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LIMINAIRE
Nous deux encore


Se réveiller cette nuit-là en sursaut, en sueur, ouvrir la fenêtre de sa chambre pour faire entrer un peu d’air frais et chasser la pesante atmosphère de la pièce chargée d’électricité, entendre d’étranges bruissements suspects en contrebas de mon immeuble, s’agitant dans la cour plongée dans une intrigante pénombre bruissant de soubresauts (rôdeurs ? voleurs ?), de silhouettes complices difficiles à discerner avec précision, de comprendre leur présence en ce lieu, ce qu’ils font là, ce qu’ils manigancent en secret. Mes yeux s’habituent doucement à la pénombre, les agissements de ces individus restent encore un moment mystérieux. Je lève les yeux vers le ciel dans cette nuit sans nuage ni lune, mais l’inexplicable lumière qui brûle mes yeux trouve soudain son explication, sur le pan de mur aveugle en face de mon immeuble, des vagues mordorées ondulent et crépitent dans l’air chaud, une épaisse fumée noire s’échappe du toit en colonne torsadée de suie et de cendre. Tous les feux, le feu.

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Il suffit de laisser passer un certain délai, de choisir le moment propice et de revenir à la charge. Elle s’impatiente. Mais de quoi s’agit-il enfin ? C’est agaçant tous ces mystères. Dis-moi les choses en face, sans détour. Sous la pression de ses regards, il se referme, il s’enfonce. Elle le connaît, elle sait qu’il faut attendre, il va céder, la digue va rompre, on ne pourra plus l’arrêter. Il tarde un peu, hésitant, elle sourit malgré elle, il s’avance vers elle comme un petit garçon, elle sait qu’il va lui répondre avant même qu’il s’exécute. Je ne comprends pas ce que tu as dit l’autre soir sur l’avenir. Quels mots ? La vivacité de sa question le surprend, elle a été trop loin, se le reproche déjà, tente un pas en arrière en l’amadouant, esquisse un geste tendre qu’il ne voit pas. Peur qu’il se ferme entièrement. Ce temps suffit à le rassurer, lui fait retrouver ses esprits, l’expression juste qui pourtant reste une énigme pour lui : J’ai parfois la nostalgie de tout abandonner.

Je me réveille en pleine nuit, bouche pâteuse, tête embrumée, au fond de moi cette tenace odeur de brûlé qui n’est en fait que celle du whisky tourbé bu la veille au soir, dont je me suis renversé sans m’en rendre compte une giclée sur la main, me couchant peu après épuisé, las, pour oublier notre conversation houleuse, nos divergences, et ton départ précité. Je me suis assoupi, brisé par l’alcool et le remords. La fatigue et l’émotion. Tu étais rentrée chez toi et je n’avais rien pu faire pour te retenir. Je sentais tout à coup que rien ne pourrait plus te faire revenir. J’en avais le pressentiment, je n’aurais pas su dire pourquoi. J’avais toujours pensé que si je passais à côté de toi, je passais à côté de tout. J’en avais la preuve désormais. Il était très tard, j’hésitais à t’appeler pour te parler, pour te dire de revenir, de m’attendre, de ne rien faire d’inconséquent. La peur m’envahissait, incompréhensible. Il fallait que j’essaie de te rejoindre, avant qu’il ne soit trop tard.

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Photographie Kenzo Tribouillard/AFP

Aux abords de l’île Saint-Louis, j’entends retentir les sirènes des pompiers, une lumière orange illumine le ciel dans un épais nuage de fumée. Je presse le pas. Je garde encore en mémoire les images de l’incendie de l’Hôtel Lambert, l’immeuble édifié pour le carrossier de Louis XIV. L’incendie avait démarré vers 1h30. Il avait été repéré peu après par des riverains qui avaient senti la chaleur et l’odeur qu’il dégageait, dérangés par de la fumée. On racontait qu’avant le déclenchement du feu, les lumières de l’hôtel étaient inhabituellement éteintes. Le gardien de nuit avait fait sa ronde sans rien détecter. Les pompiers m’interdisent désormais l’accès de la rue au niveau du Pont de Sully, alors que je tente de m’approcher de l’immeuble de Nora. C’est son immeuble qui est en feu, j’en prends conscience maintenant. C’est l’immeuble de ma femme qui est en feu ! Je veux savoir si elle va bien, si elle n’a rien, mais les policiers me maintiennent à distance. Je sens mon corps m’abandonner.

Je me sens seul, replié sur moi-même. Je ne fais rien, flottant pendant des heures, me retournant sur moi-même, oubliant jusqu’au sens de certaines expressions comme perdre la face. Je ne fais plus face depuis longtemps déjà. Les mois, les années s’écoulent sans toi. J’ai perdu la notion du temps. L’abandon où je me trouve est si grand que par moments la sensation de solitude s’intensifie, pour s’imposer, tenace, et prendre toute la place, à travers moi passent comme des effluves, si bien que j’en viens à me dire que personne, probablement personne s’étant déporter si loin n’en est revenu, ce que se disent sans doute les mourants, puisque personne n’en est revenu et n’a jamais pu raconter une telle expérience, cette épreuve inédite. Je suis dans un état de torpeur et d’indifférence lasse. Je voudrais que tout recommence, couler de nouveau pour ensuite me laisser flotter sans sombrer, replié sur moi-même et attendre que mon corps remonte naturellement à la surface, flotter à l’air libre.

Après l’incendie de ton immeuble je t’ai cherchée partout, j’étais convaincu que tu n’avais pas pu disparaître dans les flammes, aucun corps n’a été retrouvé dans les décombres de ton appartement, et si tu n’étais pas là, carbonisée, en cendres, dans le désordre des débris, des meubles calcinés, des murs recouverts de suie comme un linceul sans corps, tu devais forcément être ailleurs, apeurée tu avais dû fuir le danger, le feu, et sans doute avais-tu erré longuement à travers les rues, ne te rappelant plus où tu habitais, ce qui venait de se passer, sous le choc, la mémoire ébranlée, tu ne te souvenais plus qui tu étais, et qui j’étais, en train de te chercher partout, dans tous les endroits que nous fréquentions avant l’incident. Dans les hôpitaux bien sûr. Sous les ponts, dans les rames et les couloirs du métro, dans les jardins, les parcs, les friches, les usines à l’abandon ou fermées pour cause de travaux à venir. Je n’ai jamais retrouvé ta trace, mais je n’ai jamais perdu espoir.

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« Air du feu, tu n’as pas su jouer. Tu as jeté sur ma maison une toile noire. Qu’est-ce que cet opaque partout ? C’est l’opaque qui a bouché mon ciel. Qu’est-ce que ce silence partout ? C’est le silence qui a fait taire mon chant ». La femme d’Henri Michaux est brûlée très gravement à leur domicile et meurt un mois plus tard. « L’espoir, il m’eût suffi d’un ruisselet. Mais tu as tout pris. Le son qui vibre m’a été retiré. Tu n’as pas su jouer. Tu as attrapé les cordes. Mais tu n’as pas su jouer. Tu as tout bousillé tout de suite. Tu as cassé le violon. Tu as jeté une flamme sur la peau de soie. Pour faire un affreux marais de sang. Son bonheur riait dans son âme. Mais c’était tout tromperie. Ça n’a pas fait long rire ». Les mots du poète ne t’avaient jamais quitté après les avoir appris par cœur étudiante en théâtre. « Air du sang, tu n’as pas su jouer. Toi non plus, tu n’as pas su. Tu as jeté subitement, stupidement, ton sot petit caillot obstructeur en travers d’une nouvelle aurore ».

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il fallait cette lumière en toi, cette foi, pour percer enfin le mur de la marotte de son autonomie. Tard j’ai vu. Tard j’ai su. Tard, j’ai appris « ensemble » qui ne semblait pas être dans ma destinée. Mais non trop tard. Les années ont été pour nous, pas contre nous. Nos ombres ont respiré ensemble. Sous nous les eaux du fleuve des événements coulaient presque avec silence. Nos ombres respiraient ensemble et tout en était recouvert. J’ai eu froid à ton froid. J’ai bu des gorgées de ta peine. Nous nous perdions dans le lac de nos échanges. Riche d’un amour immérité, riche qui s’ignorait avec l’inconscience des possédants, j’ai perdu d’être aimé. Ma fortune a fondu en un jour. Aride, ma vie reprend. Mais je ne me reviens pas. Mon corps demeure en ton corps délicieux et des antennes plumeuses en ma poitrine me font souffrir du vent du retrait. Celle qui n’est plus, prend, et son absence dévoratrice me mange et m’envahit. J’en suis à regretter les jours de ta souffrance atroce sur le lit.

 [2]

Nous nous sommes assis sur ce banc, nous nous sommes embrassés bien sûr, je me souviens de l’histoire que tu m’as racontée à cet endroit, le paysage qu’on a sous les yeux, qui s’ouvre devant nous, changeant selon les saisons. Nous avons regardé passer les promeneurs, les parents avec leurs enfants, les coureurs plus ou moins essoufflés, les jeunes rentrant de l’école, les rituels de promenades des plus vieux. Mais tous ces souvenirs aujourd’hui me paraissent si lointains lorsque je vois posé à l’extrémité du banc ce petit tas de feuilles à l’équilibre précaire, un coup de vent, un geste déplacé, un revers de main négligent, ignorant ce précieux agencement artistique, pouvant le détruire d’un instant à l’autre, je sais que tout peut disparaître en quelques secondes. Je regarde cette image attentivement, aux contrastes très marqués, qui soudain transforment ce petit tas de feuilles en tas de cendres. Je ne peux m’empêcher d’y déceler les traces et vestiges de l’incendie de ton appartement.

Ce moment où tu vas te retourner, ce sera toi devant moi, tu me souriras, j’oublierai tout ce temps passé loin toi, à t’attendre seul, à la maison ou à traîner dans les rues de Paris, parti à ta recherche, arpentant tous les endroits où nous sommes allés, tous les lieux que nous aimions, et ceux que nous souhaitions connaître ensemble mais que nous n’avons pas eu le temps de visiter, sans chercher à te poser de questions, à comprendre pourquoi tu t’es ainsi absentée si longtemps, sans raison, sans explication, juste le bonheur de te revoir, de te sourire, de te prendre dans mes bras, de sentir le parfum de ton cou, la chaleur de ton corps, et les larmes monter en moi. Toutes les questions sur ta disparition, cela fait des années que je me les pose en tous sens, j’ai pensé que tu étais morte dans l’incendie de ton appartement, j’ai imaginé que tu avais peut-être fui notre bonheur, envisageant tous les scénarios les plus terribles plutôt qu’accepter de vivre sans toi, car tu serais morte.

[1] Nous deux encore, Henri Michaux in La vie dans les plis, Éditions Gallimard, 1948

[2] Nous deux encore, Henri Michaux in La vie dans les plis, Éditions Gallimard, 1948



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