| Accueil
LIMINAIRE
De la mémoire, donc de l’oubli



« Chaque jour dans le miroir je regarde la mort au travail. »

Jean Cocteau

Jardin du souvenir, Cimetière du Père-Lachaise, septembre 2013

 

 

 

 

 

 

 

Le temps est venu de rattraper le temps.

Il y a une autre manière de rendre hommage aux morts. C’est de continuer à les considérer comme des vivants. Et lorsque je me promène au Père-Lachaise, je vais à leur rencontre en me perdant dans le labyrinthe des allées du cimetière aux pavés disjoints.

Tombe du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20, septembre 2013

 

 

 

 

 

 

 

Dans son très beau poème en forme de lettre à l’adresse de Lamartine, Alfred de Musset parle de l’oubli et de la mémoire. De la mémoire, donc de l’oubli.

« En marchant à la mort il meurt à chaque pas.

Il meurt dans ses amis, dans son fils, dans son père.

Il meurt dans ce qu’il pleure et dans ce qu’il espère

Et sans parler des corps qu’il faut ensevelir

Qu’est-ce donc oublier, si ce n’est pas mourir. »

Arbre déraciné reposant sur une tombe du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20, septembre 2013

 

 

 

 

 

 

 

Je n’ai que très peu d’images de ma famille, de mes grands-parents notamment, quelques rares photographies qui les figent dans leur époque, leur lieu d’origine, leurs relations. Quelques années avant la disparition de ma grand-mère maternelle, j’avais eu le projet de réaliser un film mais dès que j’ai commencé à y penser je n’ai pu m’empêcher de penser que ce film que je réalisais pour sa mémoire accélérait dans son principe même la fin de sa vie. Et je n’ai pas pu aller plus loin dans ce projet, ni envisagé d’autres films sur des proches, paralysés par cette morbide pensée.

Quand je regarde le visage de Julio Cortázar jeune, sur ses photographies, c’est mon grand-père maternel que je vois. Mon grand-père paternel a pris depuis longtemps les traits de Jorge Borges à la fin de sa vie.

Cimetière du Père-Lachaise, Paris 20, septembre 2013

 

 

 

 

 

 

 

Dans son livre, Une promesse, Sorj Chalandon évoque la promesse faite aux âmes, de ne pas les oublier, de leur laisser le temps de prendre encore un peu de chaleur terrestre, quand notre société ne cherche plus qu’une chose : que les morts disparaissent le plus vite possible et nous délivrent de leur encombrante et répugnante présence.

« Elle a ouvert le livre au milieu, au hasard. Elle aime surprendre les phrases sans qu’elles s’y attendent. Les phrases qui paressent, qui pensent qu’elles ont le temps. Qu’il y a tant et tant de pages avant elles, qu’elles peuvent sommeiller à l’ombre des mots clos. »

Arbre déraciné reposant sur une tombe du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20, septembre 2013

 

 

 

 

 

 

 

Dans son texte L’épreuve de la mort au cinéma, André Habib écrit : « Toute image de la mort, précisément en tant qu’image, ne cherche-t-elle pas plutôt à nier la mort, en s’inscrivant dans un temps non périssable, soustrait à la corruption des organismes vivants ? Les stèles funéraires, les marbres, les premiers ornements qui couronnaient les sépultures, ont été faits dans le matériau le plus durable, représentant le mort via la mort éternelle, rendue immortelle par la matière, laquelle matière contenait, par transfert, l’essentiel du vivant, son statut statufié, récit inscrit dans la pierre, rien qu’une idée (roi, empereur, négociant). Tout tableau peint, tout bronze, bien que prélevé sur un modèle, ne nous émeut pas pour ce qu’il représente, c’est-à-dire tel être vivant que l’artiste a, un jour, voulu rendre, capturer dans un instant palpable : instant d’extase, heure du trépas. Un portrait, même le plus réaliste, le plus fin, ne nous dit pas, avant tout, "cette personne a été". C’est que l’opération de représentation (la main de l’artiste) intercède entre le corps du modèle et le corps de l’artiste, transcendant la mort, rachetée par une toile, un moule, qui, lui, persistera. Les morts de Goya, du Caravage, les naufragés de David, les évanouies de Claudel, sont des icônes. Leur valeur d’indice est, au mieux, anecdotique (ex. Velasquez a peint telle infante, telle fille de la cour). Dès lors, l’entreprise de rendre la mort, ne peut passer que par ce détour qui la nie, en quelque sorte. Et toute l’histoire des images en Occident, procède d’une telle négation. Si, selon [1] Debray, l’art "naît funéraire", c’est en "opposant à la décomposition de la mort la recomposition par l’image." L’image rend la mort en triomphant, en quelque sorte, sur elle, plus justement, sur son temps, sur le temps. Si les images ont pu servir, en un temps, de médiation entre les vivants et les morts, c’est en annulant la fracture entre les deux règnes, c’est en permettant aux morts d’entretenir des relations, des commerces avec les vivants. Bien entendu, nous avons depuis abandonné cette dimension magique que nous attribuions aux images, bien que l’essentiel, sur le plan du temps, demeure, dans tous les arts plastiques figuratifs. »

Arbre déraciné reposant sur une tombe du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20, septembre 2013

 

 

 

 

 

 

 

« La Mort, dans une société, il faut bien qu’elle soit quelque part ; si elle n’est plus (ou est moins) dans le religieux, elle doit être ailleurs ; peut-être dans cette image qui produit la Mort en voulant conserver la vie. » Roland Barthes voit dans la photographie la plus équivoque présence d’une absence, « une mort asymbolique, écrit-il dans La Chambre claire, sorte de plongée brusque dans la Mort littérale », et qui n’est pas sans rappeler ce passage admirable de Proust, dans Du Côté des Guermantes, lorsque le narrateur, accouru empressé pour retrouver sa grand-mère, la voit comme pour la première fois :

« Il en est de même quand quelque cruelle ruse du hasard empêche notre intelligente et pieuse tendresse d’accourir à temps pour cacher à nos regards ce qu’ils ne doivent jamais contempler, quand elle est devancée par eux qui, arrivés les premiers sur place et laissés à eux-mêmes, fonctionnent mécaniquement à la façon des pellicules, et nous montrent, au lieu de l’être aimé qui n’existe plus depuis longtemps mais dont elle n’avait jamais voulu que la mort fût révélée, l’être nouveau que cent fois par jour elle revêtait d’une chère et menteuse ressemblance. »

Tombe en forme de livre ouvert au cimetière du Père-Lachaise, Paris 20, septembre 2013

 

 

 

 

 

 

 

« La possibilité du visage est la possibilité de connaître sa propre mort, écrit Jacques Aumont [2]. Le visage est l’apparence d’un sujet qui se sait humain, mais tous les hommes sont mortels : le visage est donc l’apparence d’un sujet qui se sait mortel. Ce qu’on cherche dans le visage, c’est le temps en tant qu’il signifie la mort. »

Je ne cherche pas les images, les visages des vivants ou des morts dans leur transparente évidence, je ne les fuis pas non plus, je les aperçois parfois là où ils ne sont pas. J’essaye surtout de deviner en eux, ce qu’ils révèlent au jour, quand ils fixent un moment particulier, dans une lumière intime ou discrète, qu’ils installent hors du temps, sans pour autant prétendre à l’immortalité, plutôt comme suspendus dans notre mémoire, le labyrinthe qu’on s’y construit avec le temps, avec ceux que l’on aime, mais pas comme si c’était la dernière fois qu’on les voyait, non, avec la surprise et le bonheur intact de la première fois.

Comme pour la première fois.


[1] Debray, Regis, Vie et mort de l’image, Paris, Gallimard, 1992, p.38.

[2] Jacques Aumont, Du visage au cinéma, Cahiers du cinéma, 1992, p. 197.

La mort au travail
Publié le 10 octobre 2013
- Dans la rubrique PALIMPSESTE
Temps Mémoire Photographie Corps Visage Histoire Traces Mort






© LIMINAIRE 2011 - Créé par Pierre Ménard avec SPIP - Administration - Sur Publie.net - contact / @ / liminaire.fr - RSS RSS Netvibes Liminaire Suivez Pierre Ménard sur Facebook Suivez Pierre Ménard sur Twitter