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La photographie comme acte et comme image


Photographier affaiblirait notre mémoire.

« On photographie les objets pour les chasser de son esprit » écrivait Franz Kafka.

Le Docteur Linda Henkel de l’université de Fairfield a mis en place une expérience scientifique publiée dans le Psychological Science cherchant à prouver que les photos affaiblirait notre mémoire. Deux groupes de personnes sont lâchés dans un musée, le Bellarmine Museum. L’un équipé d’appareils photo, l’autre sans. Ils doivent mémoriser les tableaux du lieu qu’ils visitent. Suite à ce parcours dans le musée, les personnes qui n’étaient pas équipées d’appareils photo se souviennent mieux des œuvres que ceux qui les ont photographiées. La scientifique justifie ce résultat expliquant que tout est dans l’intention : les personnes équipées d’appareil photo compte sur cette technologie pour se souvenir des œuvres. Le résultat montre que ceux qui ont mitraillé les lieux n’ont gardé qu’un souvenir diffus des œuvres, contrairement au groupe plus studieux.

Selon cette étude, prendre des photos d’un évènement provoquerait une perte de mémoire desdits évènements : « les gens saisissent souvent leur appareil photo sans réfléchir pour capturer un moment, au point de manquer ce qui se déroule devant eux. Quand ils se reposent sur la technologie pour se souvenir des choses – comptant sur l’appareil photo pour enregistrer l’évènement et pensant de ce fait pouvoir ne pas s’impliquer réellement -, cela peut avoir un impact sur leur souvenir qu’ils auront de leur expérience ».

 

 

 

 

 

 

 

J’ai entendu parler de cette étude au moment même où j’animais ma première séance de l’atelier d’écriture numérique : À Louvre ouvert - le musée mis à nu par ses visiteurs, même. Dans cette séance, dont je diffuserai très prochainement sur ce site les textes des participants, je leur ai demandé d’aller se placer devant une peinture (parmi une quarantaines de portraits de mon choix), et de regarder l’œuvre dans un très intense face à face. Au bout de ce long temps d’exposition, l’intensité du regard que l’on porte sur l’œuvre choisie change en intimité sa profondeur. Des milliers d’œuvres autour de soi, beaucoup de monde, un brouhaha ambiant, de passages, mais vous restez là, immobile, à contempler en silence une peinture.

Je ne pense pas qu’on voit moins bien en photographiant, qu’on oublie de voir en plaçant un appareil photo entre l’œuvre et nous, c’est affaire de posture et de cadrage, si l’on mitraille sans regarder bien sûr que l’on se souviendra de peu de choses, tout est dans le regard que l’on pose sur les choses et les êtres qui nous entourent, notre attention, avec ou sans l’appareil photo, bref pour moi la photographie n’affaiblit pas la mémoire. Bien au contraire.

D’ailleurs l’étude montre que lorsque l’on prend en photo le détail d’un objet, en utilisant un zoom par exemple, cela aide à se souvenir de cet objet, y compris les éléments hors cadre, prouvant que « les yeux de l’esprit ne sont pas les mêmes que ceux de l’appareil ». Plus loin dans l’étude, on apprend au contraire que les photographies aident à se rappeler les moments où elles ont été prises, si cela a été fait avec attention, et que prendre des photos de sujet choisis (au contraire de l’étude où les œuvres à photographier étaient imposées) est lié à un souvenir fort. Cela ne servirait à rien d’entasser des photos, au risque de ne plus avoir envie de parcourir ce flot de clichés interminable, mais qu’il serait donc conseillé de choisir plus attentivement ce qu’on photographie.

 

 

 

 

 

 

 

J’ai pris de nombreuses photographies de visiteurs photographiant les œuvres à l’occasion de mes récentes visites au Musée du Louvre.

Joachim Séné décrit très justement cette pratique dans sa série Un Louvre un jour (épisode 4) :

« enfin

les moins timides

(disons le comme ça)

prennent leur téléphone

tablette

appareil photo

se saisissent du tableau

non par la parole

mais par l’objet

bras tendus

ils l’encadrent dans leur écran

tactile écrin

où nous seul sommes autorisés à toucher

ces siècles

(on comprendra plus tard) »

 

 

 

 

 

 

 

La photographie comme acte et comme image.

Il y a quelques années, alors que les appareils photos numériques n’étaient pas encore si répandus, les visiteurs ne prenaient pas autant de photographies dans les musées, mais ils achetaient en sortant les cartes postales des œuvres qu’ils avaient préférées. Une autre façon d’emporter l’œuvre et son souvenir avec soi.

« La photographie a toujours été partagée entre deux grandes tendances, écrit Serge Tisseron, dans son texte d’introduction de Nuage / Soleil de Bernard Plossu. Pour certains photographes, leur technique est un moyen de réaliser leurs aspirations artistiques personnelles. Ce courant, d’abord placé sous le signe du pictorialisme, s’est épanoui ensuite à travers diverses formes de recherches esthétiques, qu’elles soient qualifiées de classiques, baroques, surréalistes, etc. C’est bien souvent sur la voie de cette inspiration que s’engagent les conseils des revues spécialisées et des stages pour amateurs.

Pour d’autres, au contraire, la photographie est un moyen d’exprimer leur perception fugitive du monde, de l’espace et de leurs émotions. La possibilité de photographier à tout moment sans autre geste que celui d’appuyer sur le déclencheur en est le moyen privilégié.

En fait, cette opposition recouvre plutôt le choix d’une disposition mentale que celui d’un type d’image. »

 

 

 

 

 

 

 

Que serait une photographie de Combray comparée à la madeleine ?

« Dans Le Temps retrouvé, écrit Irene Albers, dans son ouvrage intitulé Claude Simon, moments photographiques, dans le contexte des souvenirs de Combray déclenchés par la redécouverte d’un exemplaire de François le Champi, il est question de photographies qui rappellent moins bien la personne représentée que le souvenir non médiatisé et non fixé (de même que la relecture du livre affaiblirait l’effet de mémoire involontaire) : « ces photographies d’un être devant lesquelles on se le rappelle moins bien qu’en se contentant de penser à lui » (IV 464). Si l’on part de ce passage (ou d’autres semblables), le roman du souvenir de Proust apparaît déterminé par une esthétique franchement anti-photographique, comme une entreprise visant à défendre le souvenir face à la photographie et à protéger le souvenir non médiatisé du souvenir médiatisé. « Rien de proustien dans une photo", écrit Roland Barthes dans La Chambre claire. Et surtout Susan Sontag se réfère à La Recherche quand elle met en doute la valeur des images-souvenirs photographiques et leur "relation superficielle, trop exclusivement visuelle, purement volontaire, avec le passé » :

« (...) chaque fois que Proust les mentionne c’est de façon péjorative : comme synonymes d’une relation superficielle, trop exclusivement visuelle, purement involontaire, avec le passé, et qui ne livre qu’une récolte insignifiante, en comparaison de la profondeur des découvertes que l’on fait quand on vibre aux stimuli fournis par tous les sens - technique qu’il baptisait la mémoire involontaire ; on n’imagine pas qu’à la fin du prologue de Du côté de chez Swann le narrateur tombe sur un instantané de l’église de Combray et que ce soit là la miette visuelle qu’il déguste au lieu de la saveur de l’humble madeleine trempée dans le thé qui fait rejaillir à sa vue un pan entier de son passé. Mais la raison n’en est pas l’incapacité des photos à évoquer des souvenirs (cette capacité existe, liée à la qualité de celui qui regarde plutôt qu’à celle de la photo), mais les exigences clairement formulées par Proust à l’égard de cette résurrection par l’imagination, à laquelle il ne demande pas seulement ampleur et précision, mais qu’elle livre le grain et l’essence des choses. Et, en envisageant les photos du seul point de vue où elles peuvent être utiles, comme instruments du souvenir, Proust fausse d’une certaine façon leur nature : pas tant un instrument qu’une invention ou d’un substitut du souvenir. » [1]

[1] Susan Sontag, Sur la photographe

Photographie et mémoire
Publié le 15 décembre 2013
- Dans la rubrique PALIMPSESTE
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