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Pousser la langue

Texte écrit dans le cadre du 1er atelier d’écriture « pousser la langue » proposé par François Bon.

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Bruxelles, Janvier 2012

C’est au moment où tu chutes accidentellement, ton corps allongé par terre, que tu te rends comptes de l’inconfort de cette position et de son incongruité, tu n’es jamais obligé de te mettre à genou, de t’allonger au milieu des autres, de te plaquer au sol, car comme tous les autres tu passes tes journées debout, dans l’action, en mouvement, toujours en alerte, à l’affût, et les rares fois où tu finis par t’allonger, c’est dans ton lit, parfois un canapé, sur une couchette, un transat l’été, un fauteuil, mais jamais à même le sol où cette situation exceptionnelle te bouleverse en te déstabilisant et provoque un renversement radical qui te ramène brusquement en arrière, à ta jeunesse, sans que tu saches avec précision pourquoi, bien sûr, comme tout le monde, tu n’as aucun souvenir précis des premiers jours de ta vie où, gambadant à quatre pattes tu parcourais librement dans tous les recoins de la maison de tes parents, tu mélanges aujourd’hui ces souvenirs avec ceux de tes enfants que tu as laissé ramper tout en les surveillant d’un œil attentionné, il fallait parfois leur courir après, leur éviter de tomber dans l’escalier, se cogner contre un meuble, une porte, ou d’attraper un objet lourd et dangereux resté à leur portée, ne soupçonnant pas au début la vélocité et l’intrépidité de tes filles, tu t’imagines comme elles, dès lors comment pourrais-tu te souvenir de ces instants si lointains où tu n’étais qu’un môme autrement que par la projection de tes parents qui t’ont décrits tes premiers pas et que tu reproduis toi-même sur ceux de tes propres enfants, en miroir et calque inversé, mais à plusieurs reprises il t’est arrivé de ressentir au fond de toi ce genre de sensations que tu croyais enfouies, oubliées, impressions de total relâchement, d’abandon, le plus souvent allongé à même le sol, dans l’incapacité de bouger ou prolongeant par délice parfois, le contact troublant et rude d’un plancher, la fraîcheur d’un carrelage l’été dont le courant d’air frais, le contact de la peau sur le froid des carreaux, adoucit la dureté de la tomette ou l’âpreté de la pierre, ou bien au contraire la chaleur étouffante du rebord de la piscine qui te réchauffe après un bain froid, ou la douceur d’une pelouse enivrante de parfums printaniers, à l’ombre d’un arbre centenaire, la brise légère caressant tes joues aussi bien que le froissement des feuilles de l’arbre, tes oreilles, ou bien encore par plaisir coupable, tombé par terre par accident, rouler sans les mains à vélo, tenter de tenir debout en équilibre sur un ballon, emporté par la vitesse de sa course dont on ne maîtrise pas l’élan pour relancer une balle en fonds de cours qui nous échappe, ou dans l’ivresse d’une nuit de la Saint-Sylvestre à Venise avec ton meilleur ami, où tu embrassais tous les passants pour leur fêter la nouvelle année à venir, t’étant mis à danser pour amuser ton ami qui riait en te voyant faire, pris dans ton élan, ton lourd manteau tournoyant autour de toi et te déséquilibrant, tu es tombé par terre, le souvenir de ta joue restée collée un long moment sur la dalle glacée, ta vision sur la ville dans cette perspective renversée, riant aux éclats dans les échos du rire de ton ami, incapable de t’aider, malgré tous ces écueils, ces souvenirs te reviennent successivement, presque malgré toi, à ton corps défendant, par bribes, éclairs fugitifs, et ravivent cette sensation d’enfance dont tu pressens désormais la dimension prophétique, la révélation à venir, tu n’en as pas immédiatement conscience, mais c’est dans leur accumulation que peut remonter à la surface, prendre forme et faire sens, en se confrontant peu à peu les unes aux autres, dans cette masse informe, indistincte, d’informations, que cette impression se précise en toi, s’éclaire et te permet de comprendre ce qui t’attire dans cette occupation des sols, la première fois, mais peux-tu vraiment affirmer que tout a commencé là, qu’il y a un début et une fin dans l’existence humaine, et que ce fut pour toi la première fois ? bien évidemment non, le plus ancien souvenir que tu accueilles remonte à ton enfance, sur la moquette marron de la salle à manger de l’appartement familial, tu te souviens que tout devait être tout le temps impeccable et convenir à l’exigence de propreté et de rigueur maniaque que ta mère apportait au rangement de sa maison, sa propreté et son ordonnancement, une fois l’aspirateur passé en un sens précis, selon un rituel inexorable, en partant de la fenêtre pour respecter le sens de l’inclinaison des rayons du soleil et rendre sa surface immaculée, ta mère n’acceptait pas que ta sœur et toi vous traversiez le salon en y laissant vos traces, il ne s’agissait pas tant de salir la moquette, vous marchiez pieds nus ou en chaussette, juste de ne pas laisser vos empreintes de pieds sur la moquette, dont le poil avait été redressé, mais cette première fois qui laisse sa trace en toi n’est qu’un indice, elle se mêle à tant d’autres, tu aimais jouer chez tes grands-parents et reproduisais les routes et les chemins que tu t’inventais en traversant les allées en gravier ou en terre de leur jardin sur les motifs marginaux des tapis de la salle à manger, sous la table, dans cette maison de campagne où l’on fermait les volets dans l’après-midi pour préserver la fraîcheur des pièces pour qu’elles ne deviennent pas insupportables la nuit venue, tu ne te souviens plus comment tu t’étais blessé, sans doute en courant trop vite dans les allées du jardin, tu t’étais étalé de tout ton long sur les graviers, le corps aplati au sol, le genou éraflé, la plaie sale, en sang, tu avais rejoint en larmes ta grand-mère qui, en essayant de te soigner, sortant le mercure au chrome, son odeur t’avait serré les narines, et la vue du sang au moment où elle commençait à essuyer ta plaie, tu t’étais senti partir pour la première fois, une étrange sensation d’un flux montant jusqu’au cerveau, sans doute accompagné par l’odeur de l’alcool à 90° et la sensation que plus rien ne reliait le haut et le bas de ton corps, les jambes fléchissant, devenant cotonneuses, sans consistance, ne pouvant plus soutenir le poids de ton corps qui, du coup venait à lâcher prise, à céder et tomber d’un bloc par terre, dans un bruit troublant, sans retenu, et le choc de ta tête d’enfant sur le carrelage à petits carreaux mosaïque ne suffisant pas à te ranimer, les gifles répétées de ta grand-mère pour tenter de te faire revenir à toi, finissaient par y parvenir à force de coups répétés, tu ne comprenais pas ce qui venait de se passer, pourquoi ta grand-mère te giflait en souriant, mais l’humidité du gant froid qu’elle plaçait sur ton front et sa voix rassurante adoucissait ta peine, ou bien encore plus tard, lorsqu’à la maison les travaux de rénovation transformaient l’espace au point de vous interdire de manger dans la cuisine comme à votre habitude, vous n’aviez pas les moyens à l’époque de sortir manger au restaurant, ni le temps du reste, ton père tenait à terminer au plus vite le chantier, pour ne pas laisser la maison en travaux trop longtemps, vous improvisiez des repas en mangeant par terre, en disposant sur le sol un grand tissus sur lequel vous dressiez votre table improvisée pour un pique-nique champêtre qui vous ravissait, vous détournant de l’ordinaire et du quotidien comme par magie, comme si vous aviez mangé dehors, au milieu d’un pré, ou sur la plage devant la mer, et c’est donc au moment de ta chute, sans gravité, mais qui t’a secoué, t’a déstabilisé en faisant effectuer à ton corps un vol plané, sentant ta joue frotter contre le bitume, le dos endolori, les cuisses et les jambes rappées par le frottement sur le sol rugueux, tu ne bouges pas, d’habitude, en plein milieu de la rue comme aujourd’hui, tu te serais relevé rapidement, gêné malgré la douleur, avec la volonté de t’éloigner le plus vite possible du lieu qui t’a vu choir, pour échapper à la honte qui envenime la douleur, mais aujourd’hui tu restes là, immobile, inerte, tu sais que cela risque d’attirer les passants inquiets de savoir si tu vas bien, si tu as mal, s’ils peuvent quelque chose pour toi, mais cela est moins important à tes yeux que cette sensation que tu retrouves, cette sensation lointaine que tu croyais oubliée, qui remonte à ton enfance, et tu mesures à l’aune de cette trajectoire que cette sensation, qui rapproche le bébé qui marchait à quatre pattes, l’enfant qui jouait par terre, restais des heures allongé à regarder passer les nuages dans le ciel, couché dans l’herbe, tu veux profiter de cette sensation, même en souffrant, peut-être même justement pour cela, tenter de comprendre ce qui soudain te fascine en elle, et c’est alors que tu retrouves quelque chose qui s’apparente au sommeil, à l’abandon, ton corps allongé se relâche, tes membres deviennent lourds, tu ne sens presque plus tes membres, tu disparais derrière ton corps, tu planes au-dessus, la douleur s’estompe, mais ce n’est plus du sommeil, ton souffle se ralentit, le cœur aussi, et tu pressens que la prochaine fois que tu seras ainsi allongé au sol, respirant à peine, avec difficulté, ce sera le jour de ta mort, tu essayes de bouger pour te relever, tu as du mal, mais par chance tu y parviens, ton heure n’est pas venue, tu t’éloignes du sol, tu te relèves, soulagé, et tu souris.

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Mauguio, Février 2012

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