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LIMINAIRE
L’image interminable



« Quoi qu’elle donne à voir et et quelle que soit sa manière, une photographie est toujours invisible : ce n’est pas elle qu’on voit. »

Roland Barthes, La chambre claire, 1980.


Le dernier numéro de la revue de création d’ici là diffusée en juin 2011 sur Publie.net avait pour thème le temps : Le présent n’est que la crête du passé et l’avenir n’existe pas.

J’ai diffusé plusieurs séries photographiques à cette occasion. L’une d’entre elles reprend ce que j’avais publié sur Liminaire, suite à mon voyage estival à Rome en 2010 : Rien n’aura eu lieu que le lieu : Là-bas, au fil de nos promenades dans les rues de la capitale italienne, j’ai donc pris ces photographies in situ, 22 ans après. Photolalies à la manière de Denis Roche, lieu de l’éternel retour, face à quoi le photographe ne peut opposer que la photolalie, « l’image interminable » qui suspend l’échéance dans le désir et la terreur de l’échéance.

Jardins de la Villa Borghese à Rome Basilique Saint-Pierre de Rome

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’autre série est également liée au travail de Denis Roche. Comme je m’en faisais déjà l’écho dans ma récente série photographique sur les tombeaux et pierres tombales du Cap Corse en citant l’entretien de Denis Roche avec Gilles Mora que reproduit Franck Queyraud sur son blog Flâneries quotidiennes, où le photographe évoque cette magnifique série de quatre portraits de sa femme Françoise à Pont-de-Montvert, petit village au bord du Tarn où en 1971, ils avaient entrepris un voyage d’été à travers la France profonde qui les avaient menés, entre autres, dans les Causses et les Cévennes.

d'ici là n°7 page sur Denis Roche d'ici là n°7 page sur Denis Roche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces images de Denis Roche disent l’épaisseur du temps, la volupté de l’instant, l’éternel dans l’éphémère.

Le travail du temps sur les visages

Les sœurs Brown, de Nicholas Nixon

Les sœurs Brown, de Nicholas Nixon Les sœurs Brown, de Nicholas Nixon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le travail le plus célèbre de Nicholas Nixon est la série de portraits appelée The Brown sisters. Il s’agit d’une série de plus de 30 portraits, ayant pour sujet la femme de Nicholas Nixon et ses trois sœurs, portraits de groupe réalisés entre 1975 et aujourd’hui, à la fréquence de une par an. Les sœurs y apparaissent, année après année, toujours dans le même ordre sur l’image, mais les poses y sont différentes à chaque fois, témoignant d’une dynamique familiale changeante. Simple photographie familiale, matériel sociologique sur la femme américaine, vibrant hommage d’amour à la beauté des femmes ordinaires, fascination pour le travail du temps sur les visages, analyse psychologique sur les rapports familiaux, la série est tout cela à la fois.

Les sœurs Brown, de Nicholas Nixon

 

 

 

 

 

 

L’intégralité des clichés à découvrir sur le site de la Galerie Zabriskie.

Chaque jour depuis le 30 mai 1979, Imai Norio se prend en photo au polaroid, puis inscrit sous le tirage la date de prise de vue. Le lendemain, il se photographie en tenant l’appareil dans une main et le cliché pris la veille dans l’autre, dans la même position. Il qualifie lui-même ses polaroids d’« autoportraits de la répétition. »

 

 

 

 

 

 

 

 

On peut découvrir le travail de cet artiste japonais sur le site 748 (Photobooks) à propos des livres de photographies japonais, publiés entre les années 1970 et aujourd’hui. « Par d’infimes variations des coupes de cheveux et des vêtements, on voit l’artiste vieillir dans l’actualisation journalière de son visage. Imai a tout d’abord exposé ces autoportraits en tas dans des boîtes en plexiglas (une par année, seule l’image supérieure prise le 31 décembre de chaque année étant visible par le public), matérialisant le temps en une succession de couches semblables à des strates géologiques. L’artiste ne cherchait pas à exprimer l’écoulement du temps, mais plutôt, selon ses propres mots, son « épaisseur ». »

L’artiste a publié un ouvrage contenant environ 9 000 images, à partir de cette série, Derî pôtoreito. Shihanseiki. Kioku no nikki [Portrait journalier. Quart de siècle. Le journal des souvenirs].


Éprouver la durée

1965/1-∞, Roman Opalka

Roman Opalka

 

 

 

 

 

 

 

L’ensemble de la démarche de Roman Opalka pourrait se résumer dans la formule que l’artiste en donne, 1965/1-∞. En effet, à partir de 1965, Opalka s’est attaché à matérialiser, à travers la peinture, la durée. A côté de ses autoportraits photographiques, où se lit dans la modification de la figure, l’écoulement implacable et continuel du temps, l’artiste présentait son travail pictural, véritable « lieu d’inscription du temps compté ».

Traçant des chiffres blancs avec un pinceau toujours identique, d’abord sur fond noir, Opalka s’est mis à ajouter depuis 1972, 1% de blanc supplémentaire à la préparation du fond de chaque toile. Le jour où le blanc de la toile aurait rencontré celui des chiffres peints, l’œuvre serait devenue illisible, mais le processus, soulignait l’artiste, aurait continuer encore. Mais l’artiste est décédé samedi 6 août et la série a pris fin, laissant une œuvre austère mais admirable, une expérience de l’espace-temps, de l’infini dans le fini de l’espace et du temps, qui nous renvoie inexorablement à notre condition mortelle.


Depuis 1981, tous les matins, Laurent Septier se photographie à l’aide d’un Polaroïd, nu, dans la salle de bain du lieu où il se trouve. Par ce rituel, il dessine l’organigramme de sa vie dont la présentation sérielle devient monumentale. La fidélité journalière à ce projet transforme la multiplication de ces micro-gestes en un geste démesuré.

Le passage d’une image à l’autre est un lieu vide étrangement habité. Laurent Septier aime alors citer Victor Segalen : « Même en philosophie, le sujet, la signification des idées, ont une importance moindre que leur enchaînement, l’allure avec laquelle elles engrènent et se déroulent, bref que leur jeu ».

« Tandis que Septier se photographie nu devant un miroir, fait remarquer Alexandre Castant, le matin de préférence, il parle de la photo comme d’un acte différé en continuant à se photographier linéairement, chaque jour, au Polaroid. Dans sa cohérence minimale : son corps, le lieu minimum du photographe. Où les images ont alors quelque chose à voir entre elles. »

Autoportraits quotidiens polaroid 1981- ? Photographie de Laurent Septier

 

 

 

 

 

 

 

Le mouvement du temps

On trouve sur internet de nombreux films réalisés en mettant bout à bout l’ensemble des photographies prises par un individu sur une assez longue période, mais l’on sent bien que ce qui fascine dans ces expériences qui s’inscrivent dans la durée et le numérique, ce n’est pas tant la notion de temps qui passe que celle du mouvement du temps et ce qu’il révèle des modes et de notre époque :





La mémoire du lieu

J’en ai un peu parlé suite à l’exposition From Here On, à l’occasion des 42e Rencontres photographiques d’Arles, d’Arles, où trente-six artistes ont exposé leurs œuvres entièrement composées à partir de photos anonymes tirées d’internet, retravaillées : le travail photographique de Corinne Vionnet interroge elle aussi la notion de temps et d’espace. En superposant plus de 300 photographies prises par des touristes, elle réussit à créer un véritable tableau.

Smoke, film réalisé par Wayne Wang et sorti en 1995, à partir d’un scénario de Paul Auster édité chez Actes Sud, rassemble des tranches de vie de plusieurs personnages qui gravitent autour du Brooklyn Cigar Company, un débit de tabac de Brooklyn tenu par Auggie (Harvey Keitel). Celui-ci tente de gérer tant bien que mal le retour d’une de ses ex-petites amies (Stockard Channing) qui lui apprend qu’il a probablement une fille (Ashley Judd), aujourd’hui enceinte et droguée, et de s’occuper de son commerce qu’il prend en photo tous les matins pour évaluer le temps qui passe.



« More than four thousand pictures of the same place. The corner of Third Street and Seventh Avenue at eight o’clock in the morning. Four thousand straight days in all kinds of weather. That’s why I can never take a vacation, I’ve got to be in my spot every morning at the same time.... It’s my corner after all. »


Mesure du temps qui s’écoule

En 1992, dix ans après la mort de son ami Georges Perec, le cinéaste Robert Bober entreprend la réalisation d’un film intitulé En remontant la rue Vilin. Cette rue, dont seule une partie était désormais visible dans le nouveau jardin de Belleville, appartenait au paysage autobiographique de Georges Perec.



Dans un courrier qu’il adresse à son éditeur Maurice Nadeau, Perec dévoile ainsi le projet d’un « vaste ensemble autobiographique », sans titre général. Au cœur du dispositif, il imagine un travail d’écriture sur les Lieux, méthodiquement planifié :

« J’ai choisi, à Paris, douze lieux, des rues, des places, des carrefours, liés à des souvenirs, à des événements ou à des moments importants de mon existence. Chaque mois, je décris deux de ces lieux ; une première fois, sur place (dans un café ou dans la rue même) je décris ce que je vois de la manière la plus neutre possible, j’énumère les magasins, quelques détails d’architecture, quelques micro-événements (une voiture de pompiers qui passe, une dame qui attache son chien avant d’entrer dans une charcuterie, un déménagement, des affiches, des gens, etc.) ; une deuxième fois, n’importe où (chez moi, au café, au bureau) je décris le lieu de mémoire, j’évoque les souvenirs qui lui sont liés, les gens que j’y ai connus, etc. Chaque texte (qui peut tenir en quelques lignes ou s’étendre sur cinq ou six pages ou même plus) est, une fois terminé, enfermé dans une enveloppe que je cachette à la cire. Au bout d’un an, j’aurai décrit chacun de mes lieux deux fois, une fois sur le mode du souvenir, une fois sur place en description réelle. Je recommence ainsi pendant douze ans, en permutant mes couples de lieux selon une table (bi-carrés latins orthogonaux d’ordre 12) qui m’a été fournie par un mathématicien hindou travaillant aux États-Unis.

J’ai commencé en janvier 1969 ; j’aurai fini en décembre 1980 ! J’ouvrirai alors les 288 enveloppes cachetées, les relirai soigneusement, les recopierai, établirai les index nécessaires. Je n’ai pas une idée très claire du résultat final, mais je pense qu’on y verra tout à la fois le vieillissement des lieux, le vieillissement de mon écriture, le vieillissement de mes souvenirs : le temps retrouvé se confond avec le temps perdu ; le temps s’accroche à ce projet ; en constitue la structure et la contrainte ; le livre n’est plus restitution d’un temps passé, mais mesure du temps qui s’écoule ; le temps de l’écriture, qui était jusqu’à présent un temps pour rien, un temps mort, que l’on feignait d’ignorer ou qu’on ne restituait qu’arbitrairement (L’Emploi du temps), qui restait toujours à côté du livre (même chez Proust), deviendra ici l’axe essentiel. »

L’ensemble des Lieux est incomplet, on dispose aujourd’hui de 133 enveloppes à la place des 288 que prévoyait Georges Perec, dans le programme exposé en 1969.

Comme le décrivent de manière très complète Christian Delage et Vincent Guigueno, dans leur analyse très poussée de ce film, dans l’article paru en novembre 1997 dans le n° 3 des études photographiques, « Ce qui est donné à voir, ce que nous pouvons montrer », Bober souligne que cette reconstruction est imparfaite puisqu’elle ne peut masquer l’hétérogénéité des sources consultées, des matériaux exhibés dans le récit. Le cinéaste ne renonce pourtant pas à la tentation du panoramique parfait sur une série continue de photographies : il l’effectue à la fin du film, quand il nous fait part de la découverte de neuf photographies de l’espace rue Vilin, prises en 1955 avec le souci d’obtenir d’emblée le raccord le plus exact possible.


Le visage du temps qui passe

Photographies de Diego Goldberg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne connaissais pas le travail de ce photojournaliste, quand ma femme et moi avons commencé notre série de photomatons. Il y a 35 ans, le 17 juin 1976, Diego Goldberg et sa femme Suzy, décident de se prendre en photo. Il choisit un format simple : Portrait sur fond sombre, absence de décor, travail de lumière identique. Chacun regarde fixement l’objectif. Le cadre est serré sur leurs visages, aucun artifice n’est utilisé, pas de visite chez le coiffeur ni recherche de maquillage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À la naissance de notre premier enfant, très vite suivi par une seconde fille, nous lançons l’idée, ma femme et moi, le projet de nous prendre en photo une fois par an, chacun avec un de nos enfants, à la date anniversaire de notre conjoint. Ma femme se photographie donc avec notre fille Alice pour mon anniversaire et je commence à l’imiter, deux années plus tard, en me prenant en photo avec notre fille Nina. Et depuis lors, chaque année, nous répétons l’opération dont le résultat est mis en ligne sur le blog intitulé Photolalies : écholalies photographiques, en hommage au travail de Denis Roche.


Ce texte a été écrit en réaction à une discussion très intéressante sur Google + entre Flo H (Wings of Flo, Franck Queyraud, Dominique Lamandé, Yves Deligne qui rejoint mes réflexions sur le temps. Discret hommage à l’artiste Roman Opalka, dont ces questions était au cœur de l’œuvre conçue comme un projet de vie.

2 commentaires
  • Le travail du temps 8 août 2011 09:14

    Merci Pierre pour ce billet et tous les chemins qu’il ouvre... et puis retrouve Pérec... Avec jubilation Franck

    Voir en ligne : http://flaneriequotidienne.wordpres...

    • Le travail du temps 8 août 2011 11:43, par Pierre Ménard

      Merci Franck d’avoir été à l’origine de ce billet et m’incluant à votre conversation sur le sujet du « temps qui passe » en photo sur Google + et de m’avoir suggéré, sur Twitter, la scène de « Smoke » de Paul Auster où Harvey Keitel photographie sa rue tous les jours pour la voir évoluer dans le temps, extrait que je rajoute sans tarder aux pistes déjà ouvertes dans cet article sur cette question du temps.

      Voir en ligne : Le temps qui passe



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