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LIMINAIRE
L’image interminable n°4


Le jeu de la présence de soi au monde.

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Musée du Louvre, Paris 1er.

Dans le musée, ce moment de fatigue passagère où plus rien ne parvient plus à te toucher, où le besoin se fait sentir de regarder ailleurs, ou de fermer les yeux. Les fenêtres nous attirent et notre regard porte au loin, sans rien voir de précis, juste pour se distraire des peintures et des sculptures splendides qui nous entourent. Pour se donner une contenance, sourire dans le vide. Dans l’ombre, l’homme s’approche lentement, tu le sens dans ton dos. Tu vises et te protèges en même temps, avec ce geste plaçant l’objectif de l’appareil photo du téléphone portable devant le visage, comme pour te protéger, à la fois bouclier, et t’y projeter, miroir et jumelle. C’est le scintillement éblouissant des jeux de t’attire, les rayons du soleil se réfléchissent sur les nombreuses vitres du musée, se diffractant en ricochets irisés sur la paroi de l’aile opposée du musée, dans l’ombre à cette heure du jour déclinant. C’est l’idée d’une perfection, ce scintillement. Un point de départ.

La disparition : une surface de projection.

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21 rue Beauregard, Paris 2e.

Je n’arrive pas à me faire à l’idée de cette disparition. Ces vêtements et ces objets abandonnés là en pleine rue, dans un désordre soigneusement agencé, pour faire croire à une disparition, leurs couleurs choisies, dans ce recoin gris. Restes d’une vie exposée aux yeux de tous. Intimité mise à nu. Voir des vêtements abandonnés dans la rue, c’est comme perdre ses repères, entre extérieur et intérieur, plus de limites, frontières floues. Indécence de se trouver nu dehors. Déplacé. Un indice, là où tous les passants, indifférents et pressés, ne voient dans cette accumulation, cet amas informe, que des immondices. L’image, je la découvre avec cette légende, je ne peux pas la lire autrement que légendée, et ce texte sous l’image fabrique une autre image, comme en surimpression de la première qui ne m’aide pas à la comprendre, le texte la rend complexe, confuse, et disparaît sous elle jusqu’à la transformer et me la rendre invisible. Plus le temps passe plus je trouve le quotidien fascinant.

Nous imprimerons le rythme éclaté de nos trajectoires inverses.

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L’île aux Cygnes, Allée des Cygnes, Paris 15e.

Lire sur l’épaule d’une autre personne, dans les transports en commun, une ligne ou deux, et chercher à s’en souvenir le plus longtemps possible pour la noter sur une feuille en rentrant chez soi. La phrase se perd en chemin. Si nous lisons le même livre à deux, chacun son tour, à son rythme, ou en même temps, nous avançons ensemble, dans ce qui ressemble à une promenade. Ce à quoi chacun pense, dans les marges du livre, peut-il se retrouver dans l’esprit de l’autre ? Une idée partagée dans ce mouvement de la marche qui est si proche de celui de la lecture. Ce qui nous meut, nous émeut, nous transporte. La réalité tangible du corps lisant, et la formidable machine à échos qu’est la lecture, l’insoupçonnable solitude de la lecture, solitude toute relative puisqu’elle permet la renaissance d’un peuple de fantômes que rien ne parvient à abolir. Telle une lanterne magique qui projette dans l’espace de la page les corps flottants des lecteurs que la lecture des livres imprègne en profondeur.

Chemin de traverses.

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Parc Georges Brassens, Paris 15e.

Celui qui marche en ville, qu’il flâne ou qu’il se rende d’un pas pressé à sa destination, compose une partition qui lui est propre. Ces voies toutes tracées, ces chemins délimités qu’il emprunte impérativement, voies qu’il suit sans possibilité de raccourcis, d’issues de secours ou d’échappées belles. Dans la porosité des espaces publics, le degré de connectivité des rues, tous ces itinéraires contraignant que l’habitude nous fait suivre sans réfléchir, certains s’en affranchissent avec leurs pratiques imprévues, en coupant court à travers le lieu de tous les passages passés, en trouvant l’accès le plus direct possible, délimitant à leur tour une nouvelle voie à suivre qui parfois rencontre l’assentiment de tous. Ces chemins de traverse qui se dessinent progressivement, sous la charge de leurs pas, l’usure de leurs pieds, revenant sans arrêt dessus, nouveaux chemins empruntés par le plus grand nombre. Spatialités et temporalités mouvantes qui nous font ainsi sortir des sentiers battus.

Reflets de nos visages sur les vitres de la ville.

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De suite savoir que tout est là sous nos yeux, il suffit de regarder, c’est comme si l’on construisait d’un regard ce qui est là sous nos yeux, cette japonaise en train de manger seule dans ce restaurant désert, le reflet des immeubles qui s’imprime avec la complicité ravie du soleil matinal rasant les murs, et ce n’est que beaucoup plus tard qu’on verra enfin ce qui, au-delà de la composition, de la couleur, du cadre de cette photo, nous retenait vraiment, attirait notre regard, pour qu’on fixe cet instant, ce lieu en une photographie : le visage de ce couple qui s’embrasse, quelque chose de familier dans ce baiser. Le reflet d’un immeuble qui fait apparaître l’affiche qui décore cet établissement. Ce geste de photographier un regard qui embrasse tout ce qui l’entoure, épouse le moindre détail, dans le repli des choses derrière leur façade lisse comme une anamorphose, ce qui faute d’avoir été apprécié à sa juste valeur et au bon moment, confirme que le diable se cache dans les détails.



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