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LIMINAIRE
Nos souvenirs dans cette révélation


L’importance des premières rencontres n’est plus à prouver, l’heure du rendez-vous qui approche, la tension monte, avec elle la peur de ne pas faire bonne impression, de ne pas être à la hauteur, donner de soi une image faussée, trompeuse, éloignée de la réalité. L’image que l’on a de soi. L’approche est tremblante, hésitante, le cœur battant plus fort, les joues s’empourprent, mains moites, gorge sèche, et notre voix s’envole en vrille dans les aigus à la moindre occasion. Découvrir un endroit pour la première fois ne déroge pas à la règle des rendez-vous. Si facile de se tromper, de s’égarer, de faire mauvaise route, rater la rencontre, ce qui est en jeu dans cette rencontre, aborder la ville du mauvais côté, le mauvais jour ou mal accompagné, car même si l’on peut toujours s’y retrouver, revenir une autre fois, la trace de notre première visite reste profondément marquée en nous, notre entrée en scène, le plan général de la ville, son dispositif, nos souvenirs dans cette révélation.

Il est toujours envisageable de faire machine arrière, de revenir sur ses pas, mais nous dissimulons très profondément en nous l’image de notre première exploration d’une ville, un repère difficile à effacer, parfois indélébile. Dans l’espace et dans le temps. Je n’imagine pas mon arrivée à Marseille autrement que sortant de la Gare Saint-Charles et le magnifique panorama sur la ville qui s’ouvre à nous dans la chaleur et l’éblouissante lumière de la Méditerranée, par l’envolée majestueuses des marches de son vertigineux escalier. J’entre dans Orléans en longeant la Loire, la seule fois où j’ai voulu l’aborder par la gare, je me suis perdu. Je ne le regrette pas, car j’ai ainsi découvert une autre ville, mais il m’a fallu du temps pour réussir à la rapprocher de la ville que je connaissais. La ville se construit en nous dans le plan qu’on échafaude en la parcourant, préméditant son approche, ou dans une totale improvisation, sans dessein préétabli, au hasard des rencontres, à la dérive.

Le vent tombe d’un coup et le soleil devient tiède. S’asseoir sur le parapet et se sentir terriblement heureux dans cette matinée de dimanche. Prendre des photos pour combattre le néant. Avoir le devoir d’être attentif et de ne pas perdre ce brusque et délicieux ricochet de soleil sur une vieille pierre. Un nuage presque noir passe dans le ciel. Rester assis sur le parapet, au-dessus du fleuve, à regarder les péniches noires et rouges sans avoir envie de les penser photographiquement, se laisser simplement aller dans le laisser-aller des choses, courant immobile avec le temps. Suivre le quai Bourbon jusqu’à la pointe de l’île où il y a une petite place intime parce que petite et non parce que secrète, grande ouverte sur le fleuve et sur le ciel. D’un saut, s’installer sur le parapet et laisser le soleil nous envelopper, nous ligoter, lui tendre son visage, ses oreilles, ses deux mains (gants dans ma poche). Pas envie de prendre des photos, allumer une cigarette pour faire quelque chose.

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Quai de Bourbon, Île Saint-Louis, Paris 4e

C’est un lieu qu’elle connaît bien. L’été. Le sol de sable fin qui pique les yeux à la moindre bourrasque de vent, aveugle au soleil. Rangées d’arbres timides et leur trop peu d’ombre. Cette sensation d’étouffer. La nuée de touristes en toutes saisons. La musique de l’accordéoniste sur le Pont de l’Archevêché. Le kiosque à musique, toujours vide. Ces milliers de photographies du chevet de la cathédrale Notre-Dame en arrière-plan. Toujours le même cadrage. Vertical. Le même angle. Au premier plan, le visiteur prend la pose. Manière de s’inscrire dans le paysage. J’étais là. Sur les plans de ville, la mention : « Vous êtes ici » lui fait écho. La femme est en mouvement. Cette inconnue pour lui n’en est pas une pour elle. Coïncidence troublante qui l’amuse. Sa meilleure amie. C’est en prenant conscience de l’inépuisable variété ce qui nous paraît opposé, que l’on arrive à comprendre leur vraie nature, leurs liens. Les êtres, les lieux perdent leur exclusivité, sans perdre leur originalité.

Sur le Pont Saint-Louis, une jeune femme accoudée sur le rebord du parapet paraît attendre quelqu’un. Elle ne le connaît pas, ils ne sont jamais rencontrés. L’impression d’un rendez-vous auquel il se rend sans même y avoir été invité. Mais cette image là de la jeune femme à cet endroit précis du pont, sous cette lumière, dans cette position, bras gauche replié contre sa poitrine, posé sur le dessus du parapet métallique du pont, bras droit relevé, main dans les cheveux, le geste de se recoiffer brusquement arrêté dans son mouvement, la joue au creux de sa paume, dans l’attente, c’est une image qu’il gardera toujours en tête, incapable d’en saisir l’origine, s’il l’invente ou la fantasme, cette image s’imprime dans son œil d’abord, dans son esprit ensuite. Il ne devine pas ce qui le fascine, ce qu’il voit de l’image fixe dans son mouvement. Quand il s’approche d’elle, au moment où il pourrait la toucher, à porté de main, elle va se relever, se tourner légèrement vers lui, et lui sourire.

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Pont Saint-Louis, Paris 4e

J’ignorais le plus souvent si j’allais pouvoir rejoindre Nora. Longtemps après notre première rencontre, nous nous retrouvions très régulièrement sur l’Île Saint-Louis où elle habitait, je débouchais du Quai de l’Archevêché pour voir sa mince silhouette s’inscrire sur le Pont Saint-Louis, elle venait parfois écouter les musiciens qui s’y produisent, mais le plus souvent je la trouvais là penchée au-dessus de l’eau, regardant couler le fleuve et ses reflets étincelants comme un miroir brisé, observant d’un œil distrait les péniches filant sous le pont, ou les amoureux s’embrasser à l’abri de l’ombre des peupliers du quai de Bourbon, cette scène s’était répétée si souvent malgré de menus changements, elle s’était imprimée sur les images anciennes de nos précédentes rencontres, comme un texte imprimé sur le recto d’une page de livre transparaît sur son verso pour en brouiller ou en animer la lecture, comme l’avers et le revers d’une même pièce, ce que nous étions devenus l’un pour l’autre.

Une photographie aux bords élimés. La silhouette d’une jeune femme très maigre. Cheveux châtains, longue caresse sur ses épaules nues. Robe courte aux larges motifs floraux. Rouge. Orange. Genoux apparents. La photographie légèrement floue. Le square Jean-XXIII au printemps. Peu de touristes pour une fois. Dans le cadre de la photographie en tout cas. La jeune femme passe devant la fontaine de la Vierge. Elle marche d’un pas soutenu, l’air décidé, tête haute, mais le regard baissé. Avec la détermination et l’élan de sa jeunesse. Des sandales aux pieds. Papier jauni de la photographie de mauvaise qualité. L’histoire de cette photographie. Chaque chose est en rapport avec une infinité d’autres. Mouvement d’oscillation et perspective renversée. Elle découvre cette photographie à Prague où un jeune homme chez qui elle est hébergée la lui montre enjoué. La vraie parisienne, affirme-t-il. L’idée qu’il s’en fait lui qui n’est jamais venu à Paris. Sa vision des femmes, de l’élégance parisienne.

Elle se retourne, sentant une présence, celle d’un homme qu’elle ne connaît pas, qu’elle n’a jamais vu, qui la fixe de loin, tout en marchant vers elle. Tout, dans ses gestes, les mouvements de son corps, son inclinaison, indique qu’il se dirige vers elle, avec une évidente certitude, un élan irrésistible. L’allure de cet homme, cet air décidé, ce pas constant et régulier lui fait penser à la voix de cet homme qu’elle écoute depuis quelques semaines tous les dimanches soir. Une présence qui l’accompagne. Cet homme s’approche lentement, il vient vers moi, sans doute est-ce son chemin, il traverse le pont pour rentrer chez lui plus rapidement en coupant au plus court. Il suffit que je ferme les yeux un instant, simple battement de cils, pour que la voix de l’homme à la radio m’envahisse et m’envoûte, je l’entends comme si j’écoutais son émission et suivais une fois encore son parcours à travers la ville. Cet homme s’approche et c’est la voix d’un autre qui vient se superposer à son image.

Il la reconnaît, se souvient de son visage, avec une troublante précision, presque photographique, l’impression qu’il pourrait décrire cette image dans ses moindres détails, l’explorer comme il a l’habitude de se promener en ville, dans ses rues et ses différents quartiers, rien à voir avec une impression de déjà-vu, cette image est une photographie qu’il a prise il y a plus de quinze ans, au début de sa carrière de photographe, l’image d’une femme qui marche d’un pas pressé pour retrouver l’homme qu’elle aime, rien ne pourra la retenir, elle file sans regarder autour d’elle, passant derrière Notre-Dame, sans y prêter attention. Et cette image ancienne s’incarne aujourd’hui dans la silhouette de cette jeune femme sur le pont, elle se révèle dans les traits de son visage. Un moment en arrêt il se demande où il l’a déjà croisée, s’il la connaît, et dans sa manière de le regarder, alors qu’elle pourrait détourner son visage pour échapper à son regard. Il s’approche d’elle. Il l’a reconnue.

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Quai d’Orléans, île Saint, Paris 4e

La nécessité de s’éloigner du point de départ, le plus vite possible, d’échapper aux terrasses accueillantes des cafés, à l’activité commerçante du jour et du lieu. Photographe, Octave arpente quotidiennement la ville. Il fait, de sa voix grave et chaleureuse, le récit de ses déambulations parisiennes, un portrait très juste et très sensible d’une ville toujours vivante, quoi qu’on en dise. Paris est une ville qu’on habite. Une ville qui vous habite. Le feu est rouge, le temps de réfléchir rapidement à la direction à prendre. Je ne suis pas venu dans cet endroit depuis bien longtemps, si mes souvenirs sont exacts, à peine sorti du métro je suis encore un peu désorienté, et c’est ce que je cherche précisément : partir à l’aventure. Nul besoin de courir le monde, l’univers urbain qui nous entoure est une source constante d’inspiration. Effectuer des petits voyages exploratoires à travers les rues, en observant ses flux. Reproduire ces mouvements constants au sein d’une banalité familière.

Difficile de prévoir la meilleure piste à suivre, s’il vaut mieux raconter son trajet le jour même, dans la foulée de la promenade, ou laisser passer quelques semaines, avant d’en faire le récit. La carte est dessinée, le parcours noté, c’est ce qui est le plus difficile de retrouver avec le temps, il est préférable de le fixer tant que la mémoire du cheminement à travers la ville est encore neuf, et frais dans notre mémoire. C’est un itinéraire qui permet ensuite de retrouver, avec les photographies prises en chemin, ce qui s’est passé. Et je repense alors à ce passage du livre d’Audiberti, Dimanche m’attend, que j’ai lu un peu plus tôt, en commençant cette promenade dans l’ouest parisien : « Je tâte, dans la poche gauche du veston, le carnet spiralé quadrillé, l’instrument de ma souffrance, de ma double souffrance, poursuivre vaille que vaille cette gazette sans laisser l’année me distancer et, aussi, me fatiguer à revêtir d’originalité descriptive le tout venant et l’allant de soi ».

Ils sont l’un face à l’autre, se dévisagent troublés incapables de faire autre chose, pétrifiés, surpris par ce qui leur arrive sans savoir comment agir, quel geste amorcer dans cette situation insolite, cette soudaine intimité alors qu’ils se rencontrent ici pour la première fois, mais avec cette impression déstabilisante, incongrue, d’une familiarité, d’une troublante intimité. C’est alors qu’il se met à parler, trouve la force de prononcer ses premiers mots sans réfléchir à leur portée. Tout se met en place. Je ne savais pas quoi dire, laissant place à l’éloquence de tout ce qui, dans un visage, dans un corps, multiplie, accentue les messages muets. Je l’ai reconnu au son de sa voix voluptueuse, j’ai vu ses yeux se plisser, un sourire se dessiner sur son visage. Elle a attrapé mes mains en tenaille, m’étreignant alors que je lui parlais, et ce contact physique, loin de m’intimider, m’encouragea à poursuivre. Nous respirions ensemble, à l’unisson, pensant simultanément l’un à l’autre.



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