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LIMINAIRE
Le visage de ce qui ne peut pas être


« La surface la plus passionnante de la terre, c’est, pour nous, celle du visage humain ».

Georg Christoph Lichtenberg

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Collage de Nicola Kloosterman

Un rendez-vous avec l’imprévu, c’est impossible me dira-t-on. Mais c’est comme pour les rêves, la ville ça se travaille. Pour connaître une ville, il faut l’arpenter. Pour y rencontrer de vieux amis, il suffit parfois de penser à eux pour les croiser par hasard. Quand on habite Paris, on connaît bien son quartier, celui où vivent ses amis, on apprécie certains quartiers, ceux dans lesquels on se rend régulièrement pour aller au cinéma, visiter une exposition dans un musée, faire des courses dans des magasins absents de notre quartier. Et puis on décide enfin de sortir de chez soi, de casser ses habitudes. On prend le métro pour les lieux les plus éloignés, on y va à pied. Connaître une ville, c’est multiplier les points de vue, passer sans transition d’un arrondissement à l’autre et accélérer l’allure de nos découvertes, de nos explorations, car la ville évolue sans cesse, change radicalement, se transforme, pour en avoir une vision complète, achevée, nous devons l’explorer. L’inventer.

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Illustration de Mark Francis Williams

« La possibilité du visage est la possibilité de connaître sa propre mort, écrit Jacques Aumont [1]. Le visage est l’apparence d’un sujet qui se sait humain, mais tous les hommes sont mortels : le visage est donc l’apparence d’un sujet qui se sait mortel. Ce qu’on cherche dans le visage, c’est le temps en tant qu’il signifie la mort ». Je ne cherche pas les images, les visages des vivants ou des morts dans leur transparente évidence, je ne les fuis pas non plus, je les aperçois parfois là où ils ne sont pas. J’essaye surtout de deviner en eux, ce qu’ils révèlent au jour, quand ils fixent un moment particulier, dans une lumière intime ou discrète, qu’ils installent hors du temps, sans pour autant prétendre à l’immortalité, plutôt comme suspendus dans notre mémoire, le labyrinthe qu’on s’y construit avec le temps, et avec ceux que l’on aime, mais pas comme si c’était la dernière fois qu’on les voyait, non, avec la surprise et le bonheur intact de la première fois. Comme pour la première fois.

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No, thank you, collage d’Isabel Reitemeyer

Le présent est une perpétuelle catastrophe. Une lettre tracée sur le bleu puis effacée : un trait. Un peu de lumière et déjà c’est un visage qui vous regarde. C’est là leur grandeur et leur limite. Leur fragilité. Les choses justes ne se peuvent jamais contrarier entre elles. Sans doute se trompe-t-on d’horizon. J’aimerais maintenant faire un détour. À l’envers de la marche, je n’ai fait que chercher l’endroit où écrire. Voir des oscillations dont les mouvements ne modifient que légèrement l’ordre des choses. La parole, mais aussi le geste épousent l’architecture. Comment perdre ? c’est la question. Pour mieux comprendre, pour se perdre dans une nouvelle vague. La vivacité, de celle qui s’épuise au moment même où elle s’énonce, et non du bonheur perdu. Visage aimé, visage bien connu, surpris dans la foule, dans le va-et-vient de la rue. On dirait que ces détails sont mal synchronisés. Mais non. Il est tôt, je pars marcher. Il faut d’abord suivre un chemin, et c’est toi qui m’accompagne.

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Procédé cinématographique du ralentissement pour intensifier l’instant de la rencontre. Leurs yeux se croisèrent. Musique. Violons. Quand leurs yeux se croisèrent, le temps s’arrête, désordonné. Il s’est approché. La femme s’est agrippée au grillage. Pas un mot. Leurs regards se sont trouvés. Leurs yeux en guise de miroir. Leurs visages se reflètent, auréolés de lumière. Lorsque leurs yeux se croisèrent, elle fut si heureuse de le revoir qu’elle en eut presque le souffle coupé. Nos yeux se sont croisés, fallait-il que tu souffres, ton regard m’a semblé venu du fond d’un gouffre, nous n’étions qu’au début, il fallait tenir bon. Leurs yeux se croisèrent un bref instant. Puis il baissa la tête et continua d’écrire. Il ne me voit plus, pensa-t-elle. Mais ce n’est pas du cinéma. La lenteur de leurs mouvements est une façon de faire corps avec le lieu, de le parcourir en tous sens, d’en prendre toute la mesure, avec le temps. C’est elle qui ne me voit pas et qui, dans son mouvement, m’efface.

[1] Jacques Aumont, Du visage au cinéma, Cahiers du cinéma, 1992, p. 197.



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