkings, sur les esplanades venteuses que seuls quelques touristes égarés fréquentent à cette heure matinale. Une couleur leur est souvent associée, le bleu des toiles plastiques qu’on utilise beaucoup au Japon.

Cette série photographique de l’artiste corrén Nurri Kim, qui a vécu à San Francisco et vit désormais à Helsinki, en Finlande, interroge les différents usages de cette fameuse toile de plastique bleue très utilisée au Japon.

Tokyo Blues nous montre en effet une grande variété des usages de ces toiles, à la fois tentes et protections des SDF (4 000 à 5 000 à Tokyo), toiles des vendeurs à la sauvette, protections des chantiers de construction, et nappes utilisées pour les piques-niques sous les cerisiers en fleurs.

Tokyo Blues accorde une attention particulière à la façon dont les japonais s’adaptent intuitivement à une situation donnée, le marquage et la protection de leurs limites, de leur espace vital, dans certaines circonstances.



Olivier Hodasava qui vient de mettre en ligne une nouvelle série d’images sur les Houmuresu (les sans-abris) tokyoïtes sur son site Dreamlands autour de Google Street View, me signale le travail de Bertrand Desprez au Japon.

Aoba, de Bertrand Desprez

 

 

 

 

 

 

Claire Dé présente ainsi la série photographique « Aoba, les mystères de la feuille bleue » du photographe Bertrand Desprez : « Éphémère tatami sur les pelouses des parcs au printemps, ombrelle estivale pour céréales en quête de fraîcheur, paravent d’automne, douillet manteau d’hiver pour arbres dénudés… Clouée, encordée, arrimée, flottante ou encollée, partout, à la ville comme à la campagne, sa belle couleur azur émaille le paysage de l’archipel nippon. Les Japonais l’appellent Ao Ba, « la feuille bleue ». Un bien joli nom pour une simple bâche, un carré de plastique fabriqué en série qui a pour modeste mais néanmoins très utile fonction de protéger et d’isoler surfaces et objets dans un pays où les typhons et les tremblements de terre sont aussi fréquents que les averses de grêles. »

Aoba, série photographique de Bertrand Desprez

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au-delà du tournant / カーブの向こう

Puis je m’arrêtai lentement, comme suspendu en l’air par un ressort. Mon poids, qui s’était transféré du bout du pied gauche au talon du pied droit, se déplaça à nouveau pour se concentrer dans le genou gauche. Le garçon avait disparu, le groupe de femmes aussi. J’étais seul. Le paysage se figea dans le silence, parce que j’avais fait une halte ; [...]

Toutefois, je m’étais immobilisé d’une façon inattendue, avec la sensation d’être suspendu en l’air par un ressort, comme mû par une hésitation inconsciente provoquée par la vision à la fois étrange et frappante de ce chemin escarpé, auquel je ne prêtais aucune attention habituellement. De toute évidence, je connaissais la raison pour laquelle je m’étais arrêté mais je ne voulais pas l’admettre : impossible de me rappeler ce qui se trouvait au-delà du tournant, pourtant aussi familier que ce paysage devant mes yeux.

Tokyo Blues
Publié le 20 avril 2010
- Dans la rubrique PHOTOGRAPHIE
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