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LIMINAIRE
L’image interminable n°11


Sans l’ombre d’un doute

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Avenue Jean Jaurès, Paris 19e.

Une petite fille place sur son visage l’emballage en papier transparent de couleur vive d’un bonbon qu’elle vient de manger et, qu’au lieu de jeter, elle porte par jeu, espiègle, sous ses yeux, devant son nez, collant délicatement le papier sur sa peau moite, l’étirant pour s’en couvrir tout le visage, le froissant, son bruit si particulier la fascinant dans son abstraction sonore. Elle tente de lisser ce papier un temps rétif, d’en enlever tous les plis. Du mal à respirer derrière ce film qui couvre sa bouche toute entière et ses narines occultés. La jeune fille est partagée entre la fascination et la peur. La crainte de ne plus arriver à respirer, d’avoir soudain le souffle coupé et d’étouffer. Les images qui la traversent à toute vitesse, dans cette folle perspective. Et la fascination de voir le monde autrement, sous un jour différent. La couleur du film plastique change radicalement ce qu’elle voit, tout ce qu’elle a l’habitude de voir, les choses les plus banales de son quotidien.

Petit amour deviendra grand

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Quai des Grands Augustins, Paris 6e

Quelque soit le monument, les lieux insolites où il expose, ce photographe ne s’intéresse pas vraiment au site. La ville est devenu un espace d’exposition, ce que l’art urbain pratique de longue date, en portant sur elle un regard souvent critique, embellissant parfois le lieu, le transformant durablement, même si cela reste un art de l’éphémère. Je me souviens de ses images de femmes qui dans la nuit avaient été installées sur l’ensemble des murs, des parapets, des ponts de l’île Saint-Louis. Un voile opaque jeté sur ces pierres anciennes, sur les traces de ton récent passage, les signes de ta main que j’y lisais depuis peu, gravés dans la matière. Tout avait été recouvert et je ne pouvais pas m’y résoudre. Du côté du quai d’Orléans, quelques jours après cette installation les lais de papiers collés à la hâte se détachaient, ils partaient tous en lambeaux. L’œil visible jusqu’alors disparaissait. Le papier comme une peau se décomposait à l’air libre, et tous les souvenirs du lieu avec.

Cette nuit vous êtes ici

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Boulevard Vincent Auriol, Paris 13e

Sur le sol, écrits à l’encre invisible, des poèmes peints dans toute la ville. C’est un projet poétique d’envergure. La solution aqueuse choisie pour tracer au sol les lettres de ces poèmes, découpées à l’emporte-pièce, finement taillées au cutter, est un produit transparent qui sèche rapidement et disparaît aussi vite qu’il a été pulvérisé au sol. Mais quel intérêt alors ? Tu te souviens de tes dessins d’enfant, les lignes tracées au sol, marelle, plan d’une maison de rêve, de la Terre, paysage lointain, féérique, animaux fantastiques, vagues en rouleaux, jusqu’au ciel. Dès qu’il se met à pleuvoir, sous le coup de l’humidité, les lettres cachées réapparaissent instantanément. C’est une réaction chimique. Les lettres deviennent sombres. Le poème devient visible, lisible. Ils s’effaceront définitivement au bout d’un certain temps. Les traces laissées dans le parapet des murs de l’île Saint-Louis par Nora, ont le même effet sur moi. Personne ne les remarquait plus. Sous nos yeux pourtant.

La vie mode d’emploi (façon puzzle)

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Rue Damiette, Paris 2e

Les souvenirs reviennent par bribes. On pourrait imaginer un appareil qui enregistre un flux d’images en mouvement mais qui, parallèlement à cette spécificité technique, en extrait automatiquement une série d’images fixes pour constituer une collection de photographies, sans que l’opérateur soit obligé de gérer les deux actions en même temps, ce qui l’oblige le plus souvent à faire soit l’un ou l’autre, soit l’un après l’autre, mais jamais les deux en même temps. Cependant ce n’est pas qu’un problème technique. C’est une histoire de regard. Celui qui regarde en mouvement. Celui qui regarde à l’arrêt, celui qui enregistre, celui qui fixe. Le cadre de départ d’une vidéo n’est pas identique avec celui d’une photographie. C’est un peu comparer la prose au vers. Les images d’une vidéo vont s’insérer dans un montage qui en modifie le sens. La photographie est un monde en soi, un temps arrêté. C’est cet arrêt qui nous met mentalement en mouvement. La vidéo de son côté nous invite à nous fixer.

Des indices, des signes

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Les Docks - Cité de la Mode et du Design, 34 quai d’Austerlitz, Paris 13e

Faire face, face aux dangers, à l’adversité, regarder les choses en face, envisager tous les possibles, les faire défiler dans sa tête, lentement comme le film de sa vie au ralenti, faire face et se demander ce qu’on voit, ce qui est devant nous qui à son tour nous fait face, envisager les erreurs, les errements, les bonheurs et les faux fuyants, faire face pour comprendre ce qui nous arrive, pour saisir l’image qu’on a sous les yeux, qu’on a oublié à force, qu’on ne voyait plus, comme cette femme qu’on aimait, qui partageait tout avec nous au quotidien, mais qui n’est plus là, faire face pour tenter de la retrouver, la revoir, lui parler, la serrer dans ses bras, sentir son odeur à nouveau, respirer avec elle, s’endormir avec elle, garder le silence à ses côtés, penser à elle, lui parler sans rien dire, d’un regard, d’un soupir, espérer qu’elle revienne, faire face et trouver dans ce regard fatigué, perdu, lointain, l’espoir d’un autre visage qui nous regarde, qui enfin nous fait face.



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