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Comme une perle dans sa main


Nous sommes de plus en plus souriants sur les photographies. C’est ce que révèlent des chercheurs américains de l’université de Californie, Berkeley et Brown qui ont comparé les portraits des albums de promotions universitaires de 1905 à 2013. Ils ont mesuré l’inclinaison des lèvres sur les différentes images et découvert que les étudiants de 1910 ne souriaient pas du tout. Dans l’après-guerre en revanche, les gens sourient franchement.

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Portraits des albums de promotion universitaire de 1905 à 2013

Le deuxième enseignement de cette étude c’est que, de manière générale, les femmes sourient plus que les hommes. Comment expliquer cette joie devant l’objectif ? Ces bouches figées d’antan ne s’expliquent pas seulement par la technologie des vieux appareils à temps d’exposition très long. La motivation de montrer sa joie est culturelle. Au XIXe siècle, « l’étiquette exigeait une bouche soigneusement contrôlée ; de la même manière, des normes de beauté préconisaient de petites bouches », indique l’historienne Christina Kotchemidova. Le sourire, par contre, était perçu comme quelque chose d’infantile. Au début du XXe siècle, la prise de portraits se démocratise, et si un malaise devant la caméra est encore palpable, Kodak va bientôt le combattre activement en transformant son appareil en un outil pour enregistrer la joie, soutenu par des slogans comme « immortalisez vos moments de bonheur avec Kodak ».

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Like a Pearl in my Hand, de Carina Hesper

Dans son livre, Like a Pearl in my Hand (Comme une perle dans ma main), [1] Carina Hesper révèle un côté de la Chine qui est la plupart du temps caché du monde extérieur. Beaucoup de parents en Chine abandonnent leur nouveau-né quand ils découvrent que leur enfant a une déficience visuelle. C’est la conséquence de la politique de l’enfant unique, qui n’est cependant plus officiellement d’actualité depuis 2013, et de la honte d’avoir un enfant handicapé. Touché par le sort de ces enfants, la photographe s’est rendu dans différents endroits à Pékin pour les photographier, comme des enfants et non plus comme des victimes.

Quelque chose de très délicat et précieux, que nous devons en prendre soin et bien le protéger, comme une jeune fille, doit l’être selon les Chinois comme une perle dans ma main. C’est de là que vient le beau titre de cette série photographique de Carina Hesper.



Le Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP), à Winnipeg, est le premier musée au monde à utiliser la nouvelle technologie de l’imagerie de 3DPhotoWorks qui permet aux visiteurs de percevoir les photographies d’une façon nouvelle, de les voir avec le bout des doigts.
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Autoportrait penché d’Evgen Bavcar

« Quand nous imaginons des choses, nous existons », fait remarquer Evgen Bavcar, auteur du livre Le Voyeur absolu, l’un des artistes en vedette, qui a perdu la vue dans un accident de détonateur de mine alors qu’il était enfant en Slovénie. « Je ne peux pas appartenir à ce monde si je ne peux pas l’imaginer à ma façon. Quand un aveugle dit J’imagine, il a lui aussi une représentation intérieure des réalités extérieures. »

« Si fugitive qu’en soit la présence, étant donné le caractère trop intellectuel de ma perception, le rêve de la chose inaccessible m’a amené un jour à prendre mes premières photos ; bien entendu, sans aucune prétention artistique, car leur enjeu esthétique ne m’est que vaguement accessible. La surface lisse des images prises par l’appareil ne s’adresse pas à moi, je n’ai qu’une trace matérielle de paysages et de gens que j’ai vus ou rencontrés. Ainsi mon regard n’existe-t-il que par le simulacre de la photo qui a été vue par autrui. Je me réjouis de cette grande inutilité. J’ai besoin de ce regard d’un autre pour que les images s’animent à l’intérieur de moi.

Il s’agit d’une chambre obscure face à une autre chambre obscure, et de rayons qui viennent frapper celle-ci à l’envers. Rien de plus, et cela est beau également ».

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La photographe aveugle Tara Miller au MCDP. Photo : ICI Radio-Canada

Le Musée a profité de sa nouvelle exposition intitulée Au-delà du regard, qui met en vedette 100 œuvres créées par des photographes aveugles, pour mettre la nouvelle technologie à l’essai.

Les mères cachées de l’ère victorienne : une habitude photographique anglaise, des débuts de la photographie aux années 1920.

Il existe sur certains appareils numériques un mode Enfants, ce pré-réglage à vitesse élevée est destiné à figer les mouvements incessants des enfants. À la fin du XIXe siècle, se faire tirer le portrait était une expérience bien différente de ce que nous connaissons aujourd’hui. Le temps d’exposition était encore très long et poser un jeu de patience. Dans ces conditions, comment photographier un enfant et lui faire observer le calme nécessaire à la prise de vue ? L’astuce de l’époque est surprenante, cachées derrière un rideau ou sous un drap, accroupie au sol ou hors du cadre, les mères tentent de rassurer et de maintenir leurs enfants en place. Cache-cache photographique tendre et troublant. Cette astuce paraît grossière aujourd’hui mais elle révèle la façon radicalement différente d’appréhender la photo et la représentation pour l’observateur de l’époque.

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The Hidden Mother, Linda Fregni Nagler

Le millier de photographies réunies par Linda Fregni Nagler dans le livre The Hidden Mother répète un geste particulier, la négation de la mère pour privilégier la visibilité de son enfant. Les nombreux thèmes de cette collection disparaissent derrière le principe singulier de l’effacement, comme si ce geste définissait en quelque sorte la nature même de la parentalité, ou la place des femmes dans une société patriarcale, où elle a longtemps été représentée sans identité propre.

Le Musée d’Art Moderne de New York propose une classe de photographie entièrement gratuite sur la plateforme Coursera.

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Seeing Through Photographs, extrait vidéo de la présentation du cours

Le cours s’intitule Seeing Through Photographs (voir à travers les photographies), il dure six semaines pendant lesquelles seront abordées différents thèmes autour de l’image.

« Dans ce cours vous regarderez attentivement des photographies des collections du Museum of Modern Art et écouterez différentes perspectives sur ce qu’est une photographie et la façon dont elle a été utilisée au cours des presque 180 ans de son histoire : comme un moyen d’expression artistique, un instrument pour la science et l’exploration ; comme un outil de documentation ; pour raconter des histoires et enregistrer l’Histoire ; comme un moyen de communication et de critique dans notre culture toujours plus visuelle ».

Voir à travers les photographies, c’est appartenir à ce monde et apprendre à mieux le comprendre, à le voir en face.

[1] Les Chinois définissent ainsi quelque chose qui est très délicat et précieux, dont il faut prendre soin et protéger, comme une jeune fille)

[2] Le Voyeur absolu, Evgen Bavcar ; Éditions du Seuil, Fiction et Cie, 1992.

Voir à travers les photographies
Publié le 28 février 2016
- Dans la rubrique PALIMPSESTE
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