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Dans un dédoublement du mouvement

Il y a des photographies qu’on ne prend pas, pas le temps de sortir l’appareil, pressé par le temps, on s’arrête juste avant, in extremis, pour photographier ce qui a attiré notre regard, une immense flaque qui reflète le paysage des immeubles et de la rue de notre quartier, dans cette lumière si particulière d’après tempête, cinglante et platinée, où ces derniers jours, chaque matin le ciel bleu paraît lavé par les vents violents de la nuit, très vite recouvert par de nouveaux nuages, des averses et des éclaircies. Je me suis baissé pour intégrer dans le même cadre le paysage et son reflet. Je me relève et je m’éloigne pour ne pas être en retard au travail. Quelques mètres plus loin, pris de remords, pensant que je n’ai pas accordé assez de temps et d’attention à cette image, je me retourne pour contempler à nouveau la flaque à distance. J’aperçois une jeune femme s’en approcher, elle va traverser la rue, et oui je la vois sauter par-dessus la flaque, se projeter en s’élançant au-dessus, son corps effilé s’étirant dans un élan tonique, un instant suspendu en l’air, les ciseaux de ses jambes largement ouverts, j’ai le temps de fixer dans ma mémoire cette image fugitive de son corps en tension et le double de son mouvement en reflet sur le miroir de la flaque d’eau. Je ferme les yeux. Elle est déjà loin. Je me retourne pour poursuivre mon chemin, mais je n’oublierai pas l’image de cette femme, sa silhouette découpée en contre-jour dans la lumière éclatante. Elle s’imprime sur ma rétine en même temps que le souvenir d’une autre image qui vient s’y imprimer en calque accolé dessus.

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Quai de Valmy, Paris 10ème

La photographie réalisée par Henri Cartier-Bresson, à Paris, en 1932, aux alentours de la gare Saint-Lazare, avec un appareil photo argentique. À l’origine du concept de “l’instant décisif” le photographe avait souvent pour habitude de photographier ces moments fugitifs. La photographie, probablement prise en situation de contre-jour, avec de très forts contrastes, ne nous permet pas de visualiser clairement les hommes assombris, présents sur la scène. Ils sont assombris. On ne distingue en effet que leur silhouette. L’homme au premier plan porte cependant un chapeau et des bottines. L’ensemble de la photographie est sombre, le sol inondé quant à lui est d’une blancheur éclatante. L’eau est limpide, sans aucune onde d’impact. Elle reflète, en une symétrie horizontale, tous les éléments présents dans cette scène. Les ombres des deux hommes, le mur et les affiches, le grillage de la gare et de la brouette à l’abandon.

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Derrière la gare Saint-Lazare, photographie d’Henri Cartier-Bresson

L’homme prend son élan pour franchir le sol inondé. Le talon de son pied effleure l’étendue d’eau immaculée sans toutefois la toucher. Au premier plan, fouillis de gravats et des arceaux métalliques abandonnés au sol, à quelques mètres de l’échelle. Au deuxième plan de la photographie, une palissade ainsi qu’une grille séparent la chaussée de la gare. Un deuxième homme, immobile sur la chaussée, semble observer l’homme en train de sauter. Sur le mur, deux affiches juxtaposées latéralement sur lesquelles on distingue une silhouette de gymnaste ou de danseuse en train de sauter. À l’arrière-plan, des toits de bâtiments se découpent du ciel gris, nuageux. À gauche, l’horloge de la gare.

Je regarde ma photographie ratée, l’absence qui s’inscrit dans cette photo, comme une tâche aveugle qui en oblitère secrètement le centre, je revois la silhouette de la jeune femme s’étirant en plein vol, fixée, figée dans ma mémoire — pour combien de temps ? — Son corps qui se dédouble l’espace d’un instant.

Dans la photographie de Cartier-Bresson, tous les éléments sont également présents en double, dans un partage équilibré, complice : les affiches sur le mur, les deux hommes, l’un statique, l’autre en mouvement. Et tous ces éléments sont dédoublés grâce aux ombres reflétées par le sol inondé. La silhouette de la gymnaste sur les affiches entre en résonance avec celle de l’homme en train de sauter au-dessus de la flaque d’eau, elles opèrent toutes les deux le même mouvement. Dans un dédoublement du mouvement, son troublant écho.

En marchant je pense au soixantième et dernier épisode de la série Sur écoute (The Wire) que nous venons de regarder en famille la veille au soir. Les dernières images du dernier épisode semblent boucler la boucle de cette série sur la criminalité dans la ville de Baltimore, à travers la vision de ceux qui la vivent au quotidien : policiers, trafiquants en tous genres, politiciens, enseignants, journalistes, et habitants de Baltimore, pour nous faire revenir en arrière. Après avoir démissionné, l’ancien inspecteur Mc Nulty fait un aller-retour à Washington. Lorsqu’il revient à Baltimore au volant de sa vieille voiture, juste avant d’entrer en ville, il fait une halte sur la bas-côté de l’autoroute, à un endroit qui offre un magnifique panorama sur la ville et ses gratte-ciel qu’il observe un long moment à distance, silencieusement. Il songe à tous les souvenirs qu’il a dans cette ville. La caméra cadre longuement le visage de l’inspecteur Mc Nulty. Des plans de coupe nous montrent la ville telle qu’elle est, inchangée à première vue. On y retrouve les mêmes trafics, les mêmes tensions, jeux de cache-cache, compromission et désarroi, abandon et violence.

On a l’impression qu’en regardant la ville au loin, ce sont ces images des rues que nous voyons défiler comme un rappel de ce que l’inspecteur a vécu et que nous avons traversé à ses côtés, au fil de l’histoire, images perdues entre le souvenir et l’espoir d’une ville à l’abandon, dans laquelle au final il ne semble pas y avoir eu beaucoup de transformations, toujours les mêmes arrestations, les mêmes trafics. Le cycle de la criminalité ne prendra jamais fin, parce que les changements structurels ou systémiques espérés n’ont jamais été réalisés, et que tous les efforts visant à impulser les changements nécessaires ont toujours été interrompus pour des raisons politiques.

Le dernier plan de la série est donc une vue panoramique du personnage central de cette histoire : la ville de Baltimore. Le plus remarquable de cette série est sans doute sa capacité à sensibiliser aux problèmes sociaux qui affectent non seulement Baltimore, mais plus généralement le monde entier. Les thèmes centraux de la série, la violence des gangs et leur cupidité, l’opportunisme politique, les communautés oubliées dans un système sinistré, et ce que cela signifie de naître dans ce monde.

Ce que l’ancien inspecteur observe n’est pas sous ses yeux, mais hors champ, c’est ce que nous avons vu pendant les cinq saisons de la série. Au fil des évolutions des personnages, leurs revirements et leurs échecs, leurs espoirs et leurs abandons. Le monde ne change pas, ou très peu, c’est notre regard sur lui qui s’est peu à peu transformé et nous a permis de le voir autrement, de l’envisager sous un autre angle. C’est ce que je me disais ce matin en m’éloignant de la flaque d’eau, une photo ratée qui demeure dans la mémoire de mon appareil numérique, mais une image qui s’est forgé un chemin en moi, un parcours que j’avais envie de partager avec vous.


LIMINAIRE le 28/09/2020 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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